Depuis le début du Festival, nous courons après l’essence de la culture coréenne. Nous avons été servi·es par le jeu de Lee Jaram, méga-star du pansori, cet art théâtral qui puise dans les cordes vocales jusqu’à l’étrangeté. Fascinant.
Lee Jaram nous accueille, toute de noir vêtue. La scène est vide. À ses côtés, Lee Jun Hyoung se tient assis près de son janggu (장구), une sorte de tambour à double face. Elle va commencer par nous accueillir selon les règles du pansori. Elle se place dans la structure du myeongchang. C’est-à-dire qu’elle interprète, debout, tous les personnages de manière chantée. S’y ajoute un accessoire, l’éventail, qui permet de mimer toute l’histoire.
L’histoire, en l’occurrence, sera celle d’une nouvelle de Tolstoï, Maître et Serviteur. Nous voilà parachuté·es en plein choc interculturel. D’un côté, un art de la voix né au XVIIIᵉ siècle ; de l’autre, la Russie du XIXᵉ ; enfin, la canicule avignonnaise du XXIᵉ siècle.
Lee Jaram nous séduit en une seconde. Elle accueille le public pour que personne ne soit laissé de côté et fait vibrer ses cordes vocales à l’extrême. Le son qui sort de son corps transperce l’âme ; il est beau et bizarre.
En compagnie du tambour, nous avançons dans cette nouvelle qui raconte l’histoire de Vassili qui, pour faire quelques économies lors de l’achat d’une forêt, embarque Nikita en pleine tempête de neige. Les deux hommes se perdent et l’Opéra d’Avignon retient son souffle : vont-ils survivre ? Lee Jaram incarne tous les personnages et tous les éléments, tels le vent et la neige. On apprend que, pour arriver à ce niveau de mime parlé, elle a passé trois mois à prendre des cours d’équitation et qu’elle a marché dans les champs de neige de Mongolie. Elle fait jeu de tout : de son sourire, de ses yeux qui riboulent et de son humour. Elle nous dit qu’un bon spectacle de pansori est une alliance de trois éléments : le gosu (le percussionniste), l’interprète virtuose et le public.
Nous n’avons pas pour habitude de parler de la réaction du public, mais ici c’est nécessaire car il fait totalement partie du récit. Les réactions des Coréen·nes dans la salle, dès les premières secondes, sont délicieuses, et les Européen·nes emboîtent le pas avec joie.
Nous voilà subjugé·es par cette technique vocale si puissante, pris·es par le cœur du récit. Oui, on attend de savoir la fin de l’histoire et l’on sort de là au-delà de conquis.
Visuel : Neige, neige, neige – Lee Jaram, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon