Romain Lemire, prix Goncourt du premier roman 2026, fait naître des mondes dans le souffle de ses phrases et sourit au malheur. Il dit comme jamais, les ravages des abus et où persiste l’attachement. Un auteur était déjà né en chansons et sur les planches, il s’installe avec grâce en littérature.
Depuis Les mots pour le dire de Marie Cardinal, les écrits d’Annie Ernaux, les récits autobiographiques sur les violences sexistes et sexuelles, le mouvement « #Me too » le pouvoir des mots n’est plus à démontrer. Clément Le premier roman de l’auteur, compositeur, interprète et comédien Romain Lemire y apporte un nouvel éclairage. L’autofiction s’habille ici d’une teinte d’humour, d’un habit de lumière lyrique, d’une réflexion sociétale qui dépasse le cas concret de l’auteur. En écrivant du cœur de la souffrance et non de la haine, Romain Lemire éclaire les impacts diffus d’un trauma, les secousses qui ébranlent continuellement le corps, l’attachement à l’agresseur qui peut persister, généralement incompréhensible pour les autres. Il nous donne à voir comment en découdre pour sauver sa peau et au mieux se réapproprier sa vie en toute magnanimité.
Clément est un roman qui raconte la vie d’un petit garçon. Clément Drelin.
Dans la famille Drelin, on est cultivés, catholiques, nombreux, plutôt de droite du côté des grands-parents, on vit à Paris et on peut aller passer des vacances ou commettre l’irréparable dans des maisons de campagne, Belle-Île, La Brosse, Grainval. Le père, André, professeur de lettres, écrit la nuit avec un stylo Montblanc épais dans son bureau aux nuages peints du sol au plafond, et rêve de se faire éditer. Cela tombe bien, sa femme Hélène travaille dans une maison d’édition. Mais, NON !
A la naissance de chacun des deux frères et de la sœur de Clément, les parents ont planté un arbre, pour le petit dernier ce sera un marronnier rose. C’est important les arbres, les regarder pousser cela permet de réaliser que même le poirier couché fait malgré tout de beaux fruits, cela aide à rester debout.
Chez les Drelin, il y a des jours OUI, ceux des joies familiales ou de victoire de Mitterrand aux présidentielles, et des jours NON, les jours de crises du père, sans paroles, regard noir, où il faut déjà s’effacer. Pourtant chez les Drelin « la conversation est la chose la plus importante, elle est considérée comme un art autant qu’une science » Mais en fait NON ! Quand Clément y prend part, son père le rabaisse, il tombe toujours à côté. Et après les événements, ce sera le dialogue du sourd, muet, aveugle. Du mensonge et du NON « impossible que cela existe chez nous ».
Au fil des pages, nous suivons les états d’âme du petit Clément retranscrit en journal intime et en marqueur d’époque, celle des années 80/90 et d’un milieu, bourgeois, lettré, artistique, français. Un papa, professeur charismatique, une famille aimante, une enfance en apparence joyeuse qui fait dire à Clément : « Le bonheur des gens fait ma joie, or chez les Drelin, le plus souvent nous sommes ouvertement contents. Elle est bien ma famille ». En fait NON !
Aucun père ne devrait venir se coucher nu dans le lit de son enfant de 7 ans et lui faire la proposition indécente « tu veux que je te montre comment on fait les enfants ? » avec la même désinvolture que lorsqu’il lui intime qu’il est temps qu’il sache faire ses lacets. Le « soi-disant » apprentissage gomme l’interdit en portant ailleurs la tentation. Romain Lemire excelle dans cette façon de montrer le flottement, l’incertitude, la difficulté de se révéler à soi-même la gravité des actes en osant les voir tels qu’ils sont : un inceste, des viols, actes répréhensibles et criminel. Dès lors qu’Il ne s’agit pas d’un viol avec violence et que le temps où femme et enfants appartenaient au Pater Familia n’est pas si loin, l’irréparable se banalise et se perpétue à domicile.

