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Culturate : « La culture, ce n’est pas seulement un outil d’insertion, c’est un chemin vers l’autonomie »

par Yaël Hirsch
29.10.2026
Culturate : « La culture, ce n’est pas seulement un outil d’insertion, c’est un chemin vers l’autonomie »

Le problème n’est pas le désintérêt des jeunes, mais les obstacles qui les empêchent de pousser certaines portes. C’est le constat qu’opèrent Lucie de Rassenfosse et Lehna Moussaoui, dans le rapport qu’elles ont rédigé sur cette question. Pour y remédier, elles ont fondé en mars 2025 Culturate. Cette association accompagne les structures sociales qui accueillent des jeunes majeurs pour utiliser la culture comme levier d’émancipation. Alors que Culturate a lancé son crowdfunding le 24 octobre 2024, Cult.news a rencontré les deux fondatrices de l’association.

Vous vous êtes rencontrées en Erasmus, à Riyad, en 2022. Qu’est-ce qui vous a rapprochées ?

Lucie Rassenfosse  : On s’est rencontrées complètement par hasard et, finalement, on ne s’est plus quittées ! Après l’Erasmus, Lehna est partie six mois en stage à Bruxelles et a habité chez moi. Deux ans plus tard, c’est moi qui suis venue la rejoindre.

Quels sont vos premiers souvenirs culturels ? Ces moments où l’on découvre quelque chose qui nous construit et nous ouvre des portes ?

Lehna : Pour moi, c’est mon grand-père qui m’emmenait au Palais de la Découverte. C’était un musée où l’on pouvait faire des choses, interagir, expérimenter. J’y suis allée souvent quand j’étais petite et cela m’a beaucoup marquée.

Lucie : Mon grand-père était architecte et peintre. Tous les mercredis, il venait chercher ma sœur et moi à l’école et nous faisions de l’aquarelle ensemble. Un jour, lors d’une de ses expositions, il a accepté de poser sur la table des flyers une petite aquarelle que nous avions réalisée toutes les deux. J’étais tellement fière de voir les gens la regarder et de pouvoir leur dire : « C’est moi qui ai fait ça ! »

Il y avait quelque chose de très fort, au-delà de la transmission : la valorisation. On se sent reconnue, on prend confiance en soi. C’est aussi cela que la culture peut apporter.

La culture comme chemin vers l’autonomie

Aujourd’hui, alors que vous avez chacune votre métier, vous avez envie de vous engager. Comment est née l’envie de créer Culturate ?

Lehna : J’avais fait un service civique dans une association qui travaillait sur le lien social, notamment à travers la culture. Je savais que je voulais un jour fonder une association. Lucie avait, de son côté, envie de monter un projet qui ait du sens. Nous en avons beaucoup parlé pendant plusieurs mois, puis nous nous sommes dit qu’il était temps de passer à l’action.

Nous avions toutes les deux travaillé dans l’animation auprès d’enfants et nous partagions cette envie d’agir autour de la culture. Mais nous ne voulions pas simplement reproduire un projet qui existait déjà.

Lucie : Nous avons constaté qu’il existait relativement peu d’associations qui travaillent spécifiquement sur l’accès à la culture des jeunes en situation de précarité ou d’isolement. Et, surtout, nous voulions aborder la question autrement : faire de la culture une finalité, et pas seulement un outil au service du lien social.

Pourquoi cette distinction est-elle si importante ?

Lehna : Parce que la culture nous donne des compétences que nous développons parfois sans même nous en rendre compte. Savoir où aller, connaître des lieux, comprendre comment fonctionne un musée ou un théâtre : tout cela s’apprend, souvent par mimétisme. On nous montre, on nous accompagne, et ensuite on sait faire seul.

Dans mon cas, l’accès à la culture scientifique a joué un rôle dans mon orientation vers des études d’ingénieur. L’ouverture culturelle peut influer sur les choix professionnels, mais aussi sur la capacité à créer du lien, à rencontrer des personnes différentes et à se sentir à l’aise dans des environnements sociaux variés.

