Deux décennies après la soutenance de sa thèse de philosophie des sciences, Étienne Klein a été privé de son doctorat par l’Université Paris Cité.
Le physicien et vulgarisateur scientifique, l’un des visages les plus connus de la médiation scientifique en France, est également interdit de toute réinscription en doctorat dans les universités françaises.
Au-delà du cas personnel, cette décision met un point final à une controverse ancienne : celle des emprunts non signalés qui jalonnent l’œuvre d’Étienne Klein depuis plusieurs décennies.
L’affaire trouve son origine dans une enquête publiée en 2024 par Arrêt sur images. Les journalistes y affirmaient avoir identifié de nombreux passages plagiés dans la thèse de philosophie des sciences soutenue par Étienne Klein en 1999, puis publiée sous le titre L’Unité de la physique.
Selon les révélations du média, les emprunts ne relevaient pas d’erreurs ponctuelles de référencement. Des passages entiers auraient été repris sans guillemets ni attribution explicite à leurs auteurs. Les sources concernées étaient nombreuses : philosophes, historiens des sciences, écrivains et physiciens.
L’université a alors ouvert une procédure disciplinaire. Vingt mois plus tard, ses conclusions se sont révélées particulièrement sévères.
D’après Arrêt sur images, l’enquête aurait mis au jour des « copier-coller dans deux tiers des pages » de la thèse. Le média évoque également des passages plagiés sur 88 des 429 pages de l’ouvrage publié.
Pour le grand public, le débat peut sembler technique. Après tout, la thèse d’Étienne Klein portait sur l’histoire et la philosophie des sciences, deux disciplines fondées sur l’analyse d’auteurs d’anciens temps.
Mais dans le monde académique, la question n’est pas de savoir si l’on mobilise les travaux des autres. C’est même le principe de toute recherche.
Le problème apparaît lorsque les mots ou les idées d’autrui sont repris sans signalement clair.
Une citation doit être identifiée par des guillemets, une référence précise ou une note. Cette règle permet au lecteur de distinguer ce qui relève du travail original du chercheur et ce qui provient d’autres auteurs.
C’est pourquoi les accusations visant la thèse d’Étienne Klein ont été jugées particulièrement graves. Plusieurs des auteurs repris n’auraient pas seulement été des références éloignées : certains appartenaient au jury ayant validé le doctorat.
La décision de l’Université Paris Cité n’est pas apparue dans un vide.
Dès 2016, L’Express avait révélé plusieurs cas d’emprunts non crédités dans certains livres et chroniques du physicien. Parmi les ouvrages cités figurait notamment Le Pays qu’habitait Albert Einstein.
À l’époque, plusieurs passages avaient été corrigés lors de rééditions. Étienne Klein avait reconnu des erreurs et présenté ses excuses.
L’enquête sur la thèse a toutefois changé la nature du débat. Il ne s’agissait plus d’un livre destiné au grand public, mais du texte même sur lequel reposait l’obtention d’un diplôme universitaire.
Pour beaucoup d’universitaires, la question devenait alors institutionnelle : une thèse contenant des passages plagiés pouvait-elle continuer à produire ses effets académiques ?
Face aux accusations, Étienne Klein ne conteste plus avoir enfreint les règles universitaires.
En 2024, il déclarait : « Sans doute pour me donner confiance, j’ai parfois commis l’erreur de m’appuyer sur des éléments écrits par d’autres, que j’ai faits miens. »
« Je suis conscient d’avoir enfreint certaines règles. J’en suis désolé et prie qu’on veuille bien m’excuser », ajoutait-il.
Après la décision de l’université, il a développé une argumentation plus large dans un texte publié sur le réseau X.
S’appuyant sur une formule de Paul Valéry : « Rien de plus original que de se nourrir des autres », il décrit une pratique d’écriture nourrie par des décennies de lectures. Certaines formulations auraient été assimilées puis réutilisées, parfois selon lui de manière inconsciente.
« J’assume pleinement ce que j’ai fait », écrit-il, tout en s’interrogeant sur l’évolution des critères de jugement et sur le rôle croissant des logiciels de détection du plagiat.
Cette explication est loin de faire consensus.
Pour les spécialistes de l’intégrité scientifique, le cœur du problème ne réside pas dans l’intention mais dans le résultat. Qu’un emprunt soit volontaire ou non, il doit être signalé.
Plusieurs chercheurs ont ainsi rappelé qu’une thèse constitue un document soumis à des règles strictes de traçabilité des sources.
Le sociologue des sciences Arnaud Saint-Martin estime qu’Étienne Klein « ne mesure toujours pas la gravité » des faits qui lui sont reprochés. À l’inverse, le vulgarisateur scientifique Thomas C. Durand considère la sanction « juste », tout en refusant ce qu’il appelle une « mise au pilori » du physicien.
L’affaire marque surtout un tournant dans la manière dont les institutions traitent les questions de plagiat.
Longtemps, les affaires de ce type étaient difficiles à établir, faute d’outils de comparaison efficaces. Aujourd’hui, les logiciels permettent d’identifier rapidement des similitudes textuelles dans des milliers de pages.
L’argument selon lequel certaines pratiques auraient été tolérées à une autre époque ne suffit plus à désamorcer les critiques.
Plus de vingt ans après sa soutenance, la thèse d’Étienne Klein est ainsi devenue un cas d’école. Non seulement par l’ampleur des emprunts relevés, mais parce qu’elle montre que les exigences d’intégrité scientifique ne disparaissent pas avec le temps.
La carrière médiatique du physicien se poursuivra peut-être. Mais sur le plan universitaire, la décision de Paris Cité constitue un verdict sans appel : une thèse entachée de plagiat peut être remise en cause, même un quart de siècle après avoir été validée.
Visuel : Étienne Klein, Wikimedia Commons.