Spectacle atypique conçu par la soprano Julia Bullock, le compositeur Tyshawn Sorey, le chorégraphe Michael Schumacher, et l’écrivaine Claudia Rankine, « Perle Noire : méditations pour Joséphine » ouvre la saison de l’Opéra de Paris sous les ors du Palais Garnier, dans une mise en scène de Peter Sellars. Un voyage intime à travers l’étonnante personnalité de Joséphine Baker.
Icône des années folles, personnalité hors norme par ses engagements multiples de la Résistance française au soutien à la marche de Martin Luther King pour les droits civiques, artiste surdouée et multidisciplinaire, la pétillante Joséphine Baker mérite bien des hommages.
L’un des plus beaux aura été cette panthéonisation en 2021 où elle fut la sixième femme accueillie parmi les « grands hommes » et la première femme noire, une sorte de revanche posthume très émouvante.
Ce fut l’occasion pour les jeunes générations de faire connaissance avec l’artiste et la femme, et de mesurer sans doute le chemin parcouru par une jeune danseuse noire interdite de scène du fait des lois discriminatoires dans son propre pays natal, les USA ségrégationniste du 20ème siècle (elle est née à Saint-Louis dans le Missouri en 1906). Elle fut alors accueillie triomphalement sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées dans la « revue nègre » dont le titre fleure bon le colonialisme réactionnaire d’alors. Elle s’imposera bien au-delà de cette image, au travers de ses engagements, déclarations, actions multiformes, dans le cadre du combat pour les libertés et l’émancipation de toutes et tous.
Femme et noire, quel challenge dans les années 20-30 !

Dans cette ambiance marquée par l’érotisation des bons « sauvages », l’exotisation forcée à l’aide de toutes les images d’Épinal imaginables, Joséphine tourne à son avantage ces expositions racistes, mêlant l’humour, la gouaille, le talent, l’auto-dérision finalement, qui font de sa ceinture de bananes et de la beauté de son corps presque nu, des atouts d’affirmation personnelle.
Mais cette intelligence du paraitre, cette apparente acceptation des contraintes dictées par la vision des noirs par un public blanc tout entier (ou presque) convaincu des bienfaits des colonies, qui la voient africaine (forcément) alors qu’elle vient des Amériques, combien cachait-elle de souffrances et de recherche éperdue d’une identité enfin positive et qui lui appartiendrait totalement ?
C’est le point de départ du projet, un spectacle fusionnel où la soprano afro-américaine Julia Bullock se glisse dans la peau de Joséphine Baker pour en dresser un portrait intimiste loin des clichés, un spectacle « pour elle » plutôt que « sur elle » comme le précise l’artiste qui a largement participé à la conception générale de l’œuvre.
La genèse de ce spectacle est complexe : d’abord créé en 2016 en Californie, d’une durée d’une heure, il a été conçu sans scène, en fusion avec le public et intitulé « Josephine Baker : A Portrait ». Après remaniement et allongement significatif des représentations, le projet prend son titre actuel, annonçant une vision plus travaillée, pour se produire à New York et à Boston. Impossible d’imaginer ne pas venir se présenter à Paris, l’un des « deux amours » célèbres de Joséphine. Malheureusement, sa venue programmée au Théâtre du Châtelet en 2020 se heurte aux restrictions COVID de l’époque et après reports divers, est finalement abandonné.
Il a finalement été présenté au OFF (Opera Forward Festival) à l’Opéra national des Pays-Bas en mars 2023, mais aussi à l’Adelaide Festival en mars 2026 avant d’arriver pour une création française à l’Opéra de Paris salle Garnier et ouvrir la saison 26-27.
Le spectacle multidisciplinaire repose sur une composition musicale originale de Tyshawn Sorey, des mouvements chorégraphiques de Michael Schumacher, sept poèmes en anglais écrits par Claudia Rankine, le tout dans une mise en scène de Peter Sellars ou plus exactement une mise en espace qui valorise la prestation de Julia Bullock artiste complète, qui déclame, chante avec ou sans micro, dans ce difficile exercice de déconstruction des visions les plus « classiques » de Joséphine Baker.

