Après trois années de préparation, le Fonds Enki Bilal a ouvert ses portes dans le Marais, à Paris. Pensé comme un espace de diffusion, de rencontres et de création autour de l’œuvre de Bilal, il ambitionne également d’accueillir d’autres artistes dont les univers dialoguent avec le sien. À cette occasion, nous revenons sur le parcours et l’œuvre de cet immense artiste, avant une rencontre avec l’une des initiatrices de ce projet, Clémentine Hustin.
Enki Bilal naît le 7 octobre 1951 à Belgrade, alors capitale de la République populaire fédérative de Yougoslavie, État né des cendres de la Seconde Guerre mondiale sous l’autorité de Tito. Fils d’un père bosniaque musulman non pratiquant, tailleur, et d’une mère tchèque catholique, il porte déjà en lui cette hybridation des origines qui deviendra la matière première de son œuvre. En 1961, la famille émigre en France ; Bilal a dix ans.
Trente ans plus tard, la Yougoslavie se disloque dans les guerres balkaniques des années 1990, entre la Slovénie, la Croatie, la Bosnie et le Kosovo. Le pays de sa naissance n’a, littéralement, plus d’existence juridique ni cartographique. Il n’existe plus. Cette donnée biographique, en apparence anecdotique, est en réalité structurante : Bilal est devenu un artiste de l’exil et de la mémoire flottante avant même que l’Histoire ne le rattrape.

Le Sommeil du monstre Éd. Casterman, 1998 © Enki Bilal
Ses récits, faits de ruines, de frontières mouvantes, d’identités recomposées et de chaos géopolitiques, ne relèvent pas d’une politique-fiction abstraite : ils sont hantés par l’expérience concrète d’avoir grandi dans un État que le temps a effacé. C’est pourquoi la mémoire, l’exil et l’effondrement des systèmes reviennent avec une telle insistance dans son œuvre, du Sommeil du monstre à Bug.
Bilal entre naturellement dans la profession au tout début des années 1970. Il est publié dans Pilote, aux côtés de la génération qui fait basculer la bande dessinée franco-belge de l’enfance vers l’âge adulte. Sa collaboration avec le scénariste Pierre Christin est fondatrice : La Croisière des oubliés, Les Phalanges de l’ordre noir et, surtout, Partie de chasse, publiée en 1983, constituent un jalon rare de la politique-fiction dessinée, une charge contre le pouvoir communiste qui précède de peu les bouleversements réels de l’Europe de l’Est.
Mais c’est avec La Trilogie Nikopol (La Foire aux immortels (1980), La Femme piège (1986), Froid Équateur (1992)) que Bilal est reconnu comme un auteur complet, écrivant et dessinant ses propres récits. Il y invente une science-fiction urbaine, crépusculaire et poisseuse, à rebours du spectaculaire hollywoodien popularisé par George Lucas, peuplée de dieux égyptiens errants, de dictatures balkanisées et de corps hybrides.

La Femme piège Éd. Casterman, 1986 © Enki Bilal
Il appartient ainsi à cette génération charnière, avec notamment Moebius, Druillet et Tardi, qui a contribué à faire reconnaître la bande dessinée comme un art à part entière (le huitième), ouvrant progressivement les portes des musées et des galeries. C’est ce statut d’artiste à part entière qu’il n’a cessé de revendiquer et d’incarner.
C’est sans doute là que réside la signature la plus reconnaissable de Bilal. Il rompt avec les conventions de la bande dessinée franco-belge classique ; de Hergé à Jacobs, le dessin est réalisé à l’encre, puis mis en couleur séparément, souvent par un coloriste, selon le principe des aplats nets de la ligne claire.
Bilal prend le chemin inverse. Il peint directement sur la planche, en utilisant crayons de couleur, pastels gras et acrylique, qu’il applique par couches et par frottements sur le trait, produisant une matière vibrante et picturale. La couleur n’est plus un simple remplissage : elle devient chair, brume ou ciel sale, baignée d’une lumière électrique.

Flying Above Fuji-Yama 2015 © Enki Bilal
Cette approche confère à ses cases une densité atmosphérique unique, à mi-chemin entre la bande dessinée et la peinture de chevalet. Elles débordent du cadre en abolissant les gouttières, jusqu’à investir des doubles pages conçues comme un tableau unique. On n’est donc pas surpris de le voir franchir, ici aussi, les frontières vers la peinture autonome, la sculpture et même le cinéma avec Bunker Palace Hôtel, Tykho Moon, Immortel et ad vitam.
Le Fonds Enki Bilal a ouvert ses portes le 11 juin 2026, rue Charlot, dans le Marais. Cet espace est consacré à l’auteur de La Trilogie Nikopol, avec plus de deux cents œuvres réunies jusqu’au 1er novembre 2026. Installé dans les locaux anciennement occupés par la galerie Denise René, il a été imaginé par Jean-Baptiste Barbier, galeriste et éditeur lié à l’artiste depuis plus de vingt ans.
C’est une manière très bilalienne de refuser d’être statufié tout en organisant, méthodiquement, sa propre postérité.

Dans l’évolution de son parcours, ce Fonds constitue moins une rupture qu’un aboutissement logique. Le lieu retrace la circulation constante de Bilal entre les différents supports : affiches, planches originales, décors, costumes de cinéma ou créations vidéo. On admire le développement d’une œuvre picturale autonome, prolongeant les thèmes récurrents de la mémoire, de l’exil, du pouvoir, de la manipulation des corps et du dérèglement politique.

Enki Bilal 2026 © Mathias Benguigui
Après un demi-siècle passé à faire dialoguer bande dessinée, peinture et cinéma, Bilal se dote enfin d’un lieu physique à l’image de son œuvre transversale : non pas un musée statique, mais, selon ses propres mots, un espace vivant où d’autres artistes seront également invités à exposer.
Photos:
Remerciements : Clémentine Hustin et Louis Sergent
Les livres : Enki Bilal a publié une quarantaine d’albums. Il est impossible de faire une sélection. Il faut tous les admirer et les lire.
Information sur le FONDS ENKI BILAL
22-24 rue Charlot, 75003 Paris
HORAIRES D’OUVERTURE 2026/2027
du 11 juin 2026 au 1er novembre 2026
EXPOSITION ENKI BILAL
Ouvert du mercredi au dimanche
de 11 h à 19 h
TARIFS BILLETTERIE