Historienne, maîtresse de conférence et spécialiste de l’histoire des femmes, Muriel Salle travaille sur les discours médicaux et la santé, un parcours qui l’a menée à écrire Patientes aux éditions la ville brûle, illustré par Diglee. Nous l’avons rencontrée pour parler de cet abécédaire ludique, de toutes ces ressources mais aussi de tout ce qu’il reste à écrire et à imaginer ensemble à partir de cette première version !
Je ne sais pas si elle me permet de montrer quelque chose de précis, mais l’abécédaire est la forme dans laquelle le livre a été pensé dès le départ. Elle répond à mon objectif principal : rendre ces savoirs accessibles.
Ma conviction profonde, c’est que savoir, c’est pouvoir, et que pour que les gens sachent, il faut vulgariser. On peut vulgariser sans rien céder sur le fond ni sur la rigueur, mais cela demande peut-être d’aller chercher d’autres formes. Je suis universitaire, mais j’essaie de me soigner, et le livre en est un peu la preuve ! Un abécédaire, c’est une forme courte, et c’est un livre dans lequel on se promène, comme une promenade de santé, tant qu’à faire. On peut l’ouvrir, le refermer, y revenir, suivre ou non les renvois.
Pour moi, il était indispensable d’en parler, mais il faut être honnête : j’en parle à la marge. Il y a une entrée « Transidentité » et une note, en bas de la page 12, qui dit que, pour moi, les femmes trans sont des femmes. Je serais dans la contradiction absolue si je pensais autrement. Je l’écris à plusieurs reprises : « femme » comme « homme » sont ce que j’appelle des catégories hybrides.
Être une femme, c’est du corps, de la socialisation, du psychisme, une place sociale et l’appartenance à un groupe au sens politique du terme. Si l’on définit le mot ainsi, les personnes qui s’y reconnaissent ont leur place dans le livre.
La santé des femmes trans a d’ailleurs sa place dans beaucoup d’entrées. Prenons la douleur : la parole des femmes est moins bien entendue et moins bien prise en charge. Qu’on soit une femme cis ou une femme trans, si l’on se présente comme une femme à l’accueil des urgences, on est perçue comme telle, et donc moins bien soignée.
Certaines spécificités de la santé transféminine ne sont en revanche pas abordées, d’abord parce que je ne suis pas experte du sujet, ensuite par conviction, et c’est un positionnement féministe : les savoirs doivent d’abord être produits par les personnes concernées. Je considère la transidentité comme une situation évidemment légitime, mais je ne suis pas concernée au premier chef. Je serais ravie de collaborer au lancement du projet, mais ce sont des personnes concernées qui doivent écrire cet ouvrage.
Elle m’a surtout mise à l’épreuve sur la compréhension de certains concepts : grâce à elle, j’ai vu ce qui était compréhensible ou non. Elle m’a aussi challengée sur l’humour : « Là, ça te fait rire, toi, c’est bien, maman, mais il faut peut-être en rester là. ». Le livre contient par ailleurs beaucoup de références pop, dont une playlist. Elle aurait eu beaucoup à m’apporter sur ce point, mais je n’ai pas pris ce temps-là. Peut-être y aura-t-il un volume intergénérationnel à écrire !
Pas du tout. D’abord parce que je suis probablement une vieille dame et que je n’ai pas cet usage des réseaux sociaux. Mais je n’y suis pas réfractaire : en santé comme ailleurs, il y circule aussi des informations parfaitement légitimes. Des associations de patientes y sont actives et de grandes enquêtes passent par ces réseaux. Sur les propositions thérapeutiques, en revanche, circulent aussi beaucoup d’informations peu vérifiées. Est-ce de la désinformation ? De la mésinformation ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas ce qui a nourri mon travail, ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas une ressource légitime.
