Scène de noir vêtue, un visage, une voix, au corps masqué. Il n’est pas question ici d’un corps mais de tous les corps, pas d’une femme mais de toutes les femmes. Si le hijab voile les silhouettes, il ne parvient jamais à masquer les cœurs. Badjens est la nouvelle pièce de théâtre de l’écrivaine et journaliste franco-iranienne Delphine Minoui parrainée par Mathias Malzieu. Cult.news l’a vue aux Trois Baudets en annonce des 3 semaines programmées dans le OFF du Festival d’Avignon.
Sur la scène des Trois Baudets, Badjens, « Bad-jens » mot à mot « mauvais genre » , « effrontée » en persan, raconte cela. La vie d’une enfant devenue adolescente puis jeune adulte sous le joug de la République islamique d’Iran. Quatre ans, quatorze ans, seize ans. Puis de nouveau quatre ans, puis directement seize ans. L’émerveillement de l’enfance qui se fissure peu à peu jusqu’au désespoir de grandir dans un monde où naître femme relève déjà de la condamnation. « Je suis morte le jour où je suis née. Morte vivante », lance Zahra, surnommée Badjens. L’impertinente, l’insoumise, l’espiègle, celle qui dérange simplement parce qu’elle est. Sa première faute n’est ni un acte ni une parole : c’est d’être née fille. Les hommes n’en voulaient pas. Son grand-père envisageait déjà l’avortement. Quant aux femmes, elles n’avaient pas leur mot à dire, seulement leurs maux à vivre.
Delphine Minoui connaît ces voix-là. Depuis des années, la grand reporter franco-iranienne raconte l’Iran, entre autres, dans les colonnes du Figaro. Les révolutions, les soulèvements, les prisons, les censures, les résistances. C’est de géopolitique qu’elle traite mais derrière chaque événement, il y a un visage. Derrière chaque conflit, une histoire intime. Dans ses articles, l’humain reste la meilleure boussole. Une rencontre dans une échoppe, une conversation dans un salon de beauté, quelques mots échangés autour d’un thé à Téhéran disent souvent davantage qu’un communiqué officiel. Ses textes racontent les soubresauts de l’Histoire, mais à hauteur de visage. Ils prennent le temps des regards, des silences et de ces lieux ordinaires où la vie s’obstine. Là où les chiffres et les politiques s’arrêtent, Delphine Minoui continue. Elle écoute, elle recueille, elle transmet. Avec Badjens, adapté de son livre paru au Seuil en 2024, elle poursuit ce même geste. Le reportage quitte le journal pour monter sur scène, mais ne perd rien de sa vérité. Le réel reste là, brut, vibrant, parfois insoutenable. Ce n’est pas une mise en scène du monde. C’est le monde qui monte sur scène. Pas une fiction inspirée du réel, mais une réalité qui trouve enfin une voix, une mise à nu plus qu’une mise en scène. Une manière de faire entendre ce qui, d’habitude, reste étouffé derrière les murs, les voiles et les frontières.
La jeune comédienne Alice Rahimi, fille de l’écrivain afghan Atiq Rahimi (prix Goncourt 2008), porte cette parole avec une intensité rare. Immédiatement l’attention n’est portée que sur son visage et sa voix. Son corps disparaît presque, comme s’il devenait le réceptacle de tous les autres. Une façon de rendre sa présence universelle. « Je me parle à moi-même depuis ce corps qui ne m’a jamais appartenu. » Toute la pièce est contenue dans cette phrase. Celle d’une dissociation traumatique devenue mode de survie. Se parler à soi-même pour ne pas disparaître et pour parler de tout le monde. « J’ai appris à me dédoubler pour exister. » Sous la République islamique d’Iran, l’identité devient un jeu de miroirs. Un dedans, un dehors. Celle que l’on montre et celle que l’on cache. Celle qui obéit, celle qui résiste.
