Tous les wagnériens s’étaient donné rendez-vous au Théâtre des Champs-Élysées pour le Siegfried dirigé par le charismatique directeur musical du MET, le canadien Yannick Nézet-Séguin (YNS pour les fans) avec le Rotterdam Philharmonic Orchestra et une distribution vivante et très active sur scène. Une soirée à la hauteur des attentes !
Le Rotterdam Philharmonic Orchestra sous la direction de Yannick Nézet-Séguin nous avait joué son Prologue du Ring (Das Rheingold) en 2022, sa première journée du festival scénique (Die Walküre) en avril 2024 et proposait hier soir dans une salle comble, la deuxième journée, Siegfried, souvent (à tort) considérée comme l’épisode moins intéressant de la tétralogie.
En attendant le Crépuscule des Dieux dont la date n’est pas encore connue, et en espérant (soyons fou !) un Ring complet dans la même formation un de ces jours, nous avons pu apprécier au travers d’une véritable mise en espace, le jeu de mimes et le chant expressif de la distribution comme la flamboyance de l’orchestre et l’originalité de son chef pour une soirée inoubliable.
Comme pour les ouvrages précédents, l’équipe réalise une tournée, partie de Rotterdam le 17 avril et qui, après l’étape parisienne, ira à Dortmund le 24 avril et à Baden Baden le 26.

L’ensemble de la représentation démontre, s’il en était encore besoin, à quel point l’opéra c’est à la fois du théâtre et de la musique de manière indissociable.
Certes cette fusion totale est facilitée par le livret de Wagner lui-même, véritable récit initiatique sans temps mort, qui appelle chaque chanteur à se faire acteur dans le même temps pour caractériser au mieux son personnage.
Mais il est rare de disposer d’une scénographie aussi riche, limpide et signifiante dans une version… concert. Il semblerait que, de plus en plus souvent -et nous nous en réjouissons- les chanteurs considèrent comme de leur devoir collectif de jouer sur le devant de la scène avec les moyens du bord et surtout leur immense talent.
Car ils et elles nous ont scotchés par l’efficacité de leur jeu, pourtant assuré quasiment sans accessoire à part le flutiau puis le cor de Siegfried. Ils ont tout mimé sans grossir le trait, évoquant chacun des célèbres gestes de leurs personnages.

De l’admirable synchronisation entre le marteau et le mouvement du bras parfaitement évocateur de Mime puis celui de Siegfried et le jeu du percussionniste de l’orchestre, jusqu’à la défaite de Wotan et le réveil de Brünnhilde, en passant par les excellentes confrontations entre le Wanderer et Mime, et surtout entre Alberich et Mime où les deux frères s’affrontent en grimaçant comme deux coqs de combat, Siegfried brandissant Nothung (que l’on voir presque dans sa main tant le geste est travaillé), contre Fafner, tout en regrettant son geste, Mime parlant tout haut contre son gré de sa haine de Siegfried, et bien d’autres scènes fabuleusement bien jouées.
Ces artistes nous ont également démontré l’absolue nécessité pour eux de chanter et de jouer pour atteindre les sommets de l’excellence, l’opéra n’étant pas un récital ou une succession de morceaux de bravoure mais le récit d’une histoire et quelle histoire quand il s’agit de Siegfried !
A écouter de nombreux spectateurs qui découvraient l’œuvre (ce n’est pas le volet du Ring le plus regardé), la représentation leur a permis d’entrer de plain-pied dans cette deuxième journée, ses mystères, ses complexités, ses messages, ses regards vers le passé mais aussi vers le futur, la destinée des héros du Ring.
Mais tout cela n’aurait pas de sens sans la musique, celle de l’orchestre dirigée par YNS, celle des chanteurs.
Chaque chef met évidemment sa propre personnalité dans la lecture d’une œuvre et chaque Ring est une source de découvertes tant l’orchestration de Richard Wagner, étroitement associée à son livret et donc, à ses interprètes, est novatrice, une fabuleuse modernité qui reste d’actualité. Une telle complexité offre de véritables challenges et on comprend que les meilleurs chefs veuillent graver leur nom à côté d’une intégrale de prestige.
YNS a beaucoup de talent, nul n’en doute et l’on aime le plus souvent sa fougue et son énergie comme l’amour qu’il porte si manifestement à cette envoûtante composition.
Si son Rheingold nous avait enthousiasmé, nous étions un peu plus circonspects concernant la Walkyrie où une excessive dissociation des pupitres instrumentaux et une osmose inégale avec les chanteurs, conduisait à quelques passages discutables dans le cadre d’une belle interprétation.
Son Siegfried rejoint les cimes et appelle des superlatifs pour qualifier son incontestable savoir-faire pour valoriser une partition extrêmement dense et touffue. Pourtant, du fait probablement de tempi trop vifs, les débuts de l’acte 1 nous ont paru un peu bousculés, non exempts de légers décalages, mettant les chanteurs parfois en légère difficulté pour se caler sur le rythme.

