Avec six anciens élèves, le violoncelliste forme un septuor où il renonce au rôle de soliste pour faire entendre autrement Verdi, Ravel, Chostakovitch et les compositeurs d’aujourd’hui. Une forte émotion, ressentie le 29 septembre, que cult.news vous fait partager.
L’ensemble de sept violoncelles entre sur scène et s’installe en demi-cercle. Outre Gautier Capuçon, six jeunes artistes sont présents : Anouchka Hack, Léo Ispir, Charlotte Miles, Caroline Sypniewski, Francesco Tamburini et Jeein You. Tous ont été lauréats de la fondation Gauthier Capuçon.
Dès l’entame de « La marche triomphale », extrait d’Aïda de Giuseppe Verdi, on comprend que la soirée va être exceptionnelle.
Ce morceau compte parmi les plus populaires du répertoire classique : il est donc archiconnu. Il est généralement interprété par six trompettes et l’orchestre symphonique pour produire un effet de puissance militaire et de procession triomphale. On est presque à l’antithèse du violoncelle, et le résultat avec Capucelli est bluffant.
Avec une énergie communicative, ils nous font découvrir ce que l’œuvre devient lorsqu’elle change complètement de corps instrumental, sans jamais donner l’impression d’une réduction.
La transcription a été réalisée par James Barralet, violoncelliste britannique, mais aussi arrangeur et compositeur. Il est spécialiste de la transposition de répertoire orchestral vers le violoncelle collectif. Il ne cherche pas à imiter chaque famille orchestrale ; il exploite la profondeur, les registres et surtout l’homogénéité du violoncelle.
On est surpris et impressionné par la façon dont sept violoncelles respirent et attaquent ensemble, comme une seule entité sonore.
À la fin de la pièce, après une première ovation de la salle comble, les musiciens se lèvent et procèdent à une permutation complète des places. Ce rituel se poursuivra à la fin de chaque œuvre, certainement justifié par le choix de repositionner physiquement les musiciens en fonction de leur rôle acoustique dans chaque arrangement. La disposition en demi-lune complète ce dispositif en faisant circuler le son plutôt qu’en projetant tous les instruments dans une seule direction.
Cette organisation met en valeur la volonté d’éviter la hiérarchie, puisque chaque interprète, y compris Capuçon, se repositionne au gré des compositions. Le projet Capucelli semble ainsi transformer la notion de soliste, car chacun accepte de perdre momentanément son individualité au profit du collectif.
Il y a enfin un côté théâtral à voir les sept violoncellistes constituer momentanément un ensemble, puis se redistribuer pour la pièce suivante. Cela oblige aussi le spectateur à regarder autrement chaque morceau.
Gauthier prend le micro pour présenter les membres du septuor et explique que Capucelli est simplement la contraction de « Capuçon » et « violoncelli ». Il présente la Marche, en dit quelques mots et introduit le morceau suivant : une « Fantaisie » de Javier Martinez Campos, écrite par cet ancien élève pour la formation.
Chez Capuçon, transmettre ne consiste pas seulement à enseigner comment jouer du violoncelle. Il s’agit aussi de créer les conditions dans lesquelles l’ancien élève peut cesser de l’être. Par cette démarche, il profite de sa notoriété pour mettre en lumière le talent de ses « collègues » du septuor. Il fait preuve d’une modestie remarquable, propice à mettre en avant le talent de chacun de ces jeunes artistes devenus professionnels.
Dans les précisions qu’il apporte, il met systématiquement en avant le travail de l’arrangeur et passe rapidement lorsqu’il en est l’auteur (les « Cinq pièces pour violons et piano » de Dimitri Chostakovitch et surtout « Lasst mich allein » d’Antonín Dvořák)
Mais Capuçon ne fait pas que transmettre aux interprètes ; il travaille aussi à faire entrer de nouvelles œuvres dans leur répertoire. Il étend sa mission de catalyseur en panachant savamment le programme de pièces classiques célèbres, comme le « Duo des Fleurs » de Léo Delibes, avec des compositions contemporaines, comme « Wake » de Jean-Benoît Dunckel, cofondateur du duo électro Air. Il les appelle aussi à monter sur scène pour les applaudir. Mais surtout, nous comprenons qu’il est souvent à l’initiative des arrangements comme des créations.
Il fait circuler les musiciens vers la carrière et les compositeurs vers le public, et crée les conditions pour que les autres existent. On ressent Capucelli comme un projet collectif de fabrication musicale dont Gautier est l’organisateur de l’ombre.
Pendant le concert, le plaisir du public va crescendo, les applaudissements de plus en plus soutenus le prouvant.
La seconde partie du spectacle va nous donner, à nouveau, le plaisir d’atteindre des sommets.
Richard Dubugnon a créé, en 2020, pour la classe d’excellence de violoncelles de Gautier Capuçon, une œuvre intitulée « Heptasyllabes ». Nous allons assister pendant dix minutes à un feu d’artifice de couleurs, de sons et de rythmes (jusqu’au rock), interprété par des artistes habités par cette musique, qui tirent de leur instrument tout ce qu’il peut fournir, jusqu’aux percussions.
Avec le final, Capucelli prouve qu’il peut aller toujours plus loin avec l’une des œuvres orchestrales les plus immédiatement reconnaissables du répertoire, en la faisant passer de l’orchestre symphonique à sept violoncelles. Le « Boléro » est notamment une œuvre dont la popularité dépasse largement le public classique : sa mélodie répétitive et son crescendo l’ont fait entrer dans le cinéma, la publicité, la danse et la culture populaire. Ces sept violoncellistes pouvaient-ils encore nous surprendre ?
Portés par l’arrangement de Jérôme Ducros, proche de Capuçon, ils vont nous faire découvrir un autre Boléro. Ravel avait construit son œuvre sur l’augmentation progressive de la matière orchestrale. Ducros retire les bois, les cuivres, les percussions et les cordes de l’orchestre, et pourtant l’impression d’expansion demeure. Elle est portée par la virtuosité et la fougue de ces sept virtuoses, qui nous permettent de redécouvrir cette pièce pourtant tant écoutée. L’ovation du public est à la mesure du plaisir ressenti.
La formation revient pour trois rappels clins d’œil: le « Mambo » du West Side Story de Bernstein, « Smile » de Charlie Chaplin, en hommage à Puccini, et « Pink Panther » d’Henry Mancini, introduit par le claquement de doigts de tous. Une autre preuve, s’il en était besoin, de leur éclectisme et de leur joie à jouer ensemble, pour notre plus grand bonheur.

Bravo Gauthier !
Des ensembles de violoncelles, il en existe d’autres, de Berlin à Amsterdam. Mais Capucelli raconte une autre histoire : celle d’un maître qui rassemble ses anciens élèves jusqu’à pouvoir, sur scène, se fondre parmi eux. Après avoir transmis un savoir, Gautier Capuçon leur transmet aussi une place. Et, le temps d’un « Boléro » ou d’un « Duo des fleurs », cette place n’est plus celle d’un élève face à son professeur : elle est celle d’un musicien parmi sept.
C’est peut-être là que réside la réussite la plus discrète de Capucelli : faire oublier qui, parmi les sept, était autrefois le maître.
Photos : YB
Remerciements : Eglantine Jouanny
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