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Centres chorégraphiques nationaux : un recul de la parité systémique

par Amélie Blaustein-Niddam
28.05.2026

Alors que le ministère de la Culture réaffirme dans son Observatoire 2025 l’objectif d’un « égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités, aux moyens d’action et à la reconnaissance », le constat est sans appel : dans le champ chorégraphique, l’écart se creuse inlassablement au profit des directions masculines.

Qu’est-ce qu’un Centre chorégraphique national ?

Avant d’entrer dans le vif de notre sujet, revenons au point de départ. Pour consolider la vie chorégraphique, le ministère de la Culture a initié en 1984, en concertation avec les collectivités territoriales, la création de centres chorégraphiques nationaux, qui ont permis d’implanter des chorégraphes sur des territoires et de développer autour d’eux des foyers de création. Cela fait donc 41 ans que le label existe, solide. Aujourd’hui on en compte 19, sur toute la France, dans des territoires très divers, allant de métropoles ( Nantes) à la périphérie de Paris (Créteil), du grand nord  (Le Havre)  au grand sud (Aix-en-Provence). Ils sont tous dirigés par un.e artiste ou un collectif d’artistes pour un temps de mandat renouvelable sur un temps donné. Dans les faits, Les 19 CCN mettent en œuvre l’activité de création du ou des artistes qui en assurent la direction, et la diffusion de leurs œuvres. Ils accompagnent aussi des artistes et compagnies indépendantes dans le cadre de l’accueil-studio et de résidence d’artistes associés, et soutiennent la diffusion de la danse dans les territoires dans le cadre du dispositif « danses en territoires » du Ministère. Avec ces 19 vaisseaux, les CCN oscillent entre la pérennité de figures historiques encore en place (comme Angelin Preljocaj à Aix ou Thierry Malandain à Biarritz) et ces nouveaux visages. Le réseau des 19 CCN reflète un équilibre, celui de rester un laboratoire d’avant-garde tout en ne devenant pas le musée d’une « nouvelle danse » qui aurait quarante ans passés.

Comment candidater à la direction d’un CCN ?

Il faut rappeler qu’il s’agit d’un recrutement local, décidé lors d’une commission rassemblée en jury. Prenons l’exemple du CCN de Caen en Normandie. Il est précisé que le dossier doit comprendre “une lettre de motivation (2 à 3 pages maximum), un curriculum vitae détaillé avec des documents d’information sur les réalisations antérieures (descriptif des créations, articles de presse, enregistrements vidéo, calendrier des tournées). Ce dossier  est ensuite transmis à l’attention du président du CCNCN. Pour le cas de cette région ; M. Hauville François-Xavier, par courrier électronique en format PDF uniquement, en précisant dans l’objet du mail « candidature direction CCNCN »  (…) ”. C’est à la suite de cette étude des candidatures qu’un  “comité de sélection, composé de représentants du ministère de la Culture, de la Ville de Caen, de la Région Normandie, des départements de la Manche, du Calvados, de l’Orne, et des organes de gouvernance du CCNCN, présélectionnera une liste restreinte”. Le processus de recrutement souligne que cette liste de candidat.e.s est établie  “selon un principe de parité femme-homme”. Les candidatures présélectionnées reçoivent ensuite les documents nécessaires pour établir un projet artistique et culturel détaillé. Ce projet, accompagné de la projection budgétaire correspondante, doit être transmis uniquement par voie électronique à une date fixe. “Au terme de la procédure de sélection, le projet retenu par le jury et validé par le conseil d’administration devra recevoir l’agrément de la ministre de la Culture, pour une prise de poste effective au 1er janvier 2026 dans le cadre d’une première convention de 4 ans.”. 

