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Au Menuhin Festival Gstaad, la jeune Martina Meola subjugue le public lors d’une soirée d’anthologie

par Hannah Starman
26.08.2026

Ce 24 août 2026, dans l’église de Saanem, la pianiste italo-moldave de treize ans, Martina Meola, remplace au pied levé Daniil Trifonov, souffrant, et elle éblouit dans un programme exigeant de Chopin et de Liszt.

Martina Meola : le « joker » gagnant des organisateurs avisés

 

Comme avant chaque concert, Daniel Hope, le nouveau directeur artistique du Menuhin Festival Gstaad, prend le micro pour présenter l’artiste. En allemand, puis en anglais, Hope explique que Daniil Trifonov, initialement programmé pour ce soir, a dû annuler son concert en raison d’une grave blessure et qu’il sera remplacé par Martina Meola, la jeune pianiste qui avait déjà remplacé Khatia Buniatishvili au concert d’ouverture à La Roque d’Anthéron. « C’est une immense chance de l’avoir avec nous », se réjouit Hope, « et je suis convaincu que dans 30-40 ans, vous vous direz avec fierté que vous étiez ici aujourd’hui pour l’entendre. » Quelques spectateurs s’emparent promptement de quelques sièges vides dans les premières rangées, pour s’assurer de ne rien rater du spectacle.

 

La jeune pianiste, vêtue d’une robe bleue, entre sur scène d’un pas assuré, affichant un joli sourire, salue hâtivement le public et s’installe au piano. Malgré son jeune âge, elle est à l’aise sous les feux de la rampe depuis longtemps. On se rappelle avec tendresse de cette vidéo sur YouTube où on la voit, une fillette de six ans, jouer une valse de Chopin sur le piano public de l’aéroport de Milan devant des voyageurs stupéfaits. Ou encore de son incroyable performance, à neuf ans, aux « Jeunes Talents » roumains, où elle joue, les yeux bandés, les gammes ultra-rapides de « Le vol du bourdon » avec une aisance déconcertante.

 

 

La jeune prodige est née à Milan, le 28 novembre 2012, d’un père italien et d’une mère moldave. Elle a été initiée au piano à l’âge de six ans par Irina Bogataia, la directrice de l’École des arts « Alexei Stârcea » à Chișinău, en Moldavie. Martina Meola, qui parle aussi bien le roumain que l’italien, a commencé à remporter des prix dès l’âge de huit ans, d’abord au concours « Jeunes talents » à Chisinau, avec le Concerto en fa mineur BWV 1056 de J.S. Bach. Ensuite, elle a été élue « Talent prodige de l’année » en 2021, puis a reçu le prix « Gala Excelentei Musicale » en 2022. En juin 2022, la pianiste de neuf ans intègre la filière spéciale réservée aux « Jeunes talents » du Conservatoire « G. Verdi » de Milan, où elle suit actuellement les cours de Silvia Limongelli. Elle a gagné de nombreux concours de piano, en Roumanie, en Espagne, en Ukraine (« Vladimir Horowitz »), en Russie (« Admiralty Star ») et à Milan (« Young Talents » et « Kids Super Prize »).

 

Mais c’est en mars 2025, au concours « Jeune Chopin » à Lugano, qu’elle a gagné les doigts dans le nez, que Martina Meola a attiré l’attention de Martha Argerich. Présidente du jury, Argerich a salué la technique remarquable, la maturité et la virtuosité de la pianiste de douze ans. Depuis lors, Argerich l’a invitée à se produire à ses côtés lors de grands événements de musique classique, notamment au concert de clôture du festival KKL Luzern en janvier 2026 et au Festival Martha Argerich à l’Elbphilharmonie de Hambourg en juin 2026. Considérée comme l’un des talents phares de la nouvelle génération sous l’égide d’Argerich, Martina Meola a triomphé au Festival International du Piano de La Roque d’Anthéron le 16 juillet dernier, remplaçant Katia Buniatishvili, qui avait annulé sa participation trois jours avant la soirée d’ouverture en raison des fortes chaleurs.

 

Frédéric Chopin : le « grand tour » du piano

 

Dès les premières mesures de la Valse en la bémol majeur op. 34, n° 1 de Chopin, les spectateurs, certains un peu dubitatifs au départ, commencent à se dire qu’ils sont en train de vivre une grande soirée. On entend des soupirs et on observe quelques expressions d’étonnement qui ne sont pas sans rappeler la réaction à la performance de Susan Boyle à Britain’s Got Talent. Martina Meola a l’allure d’une jeune fille bien élevée, gentille et jolie, que l’on imagine facilement dans des salons du XIXe siècle, et elle est sans doute tout cela, mais derrière son charmant sourire, on devine une clarté d’intention couplée à une imperturbable détermination qui façonnent les vrais champions.

