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Iran : trois voix de femmes pour dire vrai

par Hanna Kay
11.03.2026

La littérature dit ce que la politique laisse de côté : la sensibilité, la mémoire, la vie. Place à la voix des femmes à travers ces trois ouvrages qui nous ont touché au cœur. Journalistes,  témoins, elles racontent ce qu’elles ont vécu.  Delphine Minoui, grande reporter franco-iranienne au Figaro, entre dans le quotidien iranien. Ses contradictions, ses silences, et cette beauté profonde d’un pays et de son peuple. Aliyeh Ataei, écrivaine irano-afghane décrit l’exil et ses déchirures. Puis, Annemarie Schwarzenbach, années 1930-40, grande reporter elle-aussi, dont la liberté, le regard et le goût du monde nous font indéniablement penser à Joseph Kessel au féminin.

Je vous écris de Téhéran, de Delphine Minoui, mars 2016

Delphine Minoui est grande reporter franco-iranienne au Figaro. Elle raconte ses années vécues à Téhéran 1997 à 2009. Quand son grand-père décède, elle décide d’aller à la rencontre de son héritage culturel et lui dédie ce livre, telle une lettre posthume.  Elle revient vers l’Iran comme on revient vers une part de son enfance.  Les glaces à la rose. Les arbres en fleurs. Les vacances familiales. Lorsqu’elle décide de passer du temps à Téhéran, c’est le moment l’élection de Khatami, qui incarne  l’espoir d’une ouverture et d’une démocratie. « Iran is in love again ». L’illusion sera brève. Elle raconte avec profondeur et délicatesse dans l’écriture, ses rencontres, ses amitiés nouvelles.  Sepideh, qui lit Habermas et Hannah Arendt en persan, et lui  dit simplement « tu ne peux pas comprendre ». La phrase dit tout. La vie sous un régime autoritaire ne se commente pas depuis une démocratie. Alors la journaliste regarde. Écoute. Entre dans la ville réelle. Téhéran underground. Les appartements fermés où l’on boit de l’arak ou du champagne. Les mini-jupes qui ressortent. Une jeunesse cultivée, espiègle, vivante, courageuse. Les destins qui bougent. Baghi par exemple. Ancien partisan de Khomeyni en 1979. La guerre Iran-Irak passe, ses certitudes tombent. Il devient opposant politique. Rien n’est figé. Plus au sud, le golfe persique. Bandar Abbas, Bouchehr. L’Iran aux influences africaines. D’autres musiques. D’autres mémoires. Puis 1999. Les tensions politiques qui remontent. Les étudiants descendent dans la rue. « Mort à Khamenei ». La presse est muselée. Le despotisme religieux revient. Niloufar, son amie, une femme libre, arrêtée à la prison Tohid puis Evin, subit la « torture blanche » sous une lumière aveuglante, méthode terrifiante pour forcer aux aveux. Son seul crime ? le désir de liberté. 2005 Ahmadinejad, «l’Iran repeint en noir », les arrestations systématisées, la prison, la peine de mort.  Delphine Minoui ne donne pas de leçons. Elle observe. Elle nuance. Elle interroge les mots. Islam. Modernité. État. Religion. Liberté. Femme. Elle écoute les religieux comme les laïques. Et au loin, dans les maisons, résonne la voix de Googoosh, chanteuse pop star avant la révolution, puis  interdite en son pays. Alors apparaît l’Iran réel. Contradictoire. Écorché. Fier. Courageux. Insoumis. Et  bouleversant.

La frontières des oubliés, d’Aliyeh Ataei, 2023

Neuf récits. Neuf fragments de vie. Aliyeh Ataei est née sur une ligne. Celle qui sépare l’Iran de l’Afghanistan. Une frontière où l’on n’est jamais tout à fait d’un côté, jamais tout à fait de l’autre. « Elle est là, debout aux confins de l’amour et de la haine entre deux terres, deux pays qui, jadis, étaient un même territoire, une même histoire, une même langue. Mais plus maintenant. » L’exil commence là. Dès l’enfance. Une vie posée au bord de la frontière, au bord de l’abîme.  Elle raconte ses bouts de vie en neuf histoires différentes, comme une mémoire fragmentée où les souvenirs trop douloureux laissent des black-out, des moments où l’on ne se souvient plus. Le voyage à travers l’Iran pour le soigner. La fatigue des routes. La pauvreté. Elle parle de la douleur, de l’amour aussi, du déracinement qui s’installe partout. Et puis il y a les femmes. Les oubliées. « Ces femmes tuées sans jamais effleurer la moindre liberté, qui perdirent la vie durant ces cinquante années de tumulte en Afghanistan. » À la fin du livre, l’auteure se rend dans un cimetière. Elle marche entre les tombes de celles et ceux qu’elle a racontés, à qui elle a redonné corps par les mots.

La mort en perse, Annemarie Schwarzenbach, récit écrit en 1935

Roger Martin du Gard la décrivait comme un « ange inconsolable ». Elle est née en 1908. Elle meurt en 1942, à 34 ans. Entre les deux, le monde. Elle le traverse. Elle regarde. Elle écrit. Sa famille suisse soutient Hitler. Elle choisit l’éloignement, la lutte contre le nazisme. Paris. Moscou. Et surtout la Perse. Découverte en 1932, elle y reviendra quatre fois en six ans. Elle note tout. Les rues de Téhéran, les jardins, les odeurs, Qom, Ispahan, Bouchehr, Persépolis, les jardins de Shiraz. Les années 30.  Les montagnes. Les fumeurs d’opium. Les gardiens de chevaux du shah. Les haltes. Les rencontres. Les amours impossibles. Le mouvement, toujours. Elle ne décrit jamais les visages, mais les paysages et les mouvements.  La vallée du Lahr devient campement. « La vallée heureuse ». Elle regarde la Perse de 1935 avec une attention presque fiévreuse. Une beauté qui semble hors du temps. Être ailleurs la ramène à elle-même. Pourquoi écrire. Pourquoi partir. La question traverse le livre. Elle est proche des enfants de Thomas Mann. Pendant qu’elle monte ces montagnes à dos de mulet, l’Europe glisse ailleurs. Les valeurs humanistes s’effondrent. Le nazisme gagne du terrain. Alors les paysages deviennent autre chose : une respiration, un lieu pour penser. Regarder la Perse d’avant. Comme un miroir posé devant le monde.

 

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Visuel :© O mères d’Iran de Massoumeh  Raouf