D’autant plus que l’enfant est enfermé dans le désir de faire plaisir, la crainte de déplaire, de ruiner une famille, de trahir un secret de grands. Le cadre familial normé, l’affection portée qui accompagne l’acte, rendent encore plus indétectable l’anormalité des faits.
Pour Clément, cela se répète jusqu’à ses 14 ans. Un jour le grand frère parle à sa mère. Lui aussi, il n’a pas pu dire NON. Tout bascule dans le silence et l’absence définitive du père. La vie continue et avec elle les non-dits. Le silence s’installe durablement.
On ne va pas se quereller pour un OUI ou un NON.
Les années passent, Clément a des amours à la Rohmer, compliqués, romanesques, où l’on se désire autant que l’on se rate, des tentatives avortées d’attachement, une vie entre parenthèses, sans choix :
« Je pèse des tonnes. Je suis un objet, un sac, une valise, un oreiller, quelque chose qu’on déplace, qu’on emporte en voyage et qu’on oublie dans un filet à bagages, une feuille d’automne qui voit venir sa chute. Je ne sais dire ni oui, ni non. Je dis « Tu crois ? Ah bon. Je ne sais pas. Peut-être » et j’attends la mort en me laissant porter par les autres. »
Il aurait pu devenir fou, cet enfant blessé, ou se suicider, d’autres en sont morts. Les cousins, les copains de classe chuchotaient fort aussi avec André dans les chambres d’à côté. Comment savoir si le crime se perpétuait ? D’autant plus que cela se passait quasiment sous les yeux de tous, sans que personne n’entende, ne pose l’interdit, ne protège, n’ordonne la fin. Plus grave encore sans qu’aucun ne prenne conscience des dégâts occasionnés, des vies brisées, des conséquences à venir. La mère s’absente du débat. Et Dieu bénit tout cela tous les dimanches matin.
La phrase de l’auteur « Pour un inceste, il faut tout un village » nous met KO dans sa formulation si simple, incisive, d’une justesse abyssale. Le mot inceste peut s’interchanger avec dictature, crimes, oppressions diverses. Avec finesse, intelligence, évidence, Romain Lemire pointe du doigt le consentement collectif accordé par le silence de chacun. Un motus bouche cousue qui entérine l’adhésion au plus fort.
Clément n’est pas un virulent face-à-face accusateur avec un père incestueux, il est un état des lieux de ses dégâts raconté par l’enfant et non par l’homme qu’il est devenu. Nous ressentons tous les états successifs, excessifs, régressifs qu’il a traversés après ses viols et assistons à la construction de sa propre identité, de son avenir enfin décidé. Nous faisons corps avec l’écriture de l’écrivain et avec son double. Plutôt qu’un récit qui démontre, Clément nous installe surtout au cœur des événements. Nous devenons, tantôt, le protagoniste ou le témoin en cheminant avec le petit Clément qui grandit, l’adolescent qui se cherche, le jeune adulte qui se consume en dérives toxiques, en errances amoureuses, en expériences sexuelles. Exclu d’une position de voyeur, le lecteur se voit offrir l’expérience du ressenti et non du juge, ce qui est beaucoup plus impactant, troublant.
R. Lemire parle afin que tout le monde en parle.
Il cherche autant à sortir l’inceste de la boue que du tabou.
La parole n’est plus freinée, muselée par la peur, la honte, le « qu’en dira-t-on », la souffrance occasionnée à autrui, l’éventuel discrédit porté sur la famille, elle réhabilite la famille entière et toutes les victimes passées et à venir.
Chez les Lemire cela est rendu possible grâce à la solidarité des trois frères et par le fait que le plus jeune, Romain, par sa clémence, laisse une chance aux souvenirs de l’enfance meurtrie de ne pas rester totalement noirs. Tel son peintre préféré Soulages, Romain Lemire laisse entrer la lumière dans l’horreur, le noir n’est plus monochrome ni seulement morbide il est une des couleurs de la vie.