Le mot  parité est présent dans presque tous les appels à recrutement. “Après études des candidatures, un comité de présélection composé de représentants du ministère de la Culture, de la Ville d’Orléans, de la Région Centre-Val de Loire, du Département du Loiret et de l’association sélectionnera une liste restreinte paritaire de candidatures” peut-on lire concernant le CNN d’Orléans.  Cette mention est pourtant une recommandation claire du ministère. Elle est absente par exemple de l’annonce  du Centre chorégraphique national de Rillieux la-Pape (CCNR). 

La nouvelle direction du CCN de Montpellier© Laurent Philippe

En 2026 : 2 CCN sont dirigés par des femmes seules

Au début de la saison, L’Association des Centres chorégraphiques nationaux (ACCN) a pris acte des dernières nominations à la tête des CCN : Moncef Zebiri à Rillieux-la-Pape, le collectif réunissant Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter à Montpellier, Salia Sanou à Nantes, François Chaignaud à Caen et Martin Harriague à Biarritz.  Ces nominations reflètent une diversité d’esthétiques que l’ACCN salue, tout en alertant sur une tendance structurelle préoccupante : la raréfaction des femmes à la direction des CCN.

Pourtant, l’attention portée à une meilleure répartition des postes n’est pas neuve. En 2021, l’étude « Analyse-Action autour des enjeux de parité à la direction des Centres Chorégraphiques Nationaux (CCN) », menée en 2021 par l’ACCN avec l’appui du ministère de la Culture, avait dressé un état des lieux précis et critique de la sous-représentation des femmes à la tête des CCN et proposait  des pistes concrètes pour y remédier. L’étude recommandait notamment  de former et sensibiliser les professionnel·les à l’égalité, en intégrant l’histoire des femmes dans la danse et des modules de préparation à la direction. Elle appelle à garantir une égalité structurelle en imposant la parité dans les jurys et en conditionnant les financements publics au respect de l’égalité. Elle préconise de soutenir activement les carrières féminines par des dispositifs de mentorat, de bourses et d’accompagnement à la candidature. Enfin, elle insiste sur la nécessité de transparence et d’exemplarité, en rendant publiques les procédures et en assurant une répartition équitable des moyens.

Ainsi, de façon surprenante, la tendance s’inverse. Depuis janvier 2026, cinq centres sont renouvelés, soit plus d’un quart du réseau. Parmi ces cinq nouvelles directions, quatre seront confiées à des hommes seuls, et une à un collectif paritaire.
À date, la photographie du réseau est la suivante :

  • 2 CCN dirigés par des femmes seules (10,5 %) ;

  • 2 par des binômes paritaires (10,5 %) ;

  • 4 par des collectifs mixtes (21 %) ;

  • 11 par des hommes seuls (58 %).

En 2021, au moment où l’ACCN lançait ses travaux sur l’égalité, trois CCN étaient dirigés par des femmes seules, soit près de 16 %. En cinq ans, leur visibilité a donc encore diminué.

La chorégraphe Héla Fattoumi, co-rédactrice du rapport, ne cache pas sa tristesse : “Les freins que nous avons pu mesurer à l’occasion de cette étude : “ Je me retrouve face à une forme d’incompréhension, malgré toute la vigilance, malgré les alertes. Dans les CDN, un rééquilibrage a été fait. Mais dès que l’argent se réduit, les femmes reviennent à la marge”. Ce qu’elle nomme “vigilance” et “alerte” vient mettre en avant les freins qui empêchent les femmes chorégraphes d’accéder à la direction d’un Centre chorégraphique national. Hela Fattoumi nous en liste quatre :
– Le syndrome de l’imposteur, intrinsèque à la construction du féminin ;
– La visibilité sur les grandes scènes : moins de femmes, moins invitées ;
– Le manque de confiance des lieux de spectacles
– Un problème de patrimoine : la représentation, l’identification à des figures féminines de la danse. Il y aurait quelque chose à transformer du côté d’un « matrimoine chorégraphique ».

