Quand on évoque Keith Urban, on pense aussitôt musique country, Stetson, santiags et tout l’imaginaire du cow-boy. En sortant Flow State, un album presque entièrement composé de covers de yacht rock issues de la période 1976–1984, il nous entraîne loin des plaines de l’Ouest, dans un flot mélodique que l’on croyait à jamais révolu. Et il lui offre une nouvelle jeunesse, des plus réjouissantes.
Ce courant musical, apparu en 1976, est un savoureux mélange de jazz, de R&B et de pop rock, saupoudré de musique classique américaine. Son père spirituel est sans conteste Brian Wilson, des Beach Boys, qui, avec Pet Sound puis le projet Smile, a entraîné la pop américaine vers une direction totalement inédite, à l’instar des Beatles avec Rubber Soul outre-Manche. Burt Bacharach, lui, a apporté des constructions harmoniques sophistiquées et ce sens de la mélodie suspendue qui ont directement influencé les songwriters du genre. Du milieu des années 70 aux années 80, ils ont façonné un son solaire qui a envahi le monde entier.
En France, on a parlé de « musique FM Côte Ouest », tant cette musique se distinguait par une qualité sonore sans précédent. Les producteurs de L.A. travaillaient dans des studios analogiques de haute précision, sur des bandes 24 pistes, avec des arrangements pensés pour restituer la stéréo dans toute son amplitude. Ils enregistraient pour le vinyle et la FM, seuls supports capables de rendre justice à la profondeur de leurs productions.
Pour la bande FM française, libéralisée par la loi du 9 novembre 1981 sous le gouvernement Mauroy, cette manne tombait à pic. Une technologie de diffusion restituant enfin les hautes fréquences et la stéréo faisait exploser le son comme jamais, et le yacht rock en regorgeait justement à profusion. Des artistes français, comme Jean-Jacques Goldman, s’en sont largement inspirés.
Ce courant musical n’aurait jamais existé sans des talents exceptionnels. Le fameux Wrecking Crew (Hal Blaine, Carol Kaye, Larry Knechtel, etc.), qui a enregistré Pet Sounds avec Wilson, va imprimer sa marque sur le son des années 70. Mais un homme, surtout, va devenir l’identité sonore de cette époque : Michael McDonald. Son groove se retrouve dans presque tout ce que produira cette période : chez Steely Dan et leur précision jazzy, chez les Doobie Brothers, et chez tant d’artistes avec qui il a collaboré : Christopher Cross, Kenny Loggins, Joni Mitchell…
Rien d’étonnant, donc, à le retrouver sur « We Go Back », dans l’album de Keith Urban.
En 2024, Keith fait l’acquisition d’un studio à Nashville, The Sound, et le met en service en 2025 en enregistrant simplement quelque chose d’agréable pour le roder. Il y grave des covers qui ont bercé son adolescence dans le Queensland australien, ces pièces d’un inconscient musical collectif pour quiconque a grandi en Océanie ou aux États-Unis dans ces années-là. Et c’est ainsi, entre guitares cristallines, harmonies vocales sophistiquées et rythmique de claviers, que l’album va prendre forme.
Il n’est pas le premier à révéler ainsi ses influences. On pense à UB40 avec Labour of Love et à James Taylor avec Covers et Other Covers. Il n’est pas non plus le premier à ressortir le yacht rock du grenier ; Bruce Springsteen s’y était déjà adonné en 2019 avec Western Stars. Mais ici, le résultat tient indéniablement la réussite.
On évoquera sans doute un lien entre le choix de ces chansons, dont le sujet tourne souvent autour de la rupture, des amours perdues, des regrets doux, de l’impossibilité de repartir comme avant, et sa séparation d’avec Nicole Kidman survenue à la même période. Peut-être, mais l’impact n’a rien de comparable à celui de Rumours de Fleetwood Mac. Keith choisit ici de murmurer les mélodies douces de son adolescence : un geste de protection intérieure, non une exposition.
Dès les premières notes de « Steal Away » de Robbie Dupree, on plonge d’emblée dans le bain musical, nappé par les claviers de Charlie Judge. Gros tube de 1980, c’est une mélodie dépouillée, où la voix d’Urban s’adapte parfaitement à cette rythmique si caractéristique. On pense forcément à « Ride like the wind » de Christopher Cross. Un beat à danser assis, et une mise en bouche parfaite !
La suite n’entame en rien notre plaisir : « Baby Come Back », l’énorme succès de Player en 1977, et surtout « Magnet and Steel ». Les puristes ne classent pas Fleetwood Mac dans le courant yacht rock, jugé trop pop et pas assez jazzy. Pourtant ce morceau, composé et interprété par Walter Egan en 1978 et inspiré par Stevie Nicks, y a largement sa place. Dans la version originale, elle y chantait elle-même les chœurs avec Lindsey Buckingham. Keith, lui, a choisi Little Big Town, quatuor country mixte dont les harmonies vocales sont la marque de fabrique : il reproduit et amplifie ainsi ce dispositif choral d’origine, avec un résultat bluffant. Le son de guitare, très années 50, et la touche de pedal steel guitar ajoutent une coloration supplémentaire qui font de ce morceau l’un des plus réussis de l’album.
« We Go Back » est une chanson dont Keith a coécrit la composition, et dont la seconde voix est assurée par Michael McDonald en personne. Quel plaisir de retrouver ce timbre si particulier, celui-là même qui a marqué le genre avec « What a Fool Believes », composé avec Kenny Loggins ! Sa présence sur cet enregistrement vaut caution de label « Yacht Rock », même si la mélodie reste un peu en deçà de tous ces tubes réunis ici.
Après un « Help Is on Its Way », joli clin d’œil optimiste à ses origines australiennes, se succède une brochette de tubes de cette période, toujours aussi bien actualisés par Keith et ses musiciens, sans jamais trahir l’esprit originel.
Pour le final, Keith convoque la composition de Bread, « Guitar Man », pour laquelle il invite, excusez du peu, John Mayer, le musicien le plus reconnu dans l’art de la guitare électrique lyrique. La chanson rend hommage au rôle central de l’instrument dans le soft rock comme dans la country, et s’achève sur un magnifique duo de solos entrelacés, confirmant ce qu’il doit à la musique américaine, qu’elle vienne de L.A. ou de Nashville.
Alors enfilez votre casquette blanche de capitaine, embarquez sur votre yacht préféré direction Big Sur, faites-vous préparer un Piña Colada ou un Harvey Wallbanger, et lancez Flow State à plein volume sur le pont tapissé de coussins et de (CENSURE). Que demander de plus ?
Keith Urban a pleinement réussi un petit voyage dans le temps en sélectionnant certaines des chansons les plus emblématiques de cette période soft rock. On dit qu’elle fut la dernière décennie heureuse, et que l’insouciance, depuis, a cédé la place à l’angoisse et à la désillusion. Raison de plus pour se vider la tête de toute pensée négative, et se laisser prendre par la main, lors des longues soirées chaudes d’été, vers cette Californie si chère à notre cœur et à nos oreilles. Et bonnes vacances !
Photo : la production
Les albums qui on fait le yacht rock :
Les albums de Keith Urban :
Un documentaire sur le yacht rock : Music Box: Yacht Rock: A DOCKumentary HBO Max sur Prime Video