Alors que les exposition Virginie Barré et François Morellet débutent cette semaine à l’Espace de l’Art Concret (Eac) de Mouans-Sartoux, les collections permanentes font l’objet d’un vis-à-vis avec 7 artistes contemporains résidents de la Fondation Albers-Honegger qu’il abrite. Un partenariat qui fait dialoguer œuvres historiques et créations en cours, dans un jeu d’échos, de vibrations et de formes géométriques inspirantes.
Fondé en 1990, classé trésor National, riche de plus de 700 œuvres et attirant plus de 24 000 visiteurs par an, l’Espace de l’Art Concret de Mouans-Sartoux est l’un des musées d’abstraction géométrique les plus importants d’Europe. Chaque été, on peut y voir trois expositions qui ont lieu dans le bâtiment historique (un château datant du XVIe siècle) et aussi dans un édifice de béton et de verre signé Gigon Guyer. Le parc, lui, est dessiné par Gilles Clément. Le trésor de l’Eac et sa raison d’être, c’est la collection donnée à l’État français par Gottfried Honegger et Sybil Albers et enrichie d’autre donations, notamment de la plasticienne Aurélie Nemours.
L’Art concret est un art qui refuse à la fois la figuration et l’abstraction lyrique. Ses fondateurs se sont donnés pour mission de libérer la couleur et la forme des données historiques culturelles ou métaphysiques qu’il faudrait maîtriser pour pouvoir accéder aux œuvres. Dans l’art concret, l’idée est de revenir à ce que l’on ressent devant la forme géométrique ou la couleur, et qui permettrait d’atteindre un sentiment universel. Ce programme et les œuvres qui en sont nées ont été source d’inspiration pour d’autres types d’artistes, si bien qu’on y trouve toutes les tendances de l’abstraction géométrique du 20e siècle. Dans les collection de l’EAC, on trouve des œuvres de Carl André, Sol LeWitt, Aurélie Nemours, Piero Manzoni, Richard Long… que la directrice depuis 2010, scénographie différemment chaque année.
Le partenariat avec la Josef & Anni Albers Foundation permet de mettre certaines de ces œuvres en mouvement en les présentant en vis-à-vis et en résonance avec le travail d’artistes contemporains. Il s’agit de sept artistes internationaux ayant déjà effectué une résidence à la Josef & Anni Albers Foundation (dans le Connecticut, au Sénégal ou en Irlande). Ces derniers sont invités à choisir chacun dix pièces de la collection constituée par Gottfried Honegger et Sybil Albers. Deux ou trois de ces œuvres seront choisies par la directrice de l’Eac, et chacun des sept artistes proposera des résonances entre ce choix final et leurs propres pièces, existantes ou créées ad hoc. La mise en espace a lieu dans les grandes salles de bâtiment à l’esprit Bauhaus dessiné par Gigon Guyer. Les visiteur.euse.s parcourent l’exposition dans le cadre d’une ascension fluide et d’une expérience sensorielle qui repose sur la forme et la couleur. La parité est respectée, chez les anciens comme ces les modernes.
Enrique Veganzones a choisi de s’arrêter sur Aurélie Nemours, grande figure de l’art concret, formée dans le dépouillement presque monastique des sœurs dominicaines. L’artiste madrilène y puise de l’inspiration pour son travail précis et long d’enluminure à la fois abstrait et totalement mystique. Son travail, proche aussi de l’esprit de Bach, entre aussi en vibration avec des pièces d’autres plasticiens des collections du centre culturel : Calderara et Manzoni. Le temps et le rythme sont aussi au cœur du travail de la suédoise Charlotte von Poehl, qui, de son côté, interroge le mouvement et la durée dans une temporalité qui ralentit le regard et oblige à rester longtemps en observation. Elle utilise de nombreuses tonalités de bleus pur remplir des goutes sur des toiles blanches dessinées au crayon et crée des mini-sculptures à même le sol dans une installation de petits volumes colorés qui s’intitule « 7000 Newton » et change de proportions en fonction de l’espace d’accueil. Une manière d’imprimer l’espace disponible au mouvement, autant que de créer la méditation.
Vico Persson travaille à partir de déchets et d’amas de cartons. Accumulés depuis la crise sanitaire, ils racontent de manière intime une histoire que nous connaissions toutes et tous. L’artiste tient ainsi le journal d’une période où tout est en suspension. Là où les feuilles remplies de stylo bic de Gottfried Honegger poussaient le plein et le présent le stylo Bic jusqu’à saturation. Quant à Marie Hazard, elle travaille le tissage comme une excroissance du corps qui l’opère. Sa chambre à air est une matière d’une densité rare, et son travail entre en résonance avec les tapisseries issues des manufactures royales mises à disposition d’Anni Albers.
C’est elle qui nous accueille à l’entrée de l’exposition avec une fresque d’un bleu profond (What gets lost in translation, deep deep deep in the belly of..., 2023). La plasticienne ghanéenne Annie-Marie Akussah travaille la signalétique et la trace culturelle. La confrontation avec Christo (Look Magazine empaqueté, 1965) coule de source, tandis que son travail sur le cerf-volant (qui a besoin de vent pour ne pas être inerte) exprime une conviction profonde : une communauté sans culture devient immobile. La sérigraphie qu’elle propose prolonge cette réflexion sur la mémoire et la transmission, entre héritage africain et vocabulaire de l’art concret. Un peu plus loin au même étage, c’est le vert qui domine chez Sumiko Oé-Gottini. C’est toute la palette des couleurs des jardins, des collections et des lieux de l’Eac que la plasticienne née au Japon et vivant en France a recomposée. Un travail absolument fascinant sur la transparence et la lumière qui se poursuit dans la salle suivante sur le « noir tourna », cette couleur qu’une bactérie produit sur les murs des maisons de la ville de Cognac.
Enfin, c’est par une immense fresque où le message se condense à l’essentiel, « LOVE », que le designer et artiste Damien Poulain ferme le parcours. Une œuvre également in situ qui joue avec les couleurs du lieu et qui nous fait revenir à la ligne, à l’angle et à la structure. Face aux œuvres de Hartmut Böhm présentes dans la collection, son travail nous replonge dans les expérimentations de l’époque des origines de l’art concret.
Deux autres expositions accompagnent ce dialogue transatlantique. Virginie Barré investit les espaces avec une exposition au titre parfumé, Absolue de rose, à voir jusqu’au 15 novembre. Ses perles de terre cuite, ses colliers surdimensionnés en bois et en porcelaine, ses vêtements-œuvres peints, ses aquarelles font à d’autres œuvres des collections signées Sophie Taeuber-Arp et Charlotte Perriand.
Enfin, jusqu’au 22 novembre, l’Eac consacre également une exposition à François Morellet dans le cadre de son centenaire. Neuf œuvres de l’artiste conservées dans la collection sont réunies pour la première fois, accompagnées de deux grandes installations in situ réalisées en ruban adhésif selon un protocole défini par l’artiste. L’eau rend ainsi hommage à Morellet, maître de la rigueur mathématique, mais également de l’humour conceptuel !
Espace de l’Art Concret, Donation Albers-Honegger Château de Mouans, Mouans-Sartoux (06)