Pourtant, ajoute-elle “nous avons de grandes figures : les pionnières, Maguy Marin, Régine Chopinot, Karine Saporta, Odile Duboc, Dominique Brun, Brigitte Seth, Mathilde Monnier… Elles ont construit leur œuvre grâce à ce que pouvait offrir un CCN : un lieu, du temps, une possibilité d’appui.”

Un recul qui n’est pas la norme du secteur

Ce recul contraste vivement avec l’évolution d’autres labels du spectacle vivant. Les Scènes nationales comptent désormais 34 directrices (44 %) contre 43 directeurs (55 %), 1 structure étant en intérim. Les Centres dramatiques nationaux (CDN) affichent une quasi-parité : 18 directrices (47 %), 17 directeurs (45 %), et 3 binômes mixtes (8 %).

Autrement dit, le label CCN est aujourd’hui le seul où la part des artistes directrices régresse.

Or, selon les chiffres du dernier Observatoire ministériel, les femmes représentent 36 % des directions de CCN et 43 % des équipes bénéficiaires d’aides à la création dans la danse, mais ne perçoivent que 38 % des montants alloués. Le plafond de verre n’est donc pas symbolique : il se traduit en budgets, en visibilité et en reconnaissance.

L’ACCN appelle à un rééquilibrage urgent des nominations et des moyens. Dans un secteur où la création chorégraphique est portée par de nombreuses femmes,  interprètes, autrices, chorégraphes, leur sous-représentation à la tête des institutions n’est plus seulement un déséquilibre : c’est un symptôme d’inertie. Le dire ne sert à rien, pour comprendre un peu plus, il faut remonter aux structurations des compagnies de danse. 

Pourtant, les shortlist sont paritaires

Paul Richter, conseiller auprès du directeur général de la création artistique du ministère de la Culture, accepte de nous parler. Il est à noter, qu’un nombre de refus considérables nous a été adressé quand nous avons voulu comprendre pourquoi cette inégalité persiste.  Il nous dit : “Le cadre de la promotion de la parité dans nos labels repose sur des cahiers des charges qui sont rédigés et qui nous lient à tous ces labels. Ces cahiers des charges prévoient que les labels doivent promouvoir la diversité et la parité. Évidemment, ce n’est qu’une clause parmi d’autres dans ces cahiers des charges. Il ajoute : “Il s’agit effectivement de clauses inscrites dans les contrats d’objectifs et de moyens que nous avons avec tous ces labels. En revanche, il existe aussi une injonction du ministère de la Culture pour que les jurys qui sélectionnent les responsables de nos labels soient déjà paritaires. Deuxièmement, la shortlist au sein de laquelle est nommé(e) le ou la dirigeant(e) d’un label doit également être paritaire. Il confirme : “Ensuite, évidemment, c’est le dossier et la qualité professionnelle du ou de la candidat(e) qui prévalent, et non le genre, ce qui est normal. Nous veillons donc à ce qu’il y ait une parité dans les jurys ainsi qu’au niveau des shortlists.” 

Tout cela repose également sur une loi appelée la loi LCAP,  Loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine, votée en 2016, qui nous explique t-il, “relève des droits culturels et qui précise que la création artistique, ainsi que celles et ceux qui la portent, notamment les labels et les structures conventionnées, doivent favoriser la diversité et la parité. Il n’existe donc pas un règlement sous forme de décret simple du ministère de la Culture imposant strictement la parité, ce qui est cohérent puisque, comme je l’ai dit, nous choisissons d’abord et avant tout les meilleurs dossiers portés par les meilleurs candidats. Néanmoins, cela reste un objectif. Les situations sont très contrastées d’un réseau à un autre. Par exemple, dans les FRAC, les femmes représentent aujourd’hui entre 70 et 80 % des dirigeants. Dans les centres dramatiques, nous sommes à parité. Dans les centres chorégraphiques, la situation est en progression, mais des efforts restent à faire. Pour les CCN, la situation est plutôt satisfaisante”. Au moment où nous le rencontrons, le 19 février 2016, il nous informe que “le 6 mars, le ministère prévoit de diffuser une étude sur l’observation de la parité dans l’ensemble du milieu culturel. Un communiqué sera publié à cette occasion”. 

