L’une a toujours vécu en France, l’autre dans les allers retours entre deux pays. Twama en création à Montpellier Danse : le dialogue dansé de deux fortes personnalités à l’heure des grandes maturités
On était un peu sceptique. Pour évoquer le duo Twama, était-ce une bonne idée d’enchaîner tour à tour deux interviews séparés. ? N’était-ce pas un peu scolaire, que de s’entretenir d’abord avec la chorégraphe Héla Fattoumi, et ensuite l’interprète – très grande interprète – Sondos Balhassen ? Chacune ignorant ce que l’autre dirait cette pièce créée ensemble. Or voilà que s’est produit le dialogue à distance. Chacune projette une vision, sa vision, affirmée, personnelle, de ce projet partagé. Clairement distinctes, pour produire d’autant plus d’échos.
Héla Fattoumi, figure de toute l’épopée de la Nouvelle danse française, signataire de cette pièce, nous parle avant tout d’un rapport d’espaces, de territoires. Héla revient au pays source d’un imaginaire : la Tunisie. Elle n’y a jamais vécu à demeure, mais l’a toujours fréquentée, origine de l’exil familial. Cela dans un bonheur de retours au grand frisson des saveurs ; côté intime. Et y a entretenu les liens, avec une scène artistique, chorégraphique, brillamment active ; côté professionnel.
Sondos Belhassen, elle chevillée à toute l’histoire de la danse moderne et contemporaine de son pays, interprète farouchement indépendante, personnalité trempée autant au théâtre et au cinéma – deux forts arts tunisiens – praticienne des allers retours entre les deux rives de la Méditerranée. Elle nous parle avant tout d’un paramètre plus temporel : celui du tournant de l’âge confirmé, face aux exigences de la scène, et de la transmission réfléchie avec les nouvelles générations.
L’espace. Le temps. Soit les deux plans que conjugue l’art chorégraphique. Twama, qui veut dire joliment « jumelles » en arabe, pièce en dialogue, tisse le proche et le lointain, l’ici et le là du maintenant de grandes maturités, à questionner. De chacun des deux, Héla Fattoumi, Sondos Belhassen, nous nous sommes senti autorisé à recomposer un montage sélectionné de ses propos, d’un seul tenant.
– Héla Fattoumi
« Twama ne sera pas une pièce documentaire sociétale sur l’actualité politique de la Tunisie. J’y ai désiré un mouvement positif et lumineux, voire une légèreté joyeuse dont nous avons tant besoin dans la période si sombre que nous traversons. Je m’y rapproche de ce pays qui a tout fondé de mon imaginaire. Je suis née à deux pas de la Porte de France ; cela parlera à qui connaît Tunis. Puis j’ai toujours vécu en France, dans cette atmosphère de famille en exil, persuadée de retourner au pays un jour, et y entretenant un lien passionné, familial et vacancier.
Aller à Tunis, c’était comme aller au spectacle, dans toute une richesse des sensations, un goût de l’apparat, un brillant des matières, de l’ornementation, qui est aussi celle des corps, à travers les tissus. Et la danse. La danse qui est partout, marquant tous les grands moments de la vie. Mais la danse dont la relation devient bien compliquée avec les interdits religieux, si elle se fait expression artistique, dans le sens moderne et contemporain.
Tunis a connu le développement d’une scène de création chorégraphique très active. Sondos Belhassen y est une personnalité éminente, que j’ai croisée, côtoyée, au gré de la vie professionnelle. Au moment de nous reconnaître dans ce duo, je pense trouver un sœur lointaine – je n’en ai jamais eue, j’en ai souffert. Et nos ressemblances sont troublantes, notamment en tant que mères, dont les filles viennent questionner une compréhension très nouvelle de la place des femmes.
Twama ouvre tout un paysage de rencontres. Nous avons pu nous retrouver au travail dans le Palais Halfaouine, siège du mythique Théâtre national tunisien, en pleine médina. Sondos, qui est comédienne autant que danseuse, y a des liens très forts. C’est aussi le lieu où j’avais fait mon solo Walsa, qui déjà en 1998, réveillait mon lien à la Tunisie. Voici une quinzaine d’années que j’ai cessé de monter, physiquement, sur les plateaux. J’y retourne pour Twama. Avec quelle urgence ? Je retrouve mon corps, dans une relation en miroir, au côté d’une artiste qui vit toujours pleinement dans la langue des mes origines.
Je pense que nous parlerons à la première personne en fait. Mais à deux. D’une Tunisie qui peut-être n’existe plus. Quelque chose de doux, d’authentique, et intime… »
– Sondos Belhassen
« J’ai débuté par le cinéma, quand j’avais vingt ans. Cela s’est poduit sans que je décide vraiment. J’ai toujours mené plusieurs choses à la fois, sans que se pose la question impérative de choisir. Chaque projet m’amène quelque chose de différent. Comme danseuse interprète, et non chorégraphe, je me sens très indépendante, libre, sans que rien ne soit préalablement formaté. Je n’ai pas grand-chose à apporter, sinon moi-même, à l’histoire ou à l’institution de la danse – même si je m’y suis trouvée fortement impliquée.
Je me souviens de ma première rencontre avec Héla Fattoumi, en 1988, en arrivant à Paris. Une discussion de vestiaire, alors que je prenais des cours au CROUS. Une Maghrébine ! C’était inhabituel. Elle me semblait très en-dehors de l’académisme. Elle me disait son intention d’écrire la danse ; une notion qui m’intriguait. Une anecdote : le hasard de la vie nous a fait voisines dans le même immeuble à Paris !
Le fait de fonctionner en allers et retours entre France et Tunisie me met à l’abri des routines du quotidien. Un jour à Tunis, l’occasion est venue d’une grande et belle conversation entre Héla et moi. Nous avons beaucoup parlé de la faisabilité de notre métier à notre âge, approchant la soixantaine. Des acquis deviennent caducs. La prise d’âge appelle à se réinventer. Continuer à pratiquer entraîne beaucoup de questionnements.
Je suis de la première génération fondatrice d’une danse contemporaine en Tunisie. J’ai eu la chance qu’un jeune de mes élèves, le Marocain Radhouane Mriziga, en vienne à me solliciter dans sa position de chorégraphe, très au fait des renouvellements esthétiques les plus actuels.C’est formidablement stimulant. Dans Twama, bien sûr de façon très différente, je sens que se pose toute cette question du témoignage adressé à une nouvelle génération. Avec Héla Fattoumi, je me retrouve dans un mouvement intense de l’ici et maintenant. Nous n’avons pas à prendre de gants l’une avec l’autre. Notre corporalité d’âge partagé nous guide. Notre corporalité dicte notre bienveillance partagée, nos rythmes, nos limites.
Magnifique temps d’écoute ».
Recueilli par Gérard Mayen
A voir du 26 au 28 juin au Festival Montpellier Danse
Visuel : © Zelie Noreda