Sur ces sujets, toutes les formes de médiatisation comptent. Mais il faut rappeler que, sur la santé des femmes, il est difficile de trouver de l’information solide, tout simplement parce qu’elle n’existe pas, sur les réseaux comme ailleurs. L’enjeu était donc de mettre en évidence ces angles morts du savoir, ces sujets que la recherche doit désormais traiter.
Prenons l’endométriose, aujourd’hui bien documentée. Faute de propositions thérapeutiques qu’on qualifierait de conventionnelles, beaucoup de femmes, et on les comprend, tant elles souffrent, se tournent vers des approches dites alternatives. Cela pose deux problèmes. D’abord, le sérieux de ces propositions : je ne suis pas médecin, je ne suis pas apte à en juger, je dis seulement qu’il faut être vigilant. Ensuite, l’accès aux soins : ce qui n’est pas prescrit n’est pas remboursé, ce qui crée une inégalité financière. Cela vaut pour l’endométriose, pour les symptômes de la ménopause et pour bien d’autres pathologies dites féminines.
Côté actualité, en plein Octobre rose, rappelons que la prise en charge à 100 % des soins liés au cancer du sein a été votée, mais les patientes attendent toujours la signature des décrets d’application. Voter des lois dont la mise en œuvre se fait attendre pose un vrai problème pour des femmes qui n’ont pas le temps.
J’adore cette comparaison. Une boîte à outils, c’est quelque chose qu’on s’approprie, dont chacune peut se servir pour faire ce qu’elle a à faire. J’adorerais d’ailleurs avoir des retours de lectrices qui me diraient : « Il n’y a pas ci, il n’y a pas ça. » Si j’imaginais un volume 2, il serait écrit collectivement.
Quant à mon rapport à mon corps, il n’a pas changé seulement avec l’écriture de Patientes : le livre est le fruit de quelques semaines d’écriture, mais aussi de plusieurs années de réflexion, de recherche et d’enseignement.
À 48 ans, mon sujet, c’est la périménopause. Les questions que le livre soulève (comment une catégorie diagnostique naît historiquement, quels symptômes sont mis en avant ou non, quelles propositions thérapeutiques sont faites ou non) me conduisent à réfléchir à cette période de ma vie.
Et comme je fais ce que je sais faire, en universitaire et en historienne, je construis un projet de recherche. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre pourquoi les choses apparaissent à un moment et pas à un autre : pourquoi parle-t-on de la ménopause aujourd’hui, et dans ces termes ? Cela vaut pour d’autres sujets. L’endométriose, devenue un sujet à part entière depuis 2022, me questionne beaucoup. Ce serait presque un autre livre.
Pour « nullipare », je me souviens d’une conversation avec une amie sans enfant, qui venait de découvrir ce terme. Elle me disait la violence qu’il y avait à s’entendre désigner « nulle ». C’est anecdotique, mais cela me touche parce qu’il y a beaucoup de mes amies dans ce livre.
L’autre exemple c’est « fausse couche », une appellation que j’ai gardée même si elle est aujourd’hui très discutée. Je le dis dans le livre : il n’y a rien de faux dans la fausse couche. C’est une réalité qui concerne un très grand nombre de femmes, et ce nom fait écran à la considération qu’on devrait leur porter.
La considération est un mot important pour moi : considération pour ce que ces situations font vivre aux femmes, et considération pour ce qui les empêche d’en parler. Il s’agit de pouvoir partager entre femmes des expériences communes, de porter le fardeau collectivement, de revendiquer une meilleure prise en charge, voire simplement une prise en charge. Cela permet de sortir de l’isolement.
C’est exactement l’objectif ! Ce à quoi j’invite, et je crois que c’est écrit en quatrième de couverture, c’est à un regard critique, au meilleur sens du terme. Une fois qu’on prend la mesure de tout ce dont on se prive en termes de connaissances, de toute cette puissance d’innovation qu’on annihile pour des raisons infondées, on prend aussi la mesure du potentiel révolutionnaire d’un changement de regard. Ce sont des leviers d’innovation qui, à mon avis, sont très largement sous-employés.
Voici une liste non exhaustive !