Ce 20 août 2026, dans l’ambiance intime de l’église de Gsteig, la pianiste Marie Sophie Hauzel fait dialoguer Wagner, Bartók, Liszt et Ginastera autour du thème des amours impossibles et conjugue les couleurs, la virtuosité et l’enchantement dans une soirée mémorable.
Le directeur artistique du festival, le violoniste irlando-allemand Daniel Hope, prend la parole pour présenter Marie Sophie Hauzel, la pianiste allemande de 26 ans qui débute ce soir au Menuhin Festival Gstaad. « J’ai eu la chance et le privilège de l’entendre il y a neuf ans », raconte Hope à propos de leur première rencontre. « Elle est venue à l’académie pour les jeunes artistes que nous avons organisée en Allemagne. Dès les premières mesures, elle a captivé le jury et j’ai observé son évolution, non seulement en tant que musicienne virtuose et magnifique pianiste, mais aussi en tant que chambriste sensible, qui comprend le dialogue musical. Nous avons beaucoup joué ensemble, pas plus tard qu’il y a six semaines, à Sydney et à Melbourne. »
Grande et élancée, vêtue d’une robe noire à bretelles, Marie Sophie Hauzel rejoint le piano demi-queue et se lance dans l’une des pages les plus saisissantes des transcriptions de Liszt pour piano : la mort d’Isolde, « Liebestod », de la troisième scène de l’acte III de l’opéra de Wagner Tristan et Isolde. Franz Liszt et Richard Wagner sont nés à deux ans d’écart et morts à trois ans d’écart. Ils étaient amis avant de se brouiller sur un sujet on ne peut plus épineux : l’affaire de la fille de Liszt, Cosima, avec Richard Wagner, alors qu’elle était encore mariée au pianiste, chef, ami et élève de Liszt, et admirateur de Wagner, Hans von Bülow.

Le 10 avril 1865, Cosima a accouché du premier des trois enfants de Wagner, une fille prénommée Isolde. Pour éviter le scandale, von Bülow a reconnu l’enfant et, deux mois plus tard, le 10 juin 1865 à Munich, a même dirigé la création mondiale de Tristan et Isolde. Après la naissance d’Eva, la deuxième fille de Wagner avec sa femme, le 17 février 1867, von Bülow a dirigé la création mondiale des Maîtres chanteurs de Nuremberg le 21 juin 1868. Liszt a tenté à plusieurs reprises de convaincre Wagner de renoncer à Cosima, la dernière fois en 1867, sans succès. Suite à la naissance de Siegfried, le troisième enfant de Wagner, en juin 1869, le couple von Bülow a finalement décidé de divorcer, ce qui a permis à Richard Wagner d’épouser la mère de ses trois enfants à Lucerne, le 25 août 1870.
Liszt a rompu le contact avec Wagner pendant plusieurs années et von Bülow ne lui parlera plus jamais. Pourtant, c’est au sommet de la crise, en 1867, que Liszt écrit sa transcription pour piano du finale extatique de Tristan et Isolde, un profond hommage au génie musical de Wagner. Confronté à la redoutable tâche de transposer au piano la riche orchestration et les textures contrapuntiques de Wagner, notamment la recréation des plus grandes déferlantes de l’histoire de la musique, Liszt réussit une réinterprétation ingénieuse de la vision de Wagner.
Marie Sophie Hauzel nous en offrira une interprétation puissante, éloquente et contrastée. Elle construit attentivement les lentes montées qui grimpent vers les moments culminants de l’œuvre sans jamais les atteindre, tel un désir sans issue, et ses descentes, après chacune de ces vagues brisées dans leur élan, sont tout aussi remarquablement maîtrisées, ce qui donne à l’ensemble un caractère à la fois hésitant et inéluctable, jusqu’au dernier si majeur suspendu et sublime.
Dès que les applaudissements s’estompent, Marie Sophie Hauzel prend la parole pour nous présenter son programme. « Prenant quelques libertés avec le slogan du festival « Family matters », j’ai construit le programme autour de la notion de modèles. » Elle précise cette filiation artistique : « Franz Liszt servait de modèle à Béla Bartók, et Bartók à Alberto Ginastera. […]. En faisant des recherches, j’ai appris que l’un des professeurs de Béla Bartók était lui-même élève de Franz Liszt. » Marie Sophie Hauzel décrit en détail chaque œuvre au programme, et nous explique l’origine de la Ballade n 2 de Liszt – le mythe grec de Héro et Léandre – et l’amour vain de Béla Bartók pour la jeune et talentueuse violoniste Stefi Geyer qui l’a inspiré à écrire les Deux Élégies, avant de résumer : « Au centre de toutes les pièces est un amour non partagé ou un amour impossible, métaphysique, un amour qui se réalisera dans un autre monde. »