Les images d’archives projetées sur l’écran sous la forme de clips vidéos créés par Ralph Moussa, à partir d’images filmées par de jeunes Iraniennes équipées de smartphones et d’archives compilées par Delphine Minoui, viennent rappeler que Zahra n’est pas un personnage de fiction. Elle appartient à une génération bien réelle. Celle de Mahsa Amini, tuée à Téhéran pour avoir « mal porté » son voile. Celle de « Femme, Vie, Liberté ». Celle qui brûle ses voiles et risque sa vie pour quelques centimètres de cheveux au vent, et une immense volonté de liberté. Alice Rahimi crève l’écran, au sens premier du terme. L’ombre de ses cheveux, brandie telle un flambeau de liberté,se superpose aux manifestations. Les révoltes entrent dans le théâtre. Le réel déborde. Le théâtre sert aussi à cela. À rendre visible ce que l’on préférerait parfois ne pas voir. À faire tomber les mécanismes du déni. Les « je ne savais pas », les « je ne veux pas savoir ». Face à Badjens, fermer les yeux devient impossible
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La musique intervient lorsque les mots atteignent leur limite. Le guitariste et DJ Renaud Satre, alias N9nE, tisse une matière sonore faite de pulsations sourdes, façon battements cardiaques qui rappellent que la vie est un mouvement continu et non des dogmes arrêtés . Puis surgit la voix de l’artiste iranienne en exil Hura Mirshekari, qui chante dans sa langue maternelle, le sistani, dialecte persan historiquement du Sistan au Sud-Est de l’Afghanistan. Une langue minoritaire, rare, qui refuse l’effacement, dont Badjens est aussi l’écho, comme toutes les voix que l’on pousse au silence.
Comme un cycle de saisons, la pièce parcourt les âges successifs. Quatre ans. Quatorze ans. Seize ans. L’enfant grandit mais son âme semble vieillir plus vite que son corps. Chaque année ajoute une couche de peur, de colère, de lucidité. « Hurlant à l’intérieur. Mais ça ne sort pas. » Jusqu’au dernier cri. Parrainée par Mathias Malzieu, chanteur de rock français du groupe Dionysos, Badjens porte bien son nom. Il y a dans cette pièce quelque chose de rock, non pas dans le volume sonore, mais dans sa manière de tenir debout contre ce qui cherche à la faire taire. Une énergie de refus, une obstination à exister. Mauvais genre pour ceux qui veulent assigner les femmes à une place. Mauvais genre pour ceux qui confondent le silence avec la paix. Mauvais genre parce que la pièce rappelle qu’au-delà des statistiques, des révolutions et des slogans, il y a toujours un visage, un regard, une vie. Et qu’aucun voile n’est assez épais pour étouffer un cœur qui bat encore. Quant aux cœurs qui se sont arrêtés, ceux des femmes dont les visages défilent sur l’écran des Trois Baudets, Badjens porte aussi leur absence et leur silence.
Si Le Temps des cerises fut l’un des chants de la Commune, avec ses amours blessées et ses gouttes de sang tombées sur les barricades, Badjens pourrait être celui du Temps des mauvais genres. Le temps de celles qui refusent de disparaître. Le temps des voix que l’on croyait étouffées. Quand nous chanterons le temps des mauvais genres, les absentes reviendront encore, dans le souffle des vivantes. Et sous les voiles, sous les silences, Battront mille cœurs à l’unisson. Quand nous chanterons le temps des mauvais genres, Zan. Zendagi. Azadi. Femme. Vie. Liberté.
Visuels : ©Marie Tihon, ©Hamid Azmoun
Badjens, d’après le roman de Delphine Minoui (Éditions Seuil, 2024),Durée : 1h15
Texte, mise en scène : Delphine Minoui, Comédienne : Alice Rahimi, Chant : Hura Mirshekari, en alternance avec Fiona Sanjabi, Musique : Renaud Satre (N9nE), Création vidéo : Ralph Moussa, Lumières : Crystel Fastré, Régie : Julie Duquenoÿ
Festival Avignon Off : Le spectacle se jouera tous les jours, à 18h40, dans la salle 3 du Théâtre 11 (sauf le vendredi) durant tout le festival (4 au 23 juillet).
Cagnotte participative pour soutenir le spectacle : https://www.onparticipe.fr/c/uLc6OCDb
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