Lucie : La culture permet aussi de comprendre le monde qui nous entoure et la manière dont il s’est construit. Aller voir une pièce écrite il y a longtemps, visiter un musée ou assister à un concert, c’est autant de façons de se construire des repères.

Ces références nous servent dans la vie quotidienne, dans nos rencontres, dans un entretien professionnel. Mais surtout, elles nous donnent davantage d’autonomie dans nos choix. Nous voulons que les jeunes puissent décider eux-mêmes de ce qui les intéresse et de ce qu’ils ont envie de découvrir.

« Les structures font déjà beaucoup de choses »

Avant de vous lancer sur le terrain, vous avez réalisé un rapport de recherche. Pourquoi avoir commencé par ce travail ?

Lucie et Lehna : Nous ne voulions pas arriver avec une solution toute faite, simplement parce que nous avions nous-mêmes bénéficié d’un certain accès à la culture. Nous voulions partir du problème : comprendre ce qui se passe, quels sont les besoins des jeunes et ce qui leur manque réellement.

Nous avons donc commencé par une phase de recherche sur la culture, l’autonomie et la jeunesse. Nous avons ensuite diffusé un questionnaire sur les pratiques culturelles, les besoins et les envies, puis rencontré des structures qui accompagnent des jeunes ainsi que les jeunes eux-mêmes.

Ce travail a fait évoluer notre projet. Au départ, nous pensions accompagner directement un groupe de jeunes. Mais nous avons compris que les structures faisaient déjà beaucoup de choses : elles proposaient des sorties et des événements culturels. Le problème était davantage celui de la continuité et de l’autonomie, notamment lorsque les jeunes quittent ces structures.

Les professionnels et les bénévoles n’ont pas toujours les ressources ou le temps nécessaires pour assurer ce suivi. Nous avons donc choisi de les accompagner, elles, afin qu’elles puissent aider durablement les jeunes à développer leur autonomie culturelle.

Concrètement, comment allez-vous procéder ?

Lucie et Lehna : Pour cette première année, nous allons travailler avec deux structures : un foyer de jeunes travailleurs à Saint-Ouen et un accueil de jour pour des jeunes en situation d’errance près de la gare du Nord.

L’idée est d’identifier avec chacune les principaux obstacles à l’accès à la culture, puis de définir des actions adaptées. Nous allons notamment réfléchir avec les équipes à des indicateurs : combien de sorties sont proposées et réalisées, quelles pratiques sont découvertes, comment les jeunes s’impliquent dans les activités…

Nous voulons aussi que les jeunes puissent participer aux décisions. Par exemple, il peut être intéressant de mettre en place un conseil de jeunes pour qu’ils proposent eux-mêmes des activités et prennent part à leur organisation.

Notre rôle est de fournir un cadre, des méthodes et des pistes d’action, mais pas de décider à leur place de ce qu’ils doivent faire.

« Nous voulons co-construire les activités avec les jeunes »

Cela signifie que vous ne définissez pas à l’avance une programmation culturelle ?

Lucie et Lehna : Exactement. Nous ne voulons pas décider que, le 6 mars, tout le monde ira au théâtre ! Nous voulons co-construire les activités avec les jeunes, découvrir ce qui les intéresse et leur permettre de choisir.

Nous pourrons proposer une première sortie, puis organiser la suivante ensemble, avant de les laisser progressivement prendre les choses en main. L’objectif est qu’ils deviennent de plus en plus autonomes, avec l’appui des structures qui les accompagnent.

Nous ne voulons pas non plus nous limiter à un seul type de culture. Il faut diversifier les expériences, découvrir des pratiques nouvelles et laisser une place aux envies de chacun.

Avez-vous rencontré des jeunes qui ne s’intéressent pas du tout à la culture ?