Comme annoncé, au 6 mars 2026, le nouvel Observatoire de l’égalité du Ministère de la Culture vient graver ces chiffres dans le marbre : si le spectacle vivant progresse, le label CCN fait figure d’exception notable. Avec seulement 10,5% de femmes à sa tête, il accuse un retard que les seules recommandations de ‘bonne volonté’ ne parviennent plus à combler. On peut lire dans cet Observatoire ce que nous redoutions :  la danse est le seul secteur du spectacle vivant où la part des femmes à la direction régresse sur la période 2021-2026

C’est dans ce cadre où un écart de dotation est mesurable, que les femmes chorégraphes arrivent à monter sur la marche du recrutement, non sans peine.

Olivia Grandville © Marc Domage

Un recrutement “proche du parcours de combattant.e”

Si le label est national, son fonctionnement se niche dans des fonctionnements locaux. La nomination d’un.e directeur.rice passe par tous les échelons de l’Etat jusqu’à la ville. Pourtant, lors du dernier tour, les candidatures sont encore partiaires, au moment de la “short list”. La décision de masculiniser les directions intervient donc dans le dernier instant précédent la nomination.  Erika Hess, directrice déléguée du CCN de Nantes témoigne : “ Encore une fois, ce choix est pris de façon collégiale, mais uniquement en direction d’un lieu, dans une ville. Le constat est donc assez glaçant, tant que de façon dirigiste une obligation de parité au niveau national ne sera pas prise en charge par la loi, rien n’empêchera les dernières instances avant la nomination de freiner la chute de la présence des femmes à la tête des CCN”. Pour elle,  “le résultat dépend beaucoup de la manière dont on accompagne les chorégraphes tout au long de leur carrière. Aujourd’hui, on voit davantage de femmes porter des projets chorégraphiques,  avec Ambra Senatore, par exemple, on est arrivés à presque 50 % de soutien accordé à des artistes féminines. Après, je ne sais pas si cette parité se retrouve réellement dans les équipes, c’est une autre question”. Pour elle, le problème du manque de parité à l’arrivée se niche dans l’écart des projets soutenus. “Comme je siège dans des commissions de subvention, je vois bien que, sur les conventionnements, on est autour de 35 % de femmes. Et dès qu’on parle de subventions de longue durée, les inégalités se creusent encore : moins de moyens, moins de temps, et donc plus de difficultés à produire des œuvres fortes ou visibles.”.Elle pointe le décalage entre les œuvres portées par des femmes et celles par des hommes  “Certaines artistes ont moins de chances d’être vues, donc moins d’être sélectionnées, surtout quand les jurys ne comptent pas forcément d’expert·es. Si les œuvres ont moins tourné, ça joue énormément sur la visibilité. Il y a aussi tout l’exercice de l’oral et du dossier. Ça demande du temps, de l’énergie, un accompagnement solide. Pour accéder à ces campagnes, il faut souvent déjà être très soutenu·e institutionnellement. Il faut préparer un excellent oral, savoir se présenter, défendre son projet, et tout le monde n’a pas les mêmes ressources pour ça. D’où l’importance, à mon avis, de former les artistes en amont, voire de les coacher (…) au fond, c’est une situation multifactorielle. 

Cela nous amène à notre point suivant,  pourquoi, au bout du compte, cela ne marche pas ? Pour cela, nous le comprenons, il faut revenir à l’endroit de la distribution des premières subventions.