Ce pas de côté déplace notre regard et donne toute sa profondeur à ce livre magnifique.
Il pose l’inceste, les agressions sexuelles au-delà de la victimisation, de l’agressivité, d’une approche manichéenne. Il accepte l’existence de ce qui le constitue. Entre l’inné et l’acquis, entre les effets du traumatisme ou ceux de son caractère, comment savoir ce qui a construit l’enfant, l’artiste, le survivant ?
Et concernant la question cruciale de la sexualité, comment savoir si on est bisexuel par conséquence ou par attirance ? L’auteur sort la question de la honte.
« Mes cicatrices sont devenues autant d’utiles ustensiles, une ressource supplémentaire, de la force ; maintenant que je n’en suis pas mort et, paradoxalement, du fait que j’ai payé très cher mon ticket pour une paix relative, je dois à l’inceste une part de ma vigueur. C’est vertigineux, d’écrire cela. »
Tous les traumatismes ne sont pas les mêmes. Les façons de les surmonter non plus. Les mots de Romain Lemire portent la couleur de l’universalité dans le ressenti, le goût des solitudes, nos hésitations à entrer dans la danse car on se sait mal chaussé. Ils disent si bien ce mur opaque, cette paroi de verre érigée en forteresse qui laisse résolument à distance alors que l’on voudrait tant poser sa joue sur l’épaule d’à côté et aimer.
Cette dissociation de l’être est dans la construction même de ce livre. À la longue partie de l’enfance, attrayante et dans l’action, succède une partie plus réflexive avec prise de distance par-delà la souffrance. L’écriture de R. Lemire est construite en cassure, en rupture de ton. Un début de phrase descriptif et bim un fait tranchant. Des associations de mots inhabituelles, des phrases qui se fragmentent dans une peinture surréaliste de situation. Le sens se déploie sur la fréquence du son des mots, sur son rythme. La fracture de ton zoom sur l’essentiel. Une écriture filmique, musicale, élaborée, intuitive, sensible et, au-delà de toute l’horreur, d’une beauté qui console.
Les remontés du gouffre, quels qu’ils soient, se retrouveront ici, ceux aux adolescences errantes, aux vingtaines autodestructrices, aux trentaines incertaines, à la quarantaine fragile… Les mal assemblés et les pas finis, les mal aimés et les aimés de trop près, les sans consentements et les forcés affectifs se sentiront compris, regardés avec tendresse, pris par la main. Et plus fort que tout embelli.
L’analyse très fine de fin d’ouvrage de l’auteur, pose la question fondamentale de la place de l’homme dans la société, dans le monde. L’auteur peut se sentir coupable d’être un homme, car il sent qu’il a en lui la possibilité de passages à l’acte monstrueux, non pas parce qu’il est le fils d’un violeur et que certains psychanalystes ont décrété que tout violé violera, mais parce que la société patriarcale lui en octroie le droit, l’Histoire, les histoires se chargeant d’en justifier les actes. Une liberté d’agir que n’aura jamais la femme.
Le grand frère Emmanuel a parlé en premier, le petit dernier Romain vient de mettre tout le monde d’accord en déversant ses mots non comme un tas de fumier mais en érigeant, du titre de son dernier album, un « Monument aux vivants ». D’ailleurs dans une de ses chansons « Vivre en fanfare » en duo avec François Morel il dit l’essentiel de son chemin de résilience : « Aujourd’hui j’ai vécu, ça m’a pris la journée ».

Romain Lemire s’est écorché à vif pour cueillir les fleurs de la vie au-delà des ronces de l’inceste. Il était plus que justifié qu’il reçoive les lauriers de ce prix Goncourt du premier roman. Ses mots sont ceux d’un écrivain prodigieux dont on aime souligner les phrases qui disent avec conscience et poésie de quoi est faite une existence.
Il y a des livres qui se lisent et d’autres avec qui on avance, on se relève. Inutile de préciser dans quelle catégorie Clément se place.