A quatre siècles de distance, les statues de Michel-Ange (1475-1564) et de Rodin (1840-1917) se font face à l’occasion de l’exposition temporaire Michel-Ange Rodin. Corps vivants qui se tient au musée du Louvre du 15 avril au 20 juillet 2026. D’une beauté renversante, la délicatesse et l’extrême sensualité des statues est éblouissante, malgré l’académisme très pudique du Louvre qui ne fait pas vraiment honneur au caractère hautement suggestif des œuvres des deux artistes.
Serait-ce encore trop tabou de dire que l’Esclave mourant de Michel-Ange ressemble plus à un corps au bord de l’extase que d’un homme sur le point de mourir, ou que l’allégorie féminine de La Nuit a les deltoïdes d’un coach sportif ?
En arrivant au début de l’exposition, les visiteur.euses se retrouvent face à une rotonde qui supporte le poids de cinq statues masculines, toutes tournées vers l’extérieur. Certaines œuvres sont de Michel-Ange, d’autres de Rodin, et l’ensemble paraît sur le point d’exécuter une danse de bienvenue aux nouveaux et nouvelles arrivant.es.

Ci-dessus : photo de la rotonde © Audrey Viger
Nous sommes plusieur.es à rester fasciné.es par la posture lascive de l’Esclave mourant, par la grâce de sa main repliée sur son torse et par la courbe de son cou à la tête légèrement rejetée en arrière. Abandonnée aux regards, la statue s’offre aux crayons de celles et ceux qui tentent vainement une esquisse de ce corps exalté, presque vivant.
Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que cette statue a été choisie de modèle pour l’affiche de l’exposition du Louvre, qui semble assumer à moitié la sensualité débridée des œuvres exposées. Car si le musée a fait le choix pertinent et audacieux d’un mélange artistique entre les deux sculpteurs, il passe à côté de l’essentiel de leurs œuvres, et même du titre de l’exposition : des corps condamnés à l’immobilité, mais débordants de volupté. Ici, ce n’est plus Pygmalion qui fait la pluie et le beau temps en priant Aphrodite de donner vie à sa statue Galatée, mais ce sont les sculptures elles-mêmes qui semblent porteuses de plaisir et sujets de désir.

Michel-Ange, L’Esclave mourant vu de face © Hervé-Lewandowski
Au total, ce sont plus de 200 œuvres qui sont réunies pour cette exposition temporaire, puisées dans les collections du Louvre ou bien prêtées par le musée Rodin ou par d’autres musées internationaux. On y retrouve des supports et matériaux très variés, allant de la simple esquisse jusqu’aux statues réalisées en marbre de Carrare, bronze, terre cuite ou moulages en plâtre. Dans une partie intitulée « Dans les coulisses de la création », les visiteur.euses auront d’ailleurs l’occasion de découvrir les méthodes de travail et de toucher les outils employés par chacun des deux sculpteurs.
S’ensuit un dialogue éloquent entre Michel-Ange et Rodin. Car malgré les quatre centaines d’années qui les séparent, les deux artistes traduisent une même fascination pour les corps, et une volonté similaire de voir « toute la vérité et pas seulement celle de la surface » (Rodin). Les statues, aux muscles saillants voire proéminents et à la grâce sans pareille, ont quelque chose de surnaturel chez les deux artistes, et incarnent bien cette recherche d’idéal esthétique dont les deux sont porteurs.
Rodin s’est d’ailleurs en partie inspiré de l’œuvre du grand maître de la Renaissance pour composer ses propres statues, notamment lors de son voyage à Florence en 1876. Il écrit à ce propos : « Ma libération de l’académisme a été par Michel-Ange, qui m’a enseigné des règles diamétralement opposées à ce que l’on m’avait appris. »
Et de fait, quoi de moins académique que les statues de Michel-Ange ? Pour qui sait observer, le désir est latent sous les yeux clos, et les corps relâchés des hommes mourants ressemblent plus à un abandon lascif qu’à une tragique fin de vie… A se demander si la religion n’a parfois pas pu servir de bouclier pour légitimer des oeuvres dont le caractère suggestif semblait trop évident, ou si l’incarnation de personnages tirés de mythes antiques n’était pas un prétexte pour l’érotisation des corps.

L’Ombre, Rodin © Marilou Cognée
On pense par exemple à l’Adonis mourant de Michel-Ange, au bras négligemment rejeté sur la hanche, ou bien encore à L’Ombre de Rodin, dont le cou de cygne évoque ceux de Klimt, et dont les mains légèrement repliées semblent sur le point de s’élever pour danser. Contrairement à des poses virilistes que l’on retrouve chez beaucoup de statues incarnant le genre masculin, symboles de force et de courage, celles de Rodin et Michel-Ange adoptent au contraire des postures lascives et abandonnées aux regards, la plupart du temps réservées à la représentation des corps féminins.

Michel-Ange, Adonis mourant © détail de la main, Marilou Cognée
A l’inverse, les femmes détiennent souvent des musculatures saillantes, que l’on pourrait qualifier de masculines. L’allégorie de La Nuit, réalisée par Michel-Ange pour le tombeau de Julien de Médicis à Florence en est une belle représentation : son biceps replié, ses abdominaux bien visibles et ses deltoïdes saillants détonnent par rapport aux canons de beauté féminins de l’époque, tout en courbes et en rondeur.

Michel-Ange, La Nuit © Marilou Cognée
De ces corps que l’on pourrait aisément qualifier de queer – terme défini par la penseuse et philosophe Judith Butler comme « trouble dans le genre » – émanent cette force vitale qui fait le titre de l’exposition.
Rendons à César ce qui est à César : les commissaires d’exposition Chloé Ariot – conservatrice du patrimoine du musée Rodin – et Marc Bormand – conservateur général du patrimoine au département des sculptures du musée du Louvre – ont tout de même réservé une petite partie de l’exposition à la thématique de l’androgynie, titrée « Beautés ambigües » et évoquent vaguement la sensualité de quelques œuvres au cours du parcours.
Mais il est vrai aussi que le plus grand musée d’art au monde a préféré suivre une approche relativement classique et descriptive, au détriment d’une approche plus moderne et contemplative de l’œuvre des deux sculpteurs. Car s’il faut reconnaître que l’exposition parvient très bien à faire le lien entre Michel-Ange et Rodin, le caractère hautement charnel et vivant de leurs statues est plutôt délaissé dans les descriptions proposées.
La société serait-elle encore empreinte de pudeur religieuse pour ne pas nommer le désir comme il doit l’être ? « Les objets, en soi, n’expriment rien s’ils ne sont pas portés par un regard » explique Jérôme Prieur, à l’origine du documentaire Rodin et Michel-Ange : le chant des statues réalisé à l’occasion de la sortie de l’exposition. Il faudra peut-être encore un peu de temps pour que les yeux s’ouvrent pleinement et se libèrent des tabous encore latents.
L’exposition Michel-Ange Rodin. Corps vivants est à retrouver au musée du Louvre du 15 avril au 20 juillet 2026 inclus.
Le documentaire Rodin et Michel-Ange : le chant des statues réalisé par Jérôme Prieur et Renaud Personnaz à l’occasion de cette exposition est à retrouver sur le site d’ARTE juste ici.
Visuel principal : Michel-Ange, Esclave mourant, 1513-1515 © 2022, Musée du Louvre, Hervé Lewandowsky.
Sous-partie « Il est né des caprices… » inspirée par les paroles de la chanson Vénus d’Alain Bashung.