L’Orchestre de Paris dirigé par Klaus Mäkelä réalise une Troisième de Mahler avec intelligence, intensité et finesse, démontrant, une fois de plus, son excellence, sa cohésion et la clarté de sa lecture. La mezzo-soprano allemande Wiebke Lehmkuhl et les chœurs – de femmes, de jeunes et d’enfants – interprètent la n° 3 devant un parterre vidé de ses sièges et un auditoire debout.
Classée parmi les dix symphonies les plus appréciées par les 151 plus grands chefs d’orchestre interrogés, selon la fameuse enquête de BBC Music Magazine de 2016, la Symphonie n° 3 en ré mineur est une œuvre gigantesque et difficile à rendre sur le plan orchestral. La plus longue symphonie du répertoire standard, la Troisième de Mahler, mobilise un large orchestre de plus d’une centaine d’instrumentistes, un chœur de femmes, un chœur d’enfants, une mezzo-soprano et un cor de postillon. Le premier mouvement dure une trentaine de minutes et il est suivi de cinq autres mouvements d’environ 60 à 70 minutes. Au milieu de la symphonie, il faut gérer l’entrée de la soliste et celle des chœurs et faire fusionner le tout avec l’interprétation orchestrale.
Gustav Mahler esquisse le premier jet de sa grandiose troisième symphonie en été 1894 dans son chalet à Steinbach et termine la partition deux étés plus tard. Il dirigera sa première performance le 9 juin 1902 à Krefeld, en Allemagne. Écrivant à la chanteuse lyrique Anna von Mildenburg, Mahler dévoile son ambition pour sa Troisième : « Ma Symphonie sera quelque chose que le monde n’a encore jamais entendu ! Toute la nature y trouve une voix pour narrer quelque chose de profondément mystérieux, quelque chose que l’on ne pressent peut-être qu’en rêve ! » Le compositeur articule les six mouvements de sa Troisième autour des thèmes qui interrogent la place de l’homme dans le cosmos : la création du monde (Kräftig. Entschieden), la végétation (Tempo di Menuetto Sehr mässig), le règne animal (Comodo (Scherzando) Ohne Hast), l’homme (Sehr langsam—Misterioso), les anges (Lustig im Tempo und keck im Ausdruck ) et l’amour (Langsam—Ruhevoll—Empfunden).

Devant une salle Pierre Boulez, pleine comme un œuf – le parterre a été vidé de ses sièges pour accueillir un auditoire debout pour ce dernier concert des Prem’s – la Symphonie n° 3 ouvre avec un fortissimo de huit cors qui citent le final de la Première symphonie de Brahms avant de se muer en marche funèbre qui introduit, peu à peu, des fragments d’idées thématiques, tel un monde en voie de création. Des appels sombres de trompettes et de cors, ponctués d’envolées de cordes et évoquant ces premiers balbutiements de vie, se poursuivent dans une section rythmique de percussions. Un ravissant solo de violon de Sarah Nemtanu introduit brièvement une allégresse printanière avant le retour du rythme de la marche et un superbe solo de trombone de Guillaume Cottet-Dumoulin : grave, solennel et redoutable, qui évoque l’éveil et l’essor de la vie émergeant du chaos primordial. L’ambiance change à nouveau avec les trilles des hautbois qui ne sont pas sans rappeler le passage des contrebandiers à travers la montagne dans Carmen.
Klaus Mäkelä, qui connaît par cœur – littéralement, car il dirige sans partition – cette œuvre colossale d’1 h 45, mène la valse des cuivres et des cordes qui s’achève sur la déferlante d’appels des cuivres et des percussions. L’ambiance revêt, pour une deuxième fois, des couleurs printanières, avec un délicieux solo de violon et des piccolos évoquant les piaillements d’oiseaux. Différents pupitres entrent les uns après les autres pour créer une atmosphère de salle de bal où les couples entament la soirée par une valse de salon bien sage, pour la finir, chignons défaits et corsets délacés, avec un boogie-woogie effréné, avant de se faire rappeler à l’ordre par un ensemble de cors majestueux. Après un passage plus austère, les pupitres se mettent de nouveau en marche et Mäkelä, en totale symbiose avec l’orchestre, qui répond à sa baguette comme un seul homme, danse sur son pupitre. Défiant la coutume, le public applaudit dès la fin du premier mouvement et il en sera ainsi jusqu’à la fin du concert.
Le deuxième mouvement, intitulé « Ce que me disent les fleurs de la prairie », tranche radicalement avec la force monumentale du premier. Ce menuet léger et champêtre démarre très délicatement avec un fabuleux solo de hautbois d’Alexandre Gattet, accompagné d’un pizzicato tout aérien. Les pupitres sollicités, notamment les cordes, évoquent le foisonnement des fleurs qui exalte les sens, le vent qui caresse le visage, les fragrances d’été, le jeu insouciant d’enfants. Les dialogues entre le hautbois, la flûte, la clarinette et les cordes apportent une texture de mousseline, fine et transparente. Avec des gestes souples et précis, Mäkelä crée, dans ce deuxième mouvement, un univers poétique, mystérieux et enjoué, rempli de lutins et de fées espiègles.

