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« Abdallah Superstar » d’Iman Ahmed : ce qu’un père laisse derrière lui

par Marianne Fougère
26.08.2026

À partir d’archives retrouvées, Iman Ahmed remonte vers un père, un pays et une histoire dont elle ignorait presque tout.

Le père d’avant

 

Deux ans après la mort de son père, Iman Ahmed réactive sa chaîne YouTube. Elle y découvre des dizaines de vidéos tournées à Djibouti dans les années 1990 : concerts, clips, images d’une scène musicale foisonnante, portée notamment par Dinkara et son chanteur Abdallah. Très vite, ces archives déplacent tout ce qu’elle croyait savoir. Car derrière l’homme silencieux qu’elle a connu à Poitiers, après un accident cérébral qui l’a laissé aphasique, apparaît un autre Galal : un homme inscrit dans une époque, un milieu, une effervescence artistique dont sa fille n’avait jamais mesuré l’ampleur.

 

Abdallah Superstar part de cette découverte presque vertigineuse : comprendre qu’un parent demeure toujours en partie un inconnu. Il y a celui que nous avons connu, celui qu’il était avant nous, celui que les autres racontent, celui qui survit dans quelques images. Ahmed ne cherche pas à faire coïncider toutes ces versions. Elle les laisse exister ensemble.

 

Retrouver un pays par fragments

 

À mesure que l’enquête avance, Djibouti réapparaît lui aussi. Non comme un décor nostalgique ni comme une origine qu’il suffirait de retrouver pour se réconcilier avec soi, mais par morceaux : une musique, une lumière, un lieu, une cassette, une manière de parler, un souvenir qui revient de biais. La grande réussite du livre tient à cette circulation permanente entre l’intime et le collectif. En cherchant son père, Iman Ahmed retrouve aussi une histoire culturelle peu connue, celle d’une pop djiboutienne inventive, ambitieuse, moderne. Et inversement, cette histoire artistique ne prend jamais le pas sur la relation filiale : elle lui donne une profondeur nouvelle.

 

L’écriture épouse ce mouvement de recherche. Elle procède par associations, bifurcations, retours. Une image en appelle une autre, un souvenir fait surgir une question, une archive ouvre une piste qui n’aboutira pas forcément. Cette forme convient particulièrement bien à un récit où rien ne peut être totalement reconstitué.

 

Tout ne revient pas

 

Le livre perd parfois un peu de sa force lorsqu’il s’éloigne trop longtemps de ce noyau. Certaines pistes prennent de l’ampleur, certaines images sont poussées jusqu’au bout alors qu’elles auraient gagné à rester plus discrètes. On aimerait parfois revenir plus vite vers Galal, vers Dinkara, vers cette histoire familiale et musicale qui donne au récit sa singularité. Mais Abdallah Superstar refuse justement l’idée qu’une enquête sur les morts devrait mener à une vérité claire. Plus Iman Ahmed cherche, plus elle rencontre des absences, des récits incomplets, des souvenirs contradictoires. Certaines choses reviennent. D’autres restent perdues.

 

Cette impossibilité devient peu à peu une forme d’apaisement. Il ne s’agit plus de reconstituer le passé pièce par pièce ni de retrouver un père intact derrière les archives. Seulement de comprendre qu’une vie continue parfois à nous parvenir longtemps après sa fin, sous une forme imprévue. Iman Ahmed signe ainsi un très beau livre sur le deuil, mais surtout sur ce moment où l’on découvre que les morts peuvent encore nous surprendre.

 Notre dossier rentrée littéraire 

Iman Ahmed, Abdallah Superstar, sortie le 26 août 2026, Actes Sud, 160 p., 16 euros.

Visuel : @ Couverture du livre