Le Festival Baroque de Pontoise ouvre sa saison 2026-2027 sur la thématique « Si on chantait ? ». Son directeur artistique, Pascal Bertin, nous parle d’une programmation qui explore les liens entre musique savante et chant populaire, de la Renaissance à nos jours. L’Acte I se déroulera du 25 septembre au 12 décembre 2026, avant un Acte II qui se poursuivra jusqu’au 5 juin 2027.
Je suis heureux de dire que le Festival se porte très bien. En 2025 comme en 2026, nous avons atteint un taux de remplissage global de 87 % sur l’ensemble de la saison. Nous recevons également un nombre croissant de sollicitations de partenaires, ce qui nous conduit à produire et coproduire toujours davantage de concerts.
Cette dynamique a d’ailleurs fait évoluer notre organisation. Initialement conçu comme un temps fort allant de septembre aux vacances de la Toussaint, l’Acte I de la saison s’est progressivement étendu jusqu’au début de l’Acte II, sans véritable interruption.
Mais surtout, nous constatons un lien de plus en plus fort entre notre programmation et notre public. Pendant longtemps, les spectateurs privilégiaient les valeurs sûres, les artistes ou les programmes qu’ils connaissaient déjà. Aujourd’hui, ils nous font confiance et nous suivent sur
l’ensemble de la programmation. Cette fidélité est notamment favorisée par une politique tarifaire volontairement accessible, avec des formules d’abonnement très abordables qui encouragent la curiosité et la découverte. Les spectateurs osent assister à des concerts consacrés à des thèmes qu’ils ne connaissent pas, simplement pour le plaisir d’explorer de nouveaux horizons.
Par ailleurs, nous poursuivons activement notre mission d’éducation artistique et culturelle sur l’ensemble de la communauté d’agglomération, et même au-delà puisque nos actions s’étendent désormais jusqu’à Royaumont. Notre territoire d’intervention ne cesse de s’élargir.
On peut dire que cette thématique a porté ses fruits. La campagne de mécénat qui l’accompagnait nous a permis d’engager une véritable stratégie de recherche de financements privés, qui commence aujourd’hui à produire des résultats concrets.
Les ressources issues du mécénat restent encore modestes dans notre budget global, mais la progression est significative par rapport à la situation d’il y a quelques années. Surtout, le cercle des mécènes du Festival Baroque de Pontoise existe désormais réellement. Il est structuré, actif et appelé à grandir dans les années à venir.
Nous utilisons toujours la même méthode pour construire notre programmation. Nous regardons quels anniversaires de compositeurs ou d’œuvres seront célébrés au cours des deux années couvertes par la saison, en l’occurrence 2026 et 2027, puis nous cherchons les liens qui peuvent
réunir ces artistes, leurs époques et les préoccupations du monde contemporain.
Cette approche nous permet de dégager un fil conducteur qui donne du sens à l’ensemble de la saison, tout en offrant de nombreuses portes d’entrée au public.
Plusieurs anniversaires importants jalonnent cette saison. Il y a d’abord le 400e anniversaire de la mort du compositeur et luthiste anglais John Dowland, en 2026. Figure majeure de la Renaissance, il demeure célèbre pour ses chansons mélancoliques, notamment le fameux Flow My Tears. Nous célébrerons également le 200e anniversaire de la mort de Beethoven, le 350e anniversaire de la naissance de Louis-Nicolas Clérambault et le 50e anniversaire de la disparition de Benjamin Britten.
À première vue, ces compositeurs semblent très différents. Pourtant, un élément les rapproche : leur rapport privilégié à la voix et au chant.
Il ne s’agit pas seulement du chant savant ou lyrique. Il est aussi question du chant partagé, du chant populaire, de celui qui accompagne les réunions amicales ou familiales, et qui a longtemps occupé une place essentielle dans la vie sociale.
Chez Dowland, cela se traduit par la tradition des lute songs, ces chansons accompagnées au luth qu’un interprète pouvait chanter dans un cadre intime. Clérambault, quant à lui, représente l’art raffiné de la cantate française au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles.
Benjamin Britten est naturellement associé à la voix à travers ses opéras, ses cantates et ses mélodies. Il a également redonné vie à plusieurs songs de Purcell en les réharmonisant pour le public du XXe siècle.
Le cas de Beethoven est peut-être moins évident, tant son génie est généralement associé à la musique instrumentale. Pourtant, le chant traverse toute son œuvre : de l’unique opéra Fidelio à la monumentale Missa Solemnis, sans oublier le célèbre chœur final de la Neuvième Symphonie. L’Ode à la joie a d’ailleurs largement dépassé les frontières du répertoire classique pour devenir un symbole universel.
