Eye Haïdara en maîtresse de cérémonie souveraine, Park Chan-wook à la tête d’un jury venu des quatre coins du monde, une Palme d’honneur remise à Peter Jackson par Elijah Wood sous les yeux de Gong Li et Jane Fonda : sur le papier, le casting de la soirée d’ouverture du 79e Festival de Cannes était déjà fort attendu. Sur scène, elle nous a emportés encore au-delà de nos espérances…
Le Grand Théâtre Lumière, 2 300 places, où Eye Haïdara entre seule. Sa première phrase prononcée, sans précaution : « Sur l’écran noir de mes nuits blanches. » Nougaro est cité comme mot de passe : soit tu es dans la salle, soit tu n’y es pas.
Et puis soudain, un basculement : « Partout où l’internet n’a pas été coupé, partout où l’intelligence artificielle ne s’est pas substituée à la réalité. » En deux phrases, la fête venait de devenir un manifeste.
Même si elle a explosé aux yeux du public dans Le sens de la fête, peu de gens connaissaient encore Eye Haïdara avant ce soir. Mais le temps de quelques répliques, elle est entrée dans la légende du plus grand festival de cinéma au monde.
Elle lâche dès le départ cette formule qui dit tout : « Ce mélange de joie, de trac, le cœur qui bat… oh, le privilège d’être là, aussi. » Le trac est revendiqué comme posture, et derrière, elle fera preuve d’une maîtrise qu’on ne lui discutera pas.
Son discours déconstruit la critique cinématographique en trois mouvements : la critique chaleureuse (« Une odeur de palme sur la Croisette »), la critique savante (« Le film organise une porosité topographique des espaces sociaux… »), et la cinglante (« Le film pose une question majeure : pourquoi le générique de fin n’est-il pas plus proche de celui du début ? »). Godard arrive juste après, sans fioriture : « On ne fait pas un film pour être prudent. »
Elle glisse aussi sans pathos un hommage à Nathalie Baye avec quelques mots sobres sur « une femme d’une immense élégance et d’une délicatesse infinie envers les autres ». Si le temps se suspend quelques instants, elle reprend vite le mouvement. Eye Haïdara n’aura pas vacillé une seule fois et a su faire tenir ensemble l’éloge, l’humour, la conscience et la célébration.
Park Chan-wook arrive en dernier, après la présentation d’un jury dont la géographie seule constitue déjà un programme : Corée, Chine, Chili, Côte d’Ivoire, Écosse, Belgique, Irlande, États-Unis. Son discours est court, presque à voix basse et en coréen dans le texte. Il y demande à Paul Laverty comment cela se passait avec Ken Loach sur un scénario. La réponse : « On discute beaucoup, mais on ne se bat pas. » Pour ceux qui connaissent le cinéma de Park, quelque chose résonne bien au-delà du jury.
Peter Jackson ferme la séquence. Elijah Wood porte le discours le plus intime de la soirée : la caméra Bolex d’occasion achetée avec un salaire de photograveur, les masques d’extraterrestres cuits dans le four familial pendant que la famille mangeait des saucisses tous les soirs pendant quatre ans, le steadicam bricolé pour 15 dollars… Il établit le portrait d’un cinéma fait à la main, avant d’être fait un cinéma monde. Peter Jackson enchaîne avec l’humour qu’on lui connaît. Que représente pour lui cette Palme d’honneur ? La façon dont Cannes s’excuse de ne pas avoir récompensé Bad Taste en 1988. Si la salle rit, il en émerge quelque chose de parfaitement juste sur sa trajectoire.
Le moment Beatles avec Get Back referme la séquence en douceur, en clin d’œil à son documentaire sur les Beatles.
Pour clôturer cette cérémonie épique en beauté, Gong Li et Jane Fonda entrent sur scène, et la salle se lève déjà avant même qu’elles n’aient dit un mot.
Chaque choix de cette soirée mérite d’être lu pour ce qu’il dit du festival de Cannes.
Le jury, d’abord. Sa géographie est inédite, mais c’est sa composition qui tranche : des scénaristes, des monteuses-productrices, des acteurs-producteurs : un jury de gens du métier. Ce que Park Chan-wook a énoncé, « argue, don’t fight », n’est pas une formule de bonne entente entre étrangers polis. C’est une promesse de délibérations serrées, menées par des gens qui savent ce que coûte un film, chaque décision, chaque jour de tournage.
La Palme d’honneur à Peter Jackson mérite ensuite qu’on s’y arrête. Peter Jackson n’est pas un auteur au sens où Cannes entend habituellement le mot. Ce n’est ni un Haneke, ni un Kiarostami. C’est quelqu’un qui a fait de l’horreur artisanale, du blockbuster monumental, du documentaire rock et qui a bâti une industrie entière à l’autre bout du monde à partir d’un four de cuisine et d’une obsession. Cette Palme nous rappelle ainsi que le cinéma populaire, technologique, spectaculaire, peut être aussi un geste d’humanité. Elijah Wood l’a formulé mieux que quiconque : « la technologie ne signifie rien si elle ne porte pas l’humanité en elle. »
Jane Fonda a prononcé une phrase qui résonne avec tout ce qu’Eye Haïdara avait planté quelques minutes plus tôt : « Le cinéma a toujours été un acte de résistance. »
Gong Li déclare l’ouverture en chinois, une langue qu’une partie de la salle ne comprend pas ; et pourtant, tout le monde applaudit. Ce multilinguisme-là n’est pas une concession protocolaire. C’est la thèse même qu’Eye Haïdara a posée, ce « seul endroit où un film coréen peut bouleverser une spectatrice brésilienne ».
Le festival de Cannes parie depuis 79 ans que l’obscurité de la salle efface assez de frontières pour que quelque chose de commun surgisse. Cette édition a choisi de le dire tout haut, avec un jury venu de partout, une Palme à un cinéaste néo-zélandais parti de rien, et une déclaration d’ouverture dans une langue que peu entendent. Dans onze jours, nous verrons si le palmarès reflètera ces ambitions.