Lucie et Lehna : Honnêtement, nous n’avons rencontré personne qui nous ait dit ne vouloir rien essayer. Certains nous disent qu’ils n’ont pas le temps, pas l’argent, qu’ils ne savent pas où aller ni avec qui, ou qu’ils ne se sentent pas à leur place. Parfois, ils nous disent que le théâtre ne les intéresse pas, mais ils n’ont jamais eu l’occasion d’assister à une pièce.

Nous pensons que c’est un cliché de dire que les jeunes n’aiment pas la culture. Ce que nous avons constaté, c’est plutôt qu’ils n’ont pas toujours les moyens, les informations ou les repères nécessaires pour y accéder.

Il faut aussi revaloriser la culture de leur vécu, leurs références personnelles et les pratiques qui ne sont pas toujours considérées comme légitimes par la société. Certains jeunes pensent ne pas être cultivés alors qu’ils possèdent déjà une culture, simplement différente de celle que l’on met habituellement en avant.

Notre objectif est de faire reconnaître cette diversité et de donner accès à d’autres formes de culture, sans hiérarchiser les unes par rapport aux autres.

L’argent reste tout de même un obstacle, notamment pour les transports ou les spectacles payants. Comment comptez-vous le contourner ?

Lucie et Lehna : Il existe déjà beaucoup de possibilités gratuites à Paris, et certains musées proposent un accès gratuit aux associations du champ social. Nous voulons aussi constituer une base de données recensant les bons plans culturels gratuits ou à moins de cinq euros.

Mais le prix n’explique pas tout. Même lorsqu’un musée est gratuit, cela ne signifie pas que les jeunes vont spontanément s’y rendre. Il faut savoir que le lieu existe, comprendre comment y aller, savoir avec qui y aller et se sentir légitime une fois sur place.

Nous voulons également éviter de limiter les propositions aux activités gratuites. Ce serait dommage de fermer l’accès à toute une partie de la vie culturelle, notamment au théâtre, au cinéma ou à l’opéra. Nous aimerions donc nouer des partenariats avec des petits théâtres, des cinémas et des musées, par exemple pour obtenir des places à tarif réduit ou des invitations.

Et il faut aussi financer les transports : parfois, le simple trajet jusqu’au lieu culturel représente déjà un coût important.

Votre programme doit donc permettre aux jeunes de continuer à sortir après avoir quitté la structure qui les accompagne ?

Lucie et Lehna : Oui, c’est vraiment le cœur du projet. Nous voulons que les jeunes développent des réflexes qu’ils pourront conserver seuls : rechercher des informations, identifier les dispositifs d’accès existants, organiser une sortie, diversifier leurs pratiques et gagner en confiance.

Nous allons commencer par tester notre programme pendant plusieurs mois, de janvier à juin, puis faire un bilan pour voir ce qui fonctionne et ce qu’il faut améliorer. Nous pourrons ensuite adapter le dispositif et envisager de l’étendre à d’autres structures.

L’idée n’est pas de créer une dépendance à notre association, mais bien de donner aux jeunes les moyens de poursuivre leur vie culturelle sans nous.

Le crowdfunding

Comment peut-on soutenir Culturate aujourd’hui ?

Lucie et Lehna : Tout ce que nous souhaitons mettre en place demande des moyens : les sorties, les transports, les activités et l’accompagnement des structures. Nous lançons donc une campagne de dons sur HelloAsso pour financer notre programme.

Chaque contribution compte. À titre d’exemple, 2,55 euros permettent de financer un trajet de métro aller pour une activité, 5 euros un pique-nique, 12 euros une place de théâtre et 200 euros un appareil photo.

Nous avons besoin de soutien pour que les jeunes puissent découvrir, expérimenter, choisir et, surtout, continuer à accéder à la culture par eux-mêmes. Ensemble, nous pouvons rendre le monde de la culture plus accessible.

Instagram de Culturate

Pour soutenir le projet : retrouvez la campagne de dons de Culturate sur HelloAsso.

visuel : DR