On connaît moins, en revanche, ses Irish, Welsh and Scottish Songs, inspirées des traditions populaires écossaises, irlandaises et galloises. Ces œuvres témoignent d’un intérêt pour une pratique du chant plus accessible, plus familière, proche de celle que chacun peut partager en amateur.
Le chant nous est ainsi apparu comme un thème particulièrement riche, capable de relier des compositeurs, des époques et des pratiques musicales très diverses, tout en restant profondément ancré dans l’expérience humaine la plus universelle : celle de la voix.
Il faut d’abord prendre conscience que la distinction entre musique savante et musique populaire est finalement très récente. Cette fracture telle que nous la connaissons aujourd’hui apparaît véritablement au début du XXe siècle. Pendant des siècles, les répertoires ont circulé naturellement d’un milieu à l’autre.
Au XIXe siècle encore, les airs d’opéra faisaient partie de la culture commune. On achetait les partitions simplifiées dans la rue, on les chantait à la maison, dans les salons bourgeois comme dans les foyers plus modestes. Les mélodies de Verdi ou de Bizet appartenaient à tout le monde.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le phénomène est tout aussi frappant. Les œuvres créées à l’Académie royale de musique étaient reprises, détournées et parodiées dans les théâtres forains. Des opéras comme Atys de Lully ou Hippolyte et Aricie de Rameau étaient connus d’un très large public grâce à ces versions populaires jouées dans les foires. Il existait alors une véritable circulation entre les différents niveaux de culture.
L’influence de la musique populaire sur la musique savante a, elle aussi, toujours existé. C’est particulièrement évident en Europe centrale et orientale, où les grands compositeurs ont puisé dans les traditions locales. Mais c’est également vrai dans les mondes celtiques. Les chansons qui accompagnent encore aujourd’hui les soirées dans les pubs anglais, irlandais ou écossais constituent un patrimoine musical vivant qui n’a jamais disparu. On retrouve la même continuité en Espagne, où les traditions populaires se sont nourries d’influences multiples, notamment
arabo-andalouses.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, il n’existait donc pas deux univers hermétiquement séparés entre musique classique et musique populaire. C’est cette histoire commune, cette circulation permanente entre les répertoires et les pratiques, que nous souhaitons remettre en lumière tout
au long de la saison.
Nous avons souhaité accompagner ce thème du chant par une véritable pratique collective. Depuis plusieurs années, je réfléchis à des formats qui permettraient au public d’être plus actif que simple spectateur, dans le prolongement de certaines formes théâtrales qui cherchent elles
aussi à impliquer davantage les spectateurs.
Or la manière la plus simple et la plus naturelle de faire participer musicalement une salle est de la faire chanter. Pour chanter, il n’est pas nécessaire d’avoir étudié au conservatoire ni de savoir lire une partition. La voix est un instrument que nous possédons tous.
C’est pourquoi nous proposerons, lors de nombreux concerts du Festival, de courts moments participatifs. Il pourra s’agir d’une chanson, d’un refrain ou d’un choral. Cela peut sembler modeste, mais il est extrêmement fort de partager quelques minutes de chant avec plusieurs centaines de personnes.
Nous inviterons également des chorales amateurs à participer à certains rendez-vous. Ce sera notamment le cas du concert d’ouverture de la saison, le 25 septembre à l’église Notre-Dame de Pontoise, consacré aux musiques populaires du Nouveau Monde. En première partie, l’Ensemble Vocal de Pontoise interprétera des songs de Dowland que l’on retrouvera ensuite, sous une autre forme, dans les variations proposées par Jordi Savall.
Nous proposerons également que certains concerts se prolongent par un moment de chant partagé. Ainsi, un programme de cantates de Bach pourra se conclure par le choral de la cantate repris par le public.
Pour rendre cette participation accessible à tous, nous travaillerons en amont avec les chœurs du territoire, qui constitueront une véritable colonne vertébrale vocale capable d’entraîner l’ensemble de la salle. Les paroles et les partitions seront disponibles sur le site du Festival. Pour les personnes qui ne lisent pas la musique, je mettrai également en ligne de courts fichiers audio permettant d’apprendre les thèmes principaux. Avant chaque concert concerné, une brève répétition permettra à chacun de prendre ses repères.
Nous avons déjà expérimenté cette formule lors de la présentation de la saison, le 18 juin dernier. Agathe Peyrat, au chant et Pierre Cussac, à l’accordéon, ont entonné le célèbre air Greensleeves. Puis nous avons projeté les paroles du Port d’Amsterdam de Jacques Brel, qui reprend cette même mélodie. Très rapidement, toute la salle s’est transformée en immense karaoké. Tout le monde connaissait la chanson, et le résultat fut aussi joyeux qu’émouvant. Nous avons senti qu’il existait une véritable envie de partager ce type d’expérience collective.
