L’historien italien Carlo Ginzburg, figure majeure de la microhistoire et l’un des penseurs les plus influents de l’historiographie contemporaine, est mort le 17 juin à Bologne, à l’âge de 87 ans. Avec lui disparaît celui qui a contribué à déplacer le regard de l’histoire vers ses marges, faisant des anonymes, des paysans, des meuniers, des sorcières présumées et des hérétiques les protagonistes d’un récit longtemps dominé par les puissants.
Né à Turin en 1939 dans une famille d’intellectuels antifascistes, Carlo Ginzburg portait un héritage aussi littéraire que politique. Sa mère, la romancière Natalia Ginzburg, fut l’une des grandes voix de la littérature italienne du XXe siècle. Son père, Leone Ginzburg, éditeur, professeur et militant antifasciste, mourut sous la torture dans une prison romaine en 1944. Cette histoire familiale marquée par la persécution et la résistance irrigue en profondeur une œuvre attentive aux voix étouffées par l’histoire officielle.
C’est dans les archives de l’Inquisition que Ginzburg trouve son territoire intellectuel. À partir des années 1960, il explore les procès de sorcellerie et les interrogatoires de paysans du Frioul pour reconstituer des univers mentaux oubliés. Son premier grand livre, Les Batailles nocturnes (1966), révèle l’existence des benandanti, une confrérie paysanne dont les croyances échappaient aux catégories religieuses de l’époque. En scrutant les écarts entre les mots des juges et ceux des accusés, l’historien inaugure une nouvelle manière de lire les archives : contre elles, autant qu’à travers elles.
Cette démarche trouve son expression la plus célèbre avec Le Fromage et les vers (1976), devenu un classique mondial. À partir du procès d’un meunier frioulan du XVIe siècle, Domenico Scandella, dit Menocchio, Ginzburg reconstitue une cosmologie singulière où le monde naît comme un fromage grouillant de vers. L’ouvrage démontre qu’un individu ordinaire peut devenir la clé de compréhension d’une époque entière.
Avec d’autres historiens italiens, Carlo Ginzburg participe alors à la naissance de la microhistoire. Face aux grandes synthèses quantitatives héritées de l’École des Annales, ce courant revendique l’étude des cas particuliers, des détails et des anomalies. L’ambition n’est pas de réduire l’histoire à l’anecdote, mais de montrer comment un destin minuscule peut révéler les structures profondes d’une société.
Cette approche, devenue l’une des plus importantes des sciences humaines contemporaines, influencera durablement les historiens, mais aussi les anthropologues, les sociologues et les spécialistes de littérature.
Historien de la culture populaire, spécialiste de la sorcellerie, de l’art et de la littérature, Ginzburg n’a jamais cessé d’interroger les méthodes de sa discipline. Des ouvrages comme Mythes, emblèmes, traces ou Rapport de force : histoire, rhétorique, preuve ont durablement nourri la réflexion sur le statut des sources et la construction du savoir historique.
Professeur à Bologne, à l’École normale supérieure de Pise puis à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), il aura exercé une influence bien au-delà du cercle des historiens.
À l’heure où les archives sont de plus en plus relues à travers les questions de domination, de mémoire et de représentation, l’héritage de Carlo Ginzburg apparaît plus vivant que jamais. Son apport le plus durable tient peut-être dans cette conviction simple : les traces laissées par les oubliés de l’histoire méritent autant d’attention que les gestes des rois ou les décisions des États.
Carlo Ginzburg aura consacré sa vie à écouter ces voix lointaines. En leur redonnant une place dans le récit collectif, il a profondément transformé notre manière de comprendre le passé.
Visuel : Carlo Ginzburg, Creative Commons.