 

Parité : un équilibre atteint en surface, encore fragile dans les aides structurantes

Effectivement, comme l’alerte Erika Hess, la lecture de rapports publics et quelques échanges informels avec des personnalités du secteur souhaitant rester anonymes nous dirigent vers une inégalité se situant au niveau du conventionnement des compagnies de danse malgré une flagrante bonne volonté que nous pouvons notamment lire dans une étude publique qui nous est transmise  :   La Direction générale de la création artistique – Délégation à la danse, « Aides déconcentrées du ministère de la Culture au spectacle vivant (ADSV) en danse – Année 2024 ». L’étude de ce rapport nous éclaire.  Concernant les montants attribués aux équipes pour chacun des 3 types d’aides, au plan de la parité, les médianes constatées sont identiques que la direction artistique soit féminine, masculine ou bien soit mixte. C’est du, à la fois aux planchers recommandés, et également à l’objectif ministériel de parité inscrit clairement à l’article 1 du décret du dispositif modifié fin 2021 que mettent en œuvre les DRAC.  Les planchers sont les suivants :  10 000€ pour les aides au projet, 25 000€/an pour les aides sur deux ans, 80 000€/an en moyenne pour les aides sur trois ou quatre ans.  Il confirme une avancée significative en matière de parité,  tout en révélant des déséquilibres persistants dans les aides les plus structurantes. En 2024, la parité est atteinte en nombre total d’aides attribuées :  43 % des équipes soutenues sont dirigées par des femmes, 43 % par des hommes et 14 % relèvent de directions mixtes. Cette progression s’inscrit dans le sillage de la réforme du dispositif engagée fin 2021, qui inscrivait explicitement l’objectif de parité dans le décret encadrant les ADSV.

Viadanse-CCN de Belfort-Héla Fattoumi et Éric Lamoureux© Zélie Noreda

Mais l’équilibre numérique ne dit pas tout.

En volume financier, les écarts subsistent : les équipes dirigées par des femmes perçoivent 38 % des crédits (contre 51 % pour les hommes et 13 % pour les directions mixtes). La progression est réelle, elles ne recevaient que 25 % des crédits en 2017, 32 % en 2021, mais la redistribution reste incomplète.

Le point de tension principal se situe dans les conventions à trois ans, qui concentrent à elles seules plus de la moitié des crédits ADSV en danse (51 %). Sur ces 84 aides triennales attribuées en 2024, seules 33 % concernent des directions féminines (contre 54 % masculines). En montants, la proportion reste comparable : 35 % pour les femmes, 52 % pour les hommes.

Autrement dit, si les aides au projet et les conventions à deux ans ont atteint la parité depuis 2022,  représentant 70 % des aides attribuées,  les conventions les plus structurantes financièrement demeurent majoritairement masculines.

Les conventions à quatre ans affichent un déséquilibre plus marqué encore (25 % femmes, 67 % hommes), mais leur faible nombre (12) relativise la portée statistique de l’indicateur.

Sur le plan territorial, la dynamique est plus encourageante : plusieurs régions, dont l’Île-de-France, atteignent ou dépassent désormais la parité en nombre d’aides attribuées. Le document souligne ainsi une progression globale depuis 2021, ainsi qu’une montée en puissance des directions mixtes depuis 2017.

En somme, la photographie 2024 révèle un mouvement engagé, réel et mesurable, vers un rééquilibrage du paysage chorégraphique soutenu par l’État. Mais elle rappelle aussi que l’égalité formelle en nombre ne se traduit pas encore pleinement dans la hiérarchie des financements.

 

L’angle mort du recrutement : quand le système s’auto-immunise

Si le diagnostic de l’ACCN est très justement posé, le remède semble donc  se dissoudre dans les rouages du dernier kilomètre. Car c’est là, dans l’intimité des jurys de sélection, que le bât blesse. Sur le papier, les « short-lists » affichent une parité de façade, mais la décision finale, prise à l’échelon local entre l’État et les collectivités, continue de masculiniser les directions. Pour Erika Hess, directrice déléguée du CCN de Nantes, le constat est « glaçant » : sans une obligation de parité gravée dans le marbre de la loi,  et pas seulement recommandée dans des cahiers des charges,  les instances décisionnelles freinent des quatre fers. Le problème est multifactoriel : il se niche dans l’accès aux subventions de longue durée, où les femmes ne captent que 35 % des conventionnements, les privant ainsi de la force de frappe nécessaire pour produire ces « œuvres fortes » que les jurys prétendent rechercher.

