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Tommy Guns, de Carlos Conceição : un cinéma portugais hanté

par Régine Arniaud
24.07.2026

Son passé colonial, le Portugal l’expie dans son cinéma. Nombreux sont les films qui explorent le thème, sans jamais pouvoir apporter de l’apaisement. « Tommy Guns » n’échappe pas à cette étrange règle. Littéralement possédé par une violence incontournable, il oscille entre réalisme et film de genre, brouillant les pistes, passant de l’allégorie au romantisme, pour s’engouffrer soudain dans l’horreur pure. Ce chemin tortueux, s’il s’avère par moment difficile à vivre, est indéniablement surprenant et captivant.

D’un espace-temps à un autre

Le film commence en 1973, pendant la guerre coloniale en Angola. Une population épuisée essaie désespérément de survivre. Après 400 ans de mainmise sur l’Angola, le Portugal s’apprête à se retirer. Tchissola, une adolescente, est froidement tuée par un soldat portugais. On s’attend dès lors, à un récit guerrier, sur un peuple qui lutte pour obtenir son indépendance, mais soudain énorme ellipse, on se retrouve des années plus tard. Zé un jeune soldat et quelques camarades, sont enfermés dans une sorte de caserne, encerclées par un immense mur. On ne sait rien de cet endroit qui semble échapper à la réalité. Plongés dans une guerre sans début, ni fin, ils sont prisonniers d’un passé dont ils ne savent rien et vivent dans un présent angoissant, incertain, mais surtout hors du réel. Il y a quelque chose du syndrome de Stockholm dans l’obéissance aveugle de ces jeunes, face à un supérieur hiérarchique pervers narcissique.
Né en Angola, le réalisateur portugais Carlos Conceição, convoque dans son film les forces maléfiques de la guerre, les fantômes d’un passé colonial. On ressent une similitude organique avec des films américains comme « Apocalypse Now » de Francis Ford Coppola, « Full Metal Jacket » de Stanley Kubrick ou « Voyage au bout de l’enfer » de Michael Cimino. Les guerres se ressemblent et se suivent, à l’infini et au-delà…
Il y a évidemment des chefs sadiques, mais aussi, des soldats de 18 ans, encore des enfants qui languissent maman, voudraient partir, mais ne le peuvent pas, se consolent dans l’amitié virile.

Un film de genre sur fond de politique

Utiliser tous les classiques du film d’épouvante, morts-vivants, pleine lune, magie noire, revenants, etc., pour traduire la monstruosité de la guerre, du colonialisme et du racisme, ce n’est pas vraiment une nouveauté au cinéma, mais c’est toujours un pari hasardeux. Le réalisateur Carlos Conceição le gagne ici, haut la main.
Le titre original « Nação Valente » est emprunté à l’hymne national portugais, mais le film n’est pas pour autant une leçon de patriotisme ou d’histoire. Certes, les jeunes soldats symbolisent les forces vives du pouvoir salazariste de l’époque, envoyées dans les colonies portugaises d’Afrique, pour enrayer les volontés indépendantistes de la population, mais il ne raconte pas, dans les faits, cette période de l’histoire du Portugal. Il décortique les mécanismes de la guerre, en général et en particulier. Quels que soient les pays, les peuples, les hommes ou les femmes concernés, c’est toujours la même chose, le même système. C’est ce qui rend ce film universel, mais aussi très déstabilisant, car on ne peut pas éviter de se sentir englobé et concerné par le propos.

De l’intime à l’universel

Le film commence en Angola et se termine à Lisbonne, il effectue le même parcours initiatique que son réalisateur. Carlos Conceição est, en effet, né en Angola et il est parti vivre à Lisbonne en 2002 :
Carlos Conceição : « Je crois qu’inconsciemment mon film est autobiographique. À la fin de mon séjour en Angola, je voulais vraiment partir. J’apprenais l’anglais, je voulais étudier le cinéma, je ne savais pas trop comment faire, j’étais malheureux, mal à l’aise. Le mur dans le film symbolise peut-être mon combat intérieur… mais il ne s’agit pas que de moi, beaucoup de gens ont ressenti cela et ont traversé ce type de transition… »

Le son, un personnage indispensable

Carlos Conceição a beaucoup travaillé le son, il en a fait un personnage à part entière. C’est un élément très fort, qui participe à l’impact et à la puissance du film.
Carlos Conceição : « Le son est, d’une certaine manière, l’âme du film. La photographie serait l’esprit, et le son le cœur. Le son concerne tout ce que l’on ne voit pas : il permet de suggérer des éléments absents de l’image. On peut ainsi créer de nombreuses couches sonores, bien plus que ce que l’image permet… »

« Tommy Guns » est une œuvre, ce qui implique beaucoup de complexité et d’interrogation. C’est un film surréaliste, polymorphe, sanglant, torturé, prophétique, romantique, simple et incroyablement compliqué. Ce sont toutes ces contradictions qui font sa force, son charme funeste et sa beauté sombre. Le voir en salle est une expérience personnelle, dont il serait dommage de se priver.`

Tommy Guns, de Carlos Conceição avec João Arrais, Anabela Moreira, Gustavo Sumpta, Sortie France le 29 juillet 2026.

visuel :