Le drame poignant de la réalisatrice haïtienne Gessica Généus, Marie Madeleine, a été découvert ce 14 mai par le public cannois dans la sélection officielle Cannes Première du festival. Tourné à Jacmel au Sud-Est d’Haïti, le film fait se rencontrer le personnage éponyme, une prostituée sûre d’elle jouée par la réalisatrice, et Joseph, fils d’un pasteur convaincu que le mal réside dans la maison close où travaille et vit Marie Madeleine.
Marie Madeleine est le second long métrage de fiction de la réalisatrice Gessica Généus après Freda, questionnant lui aussi la situation d’Haïti. Dans ce nouveau film, tourné à Jacmel, la réalisatrice prend le parti risqué, mais réussi, de confronter l’évangélisme et l’amour et la sexualité. La cinéaste met en scène et joue le personnage fort de Marie Madeleine, une femme libre qui ne se soumet pas aux règles qu’on voudrait lui imposer. Inutile d’essayer de comprendre comment cette femme en est arrivée là, car elle n’a tout simplement pas besoin d’être sauvée de ses propres choix. Elle n’est jamais en position d’être jugée ni par le public ni par Joseph, jeune croyant avec qui elle va se lier malgré leurs différences.

Malgré la représentation d’un système de santé affaibli et d’un manque d’approvisionnement, contre quoi le gouvernement organise une distribution d’un repas par habitant et par jour, la situation politique du pays n’est qu’une toile de fond du récit qui ne cherche pas à se positionner. Comme le dit le pasteur, la religion ne se mélange pas à la politique. La réalisatrice répond à la question « Comment filmer Haïti avec justesse ? », à travers la peinture d’une île riche en croyances et en culture qui reste appauvrie par la dette imposée par la France contre leur indépendance.
Sans sembler nécessairement engagé au premier plan, le film fait un état des lieux qui suffit à lui seul et nous emporte dans la douceur d’une rencontre inattendue avec un homme qui sera l’un des seuls à ne pas sexualiser Marie Madeleine. Et pendant qu’elle décide de ne pas écouter ceux qui voudraient la changer malgré son mode de vie à risque qui mélange prostitution, drogue et alcool, Joseph, lui, s’efface peu à peu sous la pression de son père. Emprisonné dans une vie qui n’est pas la sienne, il découvre petit à petit qui il est, et qui il aime, en même temps que le public. Et malgré son titre, c’est l’évolution de Joseph qui devient le sujet principal du long-métrage.

Les mots ne sont pas dit clairement, comme un secret que pourtant on comprend, nous spectateur.ice.s. Dans le film, comme en Haïti, ces termes ne peuvent pas être prononcés, ou du moins pas sans conséquences, comme le montre la réaction du pasteur, imprégnée d’homophobie, à la fin du film. La scène du carnaval, de par ses déguisements et se décors colorés, reflète le drapeau LGBTQIA+. C’est alors l’image et non les dialogues qui nous parlent. Cette photographie colorée, opposée à la sévérité de l’église évangéliste que le pasteur construit, est l’un des éléments à retenir de Marie Madeleine.

L’omniprésence des flammes dans le film n’est pas anodine non plus. On la retrouve via les bougies allumées lors des évènements organisés par les évangélistes, ou encore lors de l’assassinat par le feu d’un jeune homme accusé de mysticisme devant le tribunal. Ce n’est alors pas la justice, déchue de son pouvoir, qui prend les décisions, mais les croyances des habitants qui se confrontent sans cesse jusqu’à tout brûler. Comme pour une chasse aux sorcières, le pasteur condamne chaque faute en mettant même son propre fils de côté, qu’il n’a par ailleurs jamais reconnu car conçu dans le péché.
Constamment, la religion affronte d’autres formes de spiritualité, Joseph et Marie Madeleine représentant ces deux clans. Au sujet de l’origine du prénom de la jeune femme, ils ont deux grilles de lecture différentes. L’un y voit la Bible, l’autre une histoire familiale fantasmée à laquelle elle s’accroche. Mais malgré leur désaccord, ils s’acceptent tout en sachant que les croyances ont tendance à tout détruire. La cinéaste questionne alors à travers ses personnages la morale qu’impose la religion dans un pays déjà en difficulté comme Haïti.

Marie Madeleine est finalement un film qui, bien que d’une violence inouï, étonne par sa délicatesse. Les personnages s’attachent et nous agrippent avec eux dans leurs doutes et leur quête de sens. Pourtant, l’échec final laisse entrevoir le prix que coûte la liberté d’être soi à Haïti.
Marie Madeleine de Gessica Généus
Sélection Cannes Première 2026
Durée du film : 1h44
Visuel : © Pyramide Films