Le « boys club » de l’après-spectacle et le poids du matrimoine

Au-delà des chiffres, c’est une culture de l’entre-soi qui perdure. Olivia Grandville, l’une des deux seules femmes dirigeant actuellement un CCN en solo (La Rochelle), pointe une réalité systémique : celle de l’invisibilité sociale. « Être au spectacle le soir, être dans les pots de premières, se renseigner… cela ne s’apprend pas quand on est coincée chez soi », rappelle-t-elle, soulignant l’impact de la maternité et des rythmes de vie sur des carrières où le réseau fait la loi. Elle pose la question qui fâche aux programmateurs et décideurs : « Messieurs, aimez-vous vraiment le travail des femmes ? ». Car entre le moment de sa nomination et aujourd’hui, le nombre de directrices seules a fondu, passant de trois à deux. Un recul qui interroge la capacité du milieu à valoriser un « matrimoine » chorégraphique pourtant riche de figures tutélaires comme Maguy Marin ou Odile Duboc comme le rappelait Hela Fatoumi.

Le « Titanic » de l’oral : un malentendu esthétique et politique

Le témoignage de la chorégraphe Marinette Dozeville, candidate malheureuse mais remarquée sur plusieurs short-lists (Nantes, Caen), achève de dessiner ce plafond de verre. Elle décrit un « parcours de combattante » : 32 rendez-vous en un mois pour diagnostiquer un territoire et monter un projet colossal. Mais le verdict tombe souvent sur un détail révélateur ou l’on réduit son projet féministe et humaniste à de la simple « action culturelle ». C’est ici que le mépris de classe et le classicisme de la danse ressurgissent : quand un homme porte une vision politique, c’est de l’Art ; quand une femme le fait, c’est du social. Face à des « méga-stars » masculins hyper-légitimes, les femmes se retrouvent souvent cantonnées à la périphérie, victimes d’une lecture biaisée de leurs ambitions.  

 L’épreuve de la technocratie

Cette course d’obstacles, Mélanie Perrier l’a également vécue comme une mutation forcée vers des enjeux qui s’éloignent de la scène. Candidate à Nantes et Caen, elle raconte avoir « poli l’idée » de postuler à un CCN durant un an et demi, un investissement total tant physique que financier. « C’est très exigeant comme travail, tout le monde ne peut pas », souligne-t-elle, évoquant une « micro-industrie » de cabinets de conseil qui prépare désormais les candidats à des fonctions de DAF ou de RH. Pour elle, l’artiste doit désormais se « muscler » sur des compétences qui ne sont pas les siennes pour espérer franchir la porte. Dans ce processus de sélection qu’elle juge opaque, la parité peut devenir un piège : « Quelquefois les femmes sont là pour remplir une case », déplore-t-elle. Entre des notes d’intention de vingt pages et des arbitrages complexes entre le ministère et les collectivités locales, Mélanie Perrier fait le constat d’une dérive où l’artistique disparaît derrière la structure : « La question des formes et de l’esthétique ne rentre pas en ligne de compte en dehors de remplir des cases ».

En 2026, le label CCN, vaisseau amiral de la décentralisation, semble ironiquement être le dernier bastion d’un patriarcat qui ne dit pas son nom, laissant ses pionnières et ses héritières face à une porte qui, au lieu de s’ouvrir, se referme à double tour. Lors de notre entretien, Marinette Dozeville a fini  sur ces mots : “C’est perdu d’avance.”  

Cette enquête n’est pourtant pas vide de solution. Une obligation nationale de parité par exemple, une meilleure formation à la structuration et un meilleur encadrement des projets menés par des femmes pourraient ensemble venir briser ce déséquilibre multifactoriel.

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