Rien de grave cependant puisque très rapidement, l’ensemble a repris ses marques pour nous offrir des scènes de la forge inoubliables de dynamisme quand les pupitres se succèdent, se superposent, semblent littéralement courir les uns derrière les autres en vagues successives, avec l’obsédante litanie des leitmotive parfois inachevés comme en suspension avant de pouvoir prendre toute leur plénitude.
L’acte 2 est absolument magnifique, la fusion entre un orchestre survitaminé mais qui a abandonné une légère tendance que nous appellerons « hollywoodienne », et son chef, a su porter l’émotion jusqu’à l’incandescence. Car il y a de la poésie dans ce deuxième acte, quand Siegfried découvre ce qu’il est réellement, dans le célèbre « dass der mein Vater nicht ist » (ce n’est pas mon père).
Le troisième acte constitue une sorte d’apothéose de l’œuvre, d’autant qu’il voit arriver -enfin- la rencontre attendue entre Siegfried et Brünnhilde et le réveil enchanté de cette dernière.
Ces nuances dans notre appréciation ne retirent rien à la beauté incroyable de cette œuvre, magnifiée par l’enthousiasme d’un chef d’orchestre qui réalise un bel exploit donnant sans cesse du sens à ce récit où la jeunesse et les exploits du héros se marie sans cesse à la nature plongeant dans les racines de l’imaginaire germanique.
Et YNS sait transmettre avec talent ces évolutions où chaque personnage tout en racontant à leur manière, ce qui s’est passé aux épisodes précédents, annonce le destin de chacun et notamment le crépuscule des dieux.
Et l’on se dit sans cesse, quel génie ce Wagner, car tout est fascinant dans ce Siegfried : les Vorspiel, dont le premier qui commence en pianissimo (on ne félicite pas les tousseurs invétérés du public à ce moment de grâce), les changements de rythme, d’instrumentation, l’utilisation des cuivres versus les cordes, les bruitages assurés par les percussions, le retour à quelque leitmotive de la Walkyrie et du Rheingold (Nothung, les thèmes de la Walkyrie, de Siegmund, le Winterstürme, l’or du Rhin, celui de Loge le dieu du feu et bien d’autres encore que l’auditeur se plait à reconnaitre), les dialogues qui voient se succéder nombre de duos qui sont de véritables duels avec des personnages très typés qu’on peut rarement faire entrer dans des catégories vocales trop strictes ou trop classiques, de longs récits pour lesquels le talent de conteur est fondamental.
En résumé, aussi brillamment interprété, le mal-aimé de la tétralogie apparait paradoxalement comme le plus éblouissant.
La distribution vocale sur laquelle il est probable que YNS a veillé, est à l’aune de cette excellence. Il n’est manifestement pas le genre de chef qui se préoccupe essentiellement de son orchestre mais au contraire celui qui a compris à quel point l’un ne va pas sans l’autre dans Wagner.
Elle est dominée par l’impressionnante prestation du ténor Clay Hilley, wagnérien accompli qui a déjà le rôle à son actif (notamment dans le Ring donné au Deutsche Oper de Berlin), mais aussi celui de Tristan tout récemment au Liceu aux côtés de Lise Davidsen pour ses débuts en Isolde, et à peu près tous les emplois de heldenténor.
Outre la vaillance requise -le rôle est long et le ténor très exposé avec des nombreux aigus qui doivent passer les déferlantes de l’orchestre- Clay Hilley possède une voix d’acier, puissante, capable d’escalader littéralement les notes dans les montées héroïques sans faiblir ni détimbrer mais aussi de moduler dans les passages plus narratifs, de transmettre certains aspects introspectifs du jeune homme découvrant la vie avec une touchante naïveté tout en ressemblant à un éléphant dans un magasin de porcelaine. Il attache beaucoup d’importance au sens du texte, soignant sa diction pour donner du sens à tout ce qu’il chante tout en incarnant le personnage dans son caractère pataud, mal dégrossi et pourtant doté d’une grande sensibilité.
On regrettera juste un moment moins convaincant dans le « dass der mein Vater nicht ist », à l’acte 2 où il a un peu plus de difficultés que d’autres ténors à rendre compte de toute l’émotion qu’il éprouve en évoquant « seine Mutter ». Par contre son «Seliger Ode» en fin d’acte 3, accompagné par les harpes est juste sublime comme son « Da ist kein Mann » qui suit, à la fois précipité et rempli d’interrogations dont le ténor rend très bien compte.