Intitulé « Ce que me content les animaux de la forêt », le troisième mouvement s’ouvre avec une petite mélodie ironique, portée par le piccolo, accompagnée de pizzicato, et évolue dans une représentation du règne animal. Inspiré par un lied de jeunesse, Ablösung im Sommer, le scherzo fait défiler une série de petits tableaux de la vie animale dans la forêt, avec des cris d’oiseaux et des scènes de chasse. Au milieu du mouvement, les développements ralentissent et les cordes éthérées créent une ambiance lumineuse et brumeuse, percée par un long et délicat solo de cor de postillon, caché en coulisses. Une danse frénétique, interrompue par un solennel appel de cor, conclut, abruptement, le troisième mouvement. L’entrée de la mezzo-soprano Wiebke Lehmkuhl déclenche une nouvelle salve d’applaudissements et les musiciens profitent de la distraction pour réaccorder leurs instruments avant de plonger dans l’univers ténébreux de Nietzsche.
Le quatrième mouvement, lent et mystérieux, introduit la voix. Ce sera la mezzo-soprano allemande, Wiebke Lehmkuhl, qui évoquera l’apparition de la vie humaine avec le chant de Zarathoustra, « O Mensch! Gibt Acht! » (Ô homme, prends garde !). La magnifique voix de Wiebke Lehmkuhl déploie un timbre riche, rond et ample, en excellent équilibre avec l’orchestre. Lehmkuhl évoque la profondeur et l’éternité de l’univers, sa souffrance et ses joies, avec précision et gravité sur toute la tessiture. Le bref cinquième mouvement, intitulé « Ce que me content les anges », s’ouvre sur le chœur d’enfants qui imite le son des cloches « Bimm, bamm », accompagné de vraies cloches. Un chœur de femmes et la soliste chantent un lied de Des Knaben Wunderhorn (Le Cor enchanté de l’enfant). Mäkelä maîtrise avec une aisance déconcertante la configuration des ensembles intervenants (les chœurs occupent les cinq premiers rangs de la galerie au-dessus de l’orchestre) et l’acoustique généreuse de la Salle Boulez pour nous offrir un son pondéré et juste.
Une fois de plus, les applaudissements viennent perturber l’ambiance de recueillement instaurée au début du dernier mouvement. Le public avisé ne se fait plus aucune illusion sur l’issue de la Troisième de Klaus Mäkelä à la Philharmonie de Paris : les 20 secondes de silence révérenciel après le final majestueux de la Troisième, que le public suisse a accordées à Claudio Abbado à Lucerne en 2007, ne se reproduiront pas ce soir.

Le dernier mouvement de la Troisième est consacré à l’amour divin. Uniquement instrumental et d’une durée d’exécution de 25 minutes, cet ample adagio s’ouvre sur une chorale de cordes solennelle qui reprend les thèmes du Quatuor n° 16 de Beethoven et de la marche funèbre de sa Troisième symphonie (Eroïca). L’ascension est très lente et, progressivement, les autres pupitres se joindront aux cordes avant d’atteindre le premier sommet, resté sans résolution. Avant le lent crescendo vers le finale, Mahler cite Parsifal de Wagner, une autre œuvre de rédemption. La musique se déploie et se fracasse, gardant les traces de l’angoisse traversée par les chutes successives, jusqu’à la montée finale d’une splendeur sans égale.
Pour éviter une apothéose vulgaire et assourdissante, Mahler a donné des indications claires sur la dernière page de sa monumentale partition. Les martèlements de timbales doivent être réalisés, « non pas avec une force brute, mais avec une sonorité ample, noble ». Les cordes et les hautbois jouent fortissimo, les cuivres, forte. Le dernier passage de la Troisième doit offrir une résolution complète et satisfaisante de toutes les tensions et angoisses qui s’étaient accumulées depuis le début et donner corps aux « grisantes mais cruelles leçons de l’amour ».
Sans même attendre la fin de la dernière mesure, le public pousse des cris de triomphe. Richard Wagner, qui a interdit les applaudissements à Bayreuth, se retourne peut-être dans sa tombe, mais la magie de Gustav Mahler a opéré ce soir à la Philharmonie de Paris.
Visuels : © Denis Allard