Pas complètement. Nous avions déjà expérimenté le chant participatif avec le Carmen mis en scène par Jean Desoubeaux, en faisant chanter notamment des enfants des maisons de quartier de Saint-Ouen-l’Aumône dans les célèbres airs de la garde montante et du toréador.
Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que cette pratique devient un véritable fil conducteur de la saison entière.
Cette aventure culminera avec le dernier spectacle de la saison : Sing, porté par notre ensemble en résidence, Le Caravansérail, et son directeur musical Bertrand Cuiller. Autour d’extraits du King Arthur de Purcell, la soprano Chantal Santon Jeffery sera accompagnée par les participants
amateurs du territoire.
Le sujet est particulièrement fédérateur. La figure du roi Arthur continue de parler aux nouvelles générations, qu’elles l’aient découverte à travers les films de Walt Disney, la série Kaamelott ou les nombreuses réinterprétations contemporaines de la légende de la Table ronde.
Nous proposerons donc à des chorales locales, aux élèves du Conservatoire de Cergy-Pontoise ainsi qu’aux enfants des écoles et des maisons de quartier de Pontoise et de Saint-Ouen-l’Aumône de participer à cette création. Le spectacle alternera interventions solistes et parties chorales, dans un dialogue permanent entre artistes professionnels et amateurs du territoire. La représentation aura lieu le 5 juin à Notre-Dame de Pontoise, mais le travail préparatoire commencera dès le mois de janvier, afin que chacun puisse pleinement s’approprier le projet.
En effet. Le chant est le fil directeur de la saison, mais il se déploie à travers des formes très diverses.
Le 4 mai, au Théâtre de Poissy, nous présenterons Le Bourgeois gentilhomme. Nous sommes ici au cœur même de l’identité du Festival puisque cette œuvre réunit Molière et Lully, que l’on peut considérer comme les plus grandes figures françaises du théâtre et de la musique du Grand Siècle.
On oublie souvent que Le Bourgeois gentilhomme n’a jamais été conçu comme une simple pièce de théâtre. À sa création, la musique de Lully en constituait un élément essentiel. Retrouver cette alliance originelle est donc une manière de redécouvrir l’œuvre telle qu’elle avait été imaginée.
Avec Christophe Coin à la direction musicale et Denis Podalydès de la Comédie-Française, nous nous inscrivons dans une très grande tradition d’interprétation. Et même si notre Festival aime souvent faire dialoguer les musiques anciennes avec des formes scéniques contemporaines, il est passionnant, cette fois, d’assumer pleinement une démarche de restitution historique.
Dans une esthétique plus proche de nos habitudes, nous accueillerons également Su !, un spectacle autour des madrigaux de Monteverdi porté par Geoffroy Jourdain et l’ensemble Les Cris de Paris. La mise en scène de Camille Boitel et Sève Bernard puise son inspiration dans le
cirque et le théâtre contemporain, créant un univers poétique et inattendu.
Enfin, plusieurs récitals proposeront des passerelles avec le cinéma et l’histoire. C’est notamment le cas de Jefferson à Paris. Lambert Wilson, qui incarnait La Fayette dans le film de James Ivory, retrouvera en quelque sorte ce personnage à travers un programme évoquant les musiques que Thomas Jefferson a pu entendre dans les salons parisiens lorsqu’il était ambassadeur des États-Unis en France.
Cette dimension historique permet aussi d’aborder le rôle du chant dans les grands mouvements de société. Les révolutions, les combats politiques ou les aspirations collectives se sont toujours exprimés à travers des chansons et des hymnes. La guerre d’Indépendance américaine ne fait pas exception.
Cette réflexion trouve un écho particulièrement fort dans notre concert caritatif de décembre. Nous y accueillerons trois artistes ukrainiennes que nous connaissons depuis leur arrivée en France : la soprano Margarita Shevchenko, la pianiste Kira Maidenberh-Todorova et la flûtiste Daiana Todorova. Elles interpréteront un programme consacré au répertoire lyrique ukrainien, encore trop rarement entendu en France.
Au-delà de sa dimension artistique, ce concert revêtira une portée humaine et solidaire. Il sera organisé au profit de l’hôpital NOVO de Pontoise. À travers cette soirée, nous souhaitons rappeler que la musique est aussi un vecteur de soutien, de transmission et de fraternité. Le chant accompagne les grandes joies comme les épreuves collectives ; il est l’une des expressions les plus universelles de notre humanité commune.
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