A ses côtés le ténor taiwanais Ya-Chung Huang, fait merveille dans le rôle maléfique du nain Mime, que nous avions déjà apprécié dans ce rôle dans le Rheingold à Bayreuth, flagorneur, menteur et manipulateur, véhicule principal du récit des événements passés, et maitre contesté du jeune Siegfried qui éprouve dès le début méfiance puis dégoût pour celui qui n’est « pas son père ». Outre ses échanges avec Siegfried, on l’admire dans une incroyable confrontation avec le Wanderer (acte 1) et surtout avec son frère Alberich à l’acte 2. L’Alberich de Samuel Youn est un véritable diablotin bien plus méchant que Mime, cause de tous les malheurs du Ring puisque à l’origine du fameux vol de l’or du Rhin, symbole du déséquilibre du monde ainsi provoqué. Le baryton est également un familier du rôle grinçant et tonitruant qui ne peut être incarné que par des artistes soucieux de typer correctement des personnages vocalement hors norme. Et de ce point de vue nous sommes parfaitement servis.

Le rôle d’Erda dans Siegfried est également réservé à une typologie vocale précise dans le répertoire des mezzo sopranos, tendant vers le contralto, et Wiebke Lehmkuhl avec sa voix puissante, d’une stabilité remarquable, dotée d’un timbre de toute beauté et d’une profondeur insondable évoque immédiatement la divinité primitive détentrice du savoir qui apparait par deux fois dans la Tétralogie marquant toujours les auditeurs de sa brève intervention grave et sombre à la fois.

On sera un peu plus réservé concernant la prestation inégale de Brian Mulligan en Wanderer qui parait parfois un peu dépassé par la puissance de l’orchestre et qui, malgré un investissement expressif et scénique profondément juste, peine un peu dans un rôle lourd et plus long qu’il n’y parait même si la prestation du Wanderer n’est pas celle de Wotan dans les deux premières parties du Ring.
Le dernier des Géants, Fafner, dans sa brève apparition a le mérite d’être incarné par une basse de très haute taille, qui contraste très bien avec les deux interprètes des nains de plus petite taille, et la voix de Soloman Howard retenti avec une force impressionnante.

L’oiseau de la forêt (Waldvogel), d’abord représenté par différents types d’instruments à vent, symbolisant les sauts du volatile de branche en branche, avant que Siegfried ayant humecté ses lèvres du sang de Fafner ne comprenne son langage, est ensuite incarné par une soprano légère colorature. Julie Roset que l’on avait agréablement remarquée récemment dans le Werther de l’Opéra-Comique en Sophie, la petite sœur mutine de Charlotte, aurait presque une voix trop corsée pour le rôle mais elle le chante si brillamment que l’on ovationne sans réserve sa très brillante prestation qui annonce d’autres rôles plus importants sans aucun doute.

Enfin, concernant la dernière interprète par ordre d’apparition, Brünnhilde, on apprécie le remplacement effectué par Rebecca Nash suite au retrait de Tamara Wilson initialement prévue. La voix est belle mais très centrée sur le bas du registre, presque en mezzo, ce qui ne facilite pas son entrée en matière où elle incarne encore, une toute jeune fille qui vient de se réveiller d’un long sommeil. Son timbre très corsé et son medium solide conviendront sans nul doute davantage à la Brünnhilde mûrie et blessée du Crépuscule des dieux. Ceci dit elle ne démérite pas, les aigus sont clairs et percutants, la voix agréable et presque sans vibrato et son « Heil dir Sonne » sonne très bien. Elle forme de plus avec Clay Hilley un duo très crédible qui nous entraine dans des cimes orchestrales et vocales toujours aussi jouissives pour le final de ce brillant Siegfried.
Les ovations de la salle sont sincères et spontanées, de celles que l’on reconnait comme un remerciement chaleureux et global pour une belle soirée passée durant cinq heures avec les héros inoubliables du Ring, de celles où l’on se dit « déjà fini, hélas… » pour réécouter sans lassitude ce Siegfried qui ne sait pas encore quels malheurs l’attendent dans le dernier épisode…
Visuels saluts au Théâtre des Champs-Elysées, ©Hélène Adam
Portraits :
Yannick Nézet-Séguin, crédit ©George Etheredge, Droits réservés
Clay Hilley, crédit Droits réservés