 

 

Son approche du répertoire – qu’elle joue entièrement sans partition – n’est ni une démonstration de virtuosité ni une analyse intellectuelle. Elle donne l’impression de jouer avec un instinct juste et une volonté affirmée, malgré son jeune âge. Son toucher est léger, son geste gracieux et son interprétation intuitive, ressentie, rieuse et franche. Les sept morceaux de Chopin qu’elle nous propose dans la première partie de la soirée partagent tous une fraîcheur et une luminosité. Sa Valse op. 34 est transparente et délicate, avec un rubato singulier. Les deux Mazurkas op. 30, n° 1 et 4, qui suivent, sont tout aussi élégantes et éloquentes. Elle joue la Ballade n° 1, une partition exigeante et riche en passages virtuoses, avec une grande énergie et une remarquable maîtrise technique. Dès que Meola plaque ses derniers accords en sol mineur, les applaudissements éclatent, et les « bravos » et les « waouh » résonnent dans toutes les langues.

 

Martina Meola s’incline une fois vers les spectateurs devant, une fois vers deux derrière elle, et poursuit son programme sans se complaire dans l’admiration. Son Nocturne op. 9 est rêveur, transparent et entièrement charmant. Les applaudissements retentissent à nouveau, mais elle enchaîne le Scherzo n° 2 op. 31, juste avec un sourire adressé au public. En l’écoutant naviguer dans les cascades et les contrastes saisissants du Scherzo avec brio et audace juvénile, on ne peut s’empêcher de penser à l’interprétation tout aussi flamboyante de ce morceau par Martha Argerich en 1966 à Munich et de se demander si, en choisissant Meola, « la lionne du piano » n’a pas assuré la relève. Les applaudissements se font de plus en plus insistants, mais Martina Meola s’incline rapidement et poursuit son programme avec Andante spianato et Grande Polonaise brillante op. 22, terminant la première partie avec l’énergie, l’expressivité et la vélocité qui forcent le respect.

 

Les Années de pèlerinage de Franz Liszt

 

Pendant l’entracte, les spectateurs ne parlent que de Martina Meola. On les entend s’exclamer : « Spectaculaire ! », « Quelle légèreté ! », « Sensationnelle ! », « Quelle chance on a d’être ici ! » Les plus critiques se contenteront de dire : « On verra ce que ça donnera dans trois, quatre ans », mais personne ne semble regretter d’être venu. Daniel Hope accueille des remerciements avec un sourire radieux et, sans doute, un soulagement. Suppléer Daniil Trifonov par Yuja Wang, comme l’a fait Salzbourg, est une chose, mais en remplaçant ce géant du piano par une jeune fille presque inconnue, Hope a fait preuve d’une audace qui a porté ses fruits. Au plus tard ce soir, le label « Le choix de Hope » deviendra un gage absolu de qualité artistique.

 

 

Dans la deuxième partie de la soirée, Martina Meola nous propose deux morceaux extraits du volet Italie des Années de pèlerinage : « Sonetto 123 del Petrarca » et « Après une lecture du Dante : Fantasia Quasi Sonata ». Inspiré par le sonnet de Petrarca « I’ vidi in terra angelici costumi » (« J’ai vu sur la terre des mœurs angéliques »), Liszt traduit cette vision de perfection divine, incarnée par une femme, ainsi que la joie et la souffrance qu’apporte sa beauté, d’abord dans un Lied pour voix et piano, et en 1846 dans une pièce pour piano solo ; rêveuse, contemplative, aérienne, empreinte d’une douceur infinie et de quelques poussées fiévreuses. Avec son exceptionnelle musicalité, couplée à une ardente délicatesse, Martina Meola crée dans cette pièce une ambiance proprement céleste.

 

Pour terminer ce somptueux programme en beauté, la jeune pianiste à l’énergie inépuisable nous propose « Après une lecture du Dante : Fantasia quasi Sonata », une sonate en un mouvement que Liszt, inspiré par la lecture du poème « Après une lecture de Dante » de Victor Hugo, a composée en 1849. D’une durée de 17 minutes, la Sonate Dante décrit musicalement le voyage de l’âme à travers l’Enfer. Martina Meola attaque les accords massifs de la première partie avec assurance et la puissance résolue d’un étalon en cavale et dépeint la descente aux enfers avec intensité et maîtrise. On sent dans son jeu qu’elle a lu le poème de Victor Hugo et qu’elle nous en restitue l’esprit, peut-être pas avec la gravité et la profondeur d’une Elisabeth Leonskaja, mais avec une intensité vertigineuse qui ne peut que se bonifier avec le temps.

 

Les joues roses, la jeune fille s’incline devant ces spectateurs envoûtés qui bondissent de leurs chaises pour une standing ovation appuyée. Hope lui offre un bouquet et la prend dans ses bras, comme pour nous rappeler que Martina Meiola est une jeune fille de treize ans. Répondant aux applaudissements vigoureux et insistants, elle nous offrira un petit bis – Kinderszenen op. 15, I, de Schumann – avant de quitter la scène, souriante et fière d’elle. À juste titre.

Visuels : © Menuhin Festival Gstaad / Bailey Davidson