Elle enchaîne avec les Deux Élégies de Béla Bartók, un ensemble de deux pièces pour piano – Grave et Molto adagio, sempre rubato, écrites entre 1908 et 1909, alors que sa relation avec Stefi Geyer avait pris fin de manière irrémédiable. « Elle lui a carrément écrit qu’elle ne l’épouserait pas », nous explique Hauzel. Malgré le rejet affiché par Bartók de ces œuvres exubérantes de sa jeunesse, qu’il qualifie de « récidives de l’enflure romantique », il les inscrira quand même au programme de certains de ses concerts les plus importants, par exemple lors des récitals avec Jelly Arány à Londres et à Paris au printemps 1922.
Expressives et dramatiques, les Élégies se caractérisent par des textures pianistiques denses et des accords brisés aux ondulations angoissantes. On retrouve ces lignes vocales intenses, sombres et désolantes, que les experts de Bartók appellent le « Stefi Geyer leitmotiv », dans ses Cinq chansons op. 15, composées en 1916 sur des poèmes sombres et mélancoliques de l’écrivain hongrois Endre Ady, alors que son mariage avec Márta Ziegler traversait une crise ; lors de ses voyages consacrés à la collecte de chants populaires en Slovaquie, Bartók était tombé fou amoureux de Klára Gombossy, la fille d’un garde forestier qui l’a rejeté sans équivoque. En écoutant le jeu tenu, intelligent, imagé et sûr de soi de Marie Sophie Hauzel, on visualise bien le compositeur meurtri par ses débâcles amoureuses, notamment dans la première Élégie, plus douce et angoissée, alors que la deuxième, fière et féroce, semble davantage incarner la voix des femmes qui ne l’ont pas trouvé à leur goût.
Écrite en 1853 et inspirée du mythe grec d’Héro et Léandre – encore un amour impossible qui se termine tragiquement –, la Ballade n° 2 se caractérise par les ostinatos chromatiques de la main gauche qui symbolisent la mer. Léandre traverse chaque nuit l’Hellespont, l’ancien nom du détroit des Dardanelles, à la nage pour retrouver son amoureuse, jusqu’à ce qu’une nuit d’orage, épuisé, il se noie. Apercevant son cadavre, Héro se jette du haut de la tour pour le rejoindre dans la mort. Leurs corps s’échouent, enlacés sur le rivage, puis sont enterrés dans une tombe d’amoureux. Dans les dernières pages de son œuvre, Liszt leur offrira une transfiguration et la promesse d’un amour dans l’au-delà.

De sa puissante main gauche, Marie Sophie Hauzel dépeint une mer sombre et agitée qui, dès les premières mesures, ne présage rien de bon. La charmante mélodie romantique de la main droite ne fait qu’accentuer le contraste et crée une ambiance lourde de danger. À chaque répétition du motif de la mer, la menace se fait plus pesante, jusqu’au passage fatal de l’orage, que Hauzel joue avec la sauvagerie contrôlée d’un Dieu qui tue sa pitoyable créature avec cruauté et amertume à parts égales. Sa technique est impeccable et son sens de la narration délicieusement vif. Visiblement, elle était tellement plongée dans son récit qu’elle semblait surprise lorsque les applaudissements et les bravos ont éclaté avant qu’elle ne soit prête. Elle a vite souri et remercié le public enthousiaste, se lançant à plusieurs reprises pour s’exprimer à son tour, mais les applaudissements continuaient. Plus tard, elle pourra lever la main d’un geste impérieux pour signifier le silence, à l’instar d’Elisabeth Leonskaja ou de Martha Argerich, mais pas encore. Quand, finalement, elle prend la parole, c’est pour présenter la dernière partie de son concert, dédiée à Alberto Ginastera.
« Les trois compositeurs réunis au programme ce soir partagent leur intérêt pour la musique nationale, et Alberto Ginastera avait une très grande admiration pour le travail de Béla Bartók dans le domaine de l’ethnologie musicale », nous explique Marie Sophie Hauzel. « Vous allez voir, dans la « Danse de la gracieuse jeune fille », qu’au début, Ginastera restituait la musique folklorique avec une grande fidélité, mais avec le temps, il est devenu de plus en plus avant-gardiste. » Les deux morceaux que Hauzel nous propose en dernière partie ont été écrits à 44 ans d’intervalle. La « Danza de la moza donosa » fait partie de ses 3 Danzas Argentinas, op. 2, n° 2, composées en 1937, alors que Ginastera était encore étudiant au Conservatorio Nacional. En revanche, Ginastera a écrit sa Sonate pour piano n° 2 en 1981, après avoir quitté la dictature de la Révolution argentine pour s’installer à Genève en 1970.
La courte « Danza de la moza donosa » de trois minutes commence par une mélodie entraînante qui crée de la tension grâce à l’utilisation d’inflexions chromatiques avant d’introduire une nouvelle mélodie, plus assurée, qui repose sur des intervalles de quarte et de quinte, qui évoque l’immensité des pampas argentines. Dans la section finale, on retrouve le thème du départ, mais avec une harmonisation plus riche. Le morceau s’achève sur un accord atonal qui demeure en suspens. Hauzel enchaîne sans pause avec la Sonate pour piano n° 2, une œuvre moderne, intense et percussive, en trois mouvements et d’une durée d’exécution d’environ douze minutes.
Si sa « Danse de la gracieuse jeune fille » manque un peu de piment, en comparaison, par exemple, avec la version enregistrée par Martha Argerich à Amsterdam dans les années 1970, on ne peut qu’applaudir son interprétation musclée et délicate, virtuose et admirablement précise de la Sonate pour piano n° 2. La standing ovation prouve que Marie Sophie Hauzel maîtrise l’art du piano, de la narration et de la transmission et sait convaincre un public pas forcément acquis d’avance à l’avant-gardisme musical du XXe siècle.
Visuels : © RaphaelFaux