Ainsi le premier poème annonce-t-il l’intention quand Claudia Rankine fait parler Joséphine avec ces mots « je me sers de ma peau comme un costume ».
Les textes accompagnés ou non par l’orchestre racontent à leur manière les épisodes, étapes de la vie de Joséphine, sous des formes variées, pas forcément toujours facile à percevoir, mais auxquelles il ne manque rien pour qui parvient à tout saisir. Ainsi le récit de l’adoption célèbres de ses enfants venus du monde entier, sa « tribu arc-en-ciel », est simplifié à l’extrême par la simple lecture des douze prénoms, où transparaissent à la fois la fierté et la tendresse.
Chaque poème est suivi d’une chanson de Joséphine Baker (dont Blackbird, Madiana ou Si j’étais blanche) mais il ne faut pas compter reconnaitre l’original tant, volontairement, le compositeur s’en éloigne et s’en explique d’ailleurs : « ma mission fut d’offrir des compositions très éloignées des originaux pour que l’on prête attention aux paroles qu’elle chantait ».

L’objectif est donc que le message que portent ses chansons, ne soit pas submergé par « des mélodies légères et entrainantes », des « arrangements convenus ».
D’une manière générale, le compositeur ralentit et étire les tempos, et glisse régulièrement des sonorités bruyantes, interrompant la mélodie d’énormes coups de caisse suivis d’un silence total.
Côté danse, les mêmes volontés de désosser l’apparence, le masque, pour dévoiler la réalité de la pensée et des sentiments de Joséphine Baker, se traduit par un numéro impressionnant de Julia Bullock, où chacun de ses gestes déconstruit littéralement le type de chorégraphie charlestonienne traditionnelle de Joséphine, tandis que son corps évoque avec force son talent de contorsionniste. C’est l’un des passages les plus étonnants du spectacle.
Globalement, les idées ne manquent pas ; elles sont généreuses et fort bien interprétées par Julia Bullock en premier lieu, mais aussi par le brillant orchestre de l International Contemporary Ensemble, composé de deux groupes situés de chaque côté de l’estrade, une énorme batterie, un piano, un violon, une guitare électrique d’une part, une flûte, un basson, un saxophone d’autre part.
Et chaque artisan du spectacle, dans son domaine, a à cœur d’apporter son savoir-faire à cette idée complexe : montrer à travers la danse, la musique, le chant, les éclairages et la mise en scène, combien Joséphine Baker, femme profondément politique, avait conscience de la profondeur des discriminations dans un monde dominé par les Blancs.
Il s’agissait donc de sortir totalement du style qui la rendit célèbre, celui de ses débuts sur scène, les revues de cabaret des années folles à Paris, où l’on dansait le charleston en buvant du champagne et en applaudissant les audaces de ces « nègres qui avaient la danse dans la peau ».
Sortir de la jupe à bananes, réhabiliter la femme politique.
Le projet est généreux et l’on y adhère. Nos réserves viennent de quelques aspects qui atténuent la portée du message. La mise en espace de Peter Sellars manque totalement d’imagination et ne vertèbre pas suffisamment le propos qui apparait parfois un peu répétitif. Les lumières qui constituent l’essentiel des changements d’atmosphère, passent du rouge de la colère au noir du désespoir, évoquent davantage l’ambiance des cabarets de Berlin dans les années 20, assez différents des lumières éclatantes, paillettes et coupes de champagne, des années folles à Paris.

Si l’on s’incline devant la belle performance des artistes sur scène et les idées fortes du concept, force est de constater en même temps que la soirée parait parfois un peu longue et manquant de punch voire de colonne vertébrale.
Le spectacle s’étire parfois en longueur faute des variations propres à relancer l’attention. C’est sans doute que la distanciation volontairement créée avec le personnage emblématique de Joséphine Baker dans son apparence, est trop importante pour évoquer dans nos esprits cette fantaisie débridée et cet humour qui caractérisaient l’artiste comme la femme.
Que l’ensemble des artistes auteurs du concept aient voulu donner une autre dimension, politique et culturelle, à la magnifique Joséphine Baker, est une excellente idée mais il aurait fallu peut-être, que la référence à son style soit davantage évoquée pour que l’on pense à elle tout simplement…
Il n’en reste pas moins un spectacle émouvant et fort qui se conclut sur une très belle scène où les instrumentistes, à commencer par la flutiste Jennifer Curtis, se lèvent pour jouer autour du corps prostré, allongé au sol de Julia-Joséphine, le célèbre « my father how long, will our people suffer here ? », chant des esclaves noirs, qui se conclut par le triomphant « our people all sing/we will not suffer here ! », alors que les lumières s’éteignent sur le plateau, bientôt suivi d’une immense ovation du public touché par cette très belle conclusion.

Perle noire : méditations pour Joséphine
Palais Garnier, du 09 au 19 septembre 2026, de 92 € à 205 €.
Visuels : © Benoite Fanton/OnP et © Elena Bauer/OnP pour les répétitions.