De Jacques Offenbach (1819-1880), le public connaît parfaitement La belle Hélène, Orphée aux enfers, Les Contes d’Hoffmann ou encore La vie parisienne (en ce moment au Châtelet). Il est une œuvre que le public connaît moins, c’est Robinson Crusoé qui est un opéra comique en trois actes. Et pourtant l’histoire, inspirée par une histoire vraie, (écrite d’abord par Daniel Defoe [1660-1731] puis par Michel Tournier [1924-2016]) a inspiré Offenbach et ses librettistes, Eugène Cormon et Hector Crémieux qui ont produit un opéra bouffe plein d’humour.
C’est sur cette veine comique et humoristique que Laurent Pelly et Chantal Thomas sa scénographe attitrée ont surfé pour le plus grand bonheur d’un public venu nombreux. Et quand Laurent Pelly décide de sortir le grand jeu, il ne fait pas les choses à moitié. Pour cette production du Théâtre des Champs Élysées associé à Angers Nantes Opéra et à l’Opéra de Rennes, les responsables des trois théâtres ont invité une distribution exceptionnelle à défendre le chef-d’œuvre d’Offenbach. Les solistes et le chœur de Angers Nantes Opéra se sont faits les complices du metteur en scène avec un plaisir gourmand et on prend notre part de plaisir avec enthousiasme en les voyant chanter, jouer et danser sans complexe.
Laurent Pelly est reconnu de longue date comme un metteur en scène brillant et talentueux. Pour cette production, placée sous le sceau du Palazzetto Bru Zane, il a développé son art avec brio et un humour au vitriol qui a fait éclater de rire un public venu nombreux pour cette représentation en matinée.
Si le premier acte se passe dans une « sage » maison bourgeoise, représentée par un module pivotant montrant un salon, une cuisine et une salle à manger, on a déjà un bel aperçu de la direction d’acteurs qui est très soignée. Mais c’est surtout à partir du second acte que les choses se corsent. Si la première scène se passe dans un campement de migrants sans abri, la scène suivante se passe dans un fast-food dans lequel les sauvages mangent des restes humains et c’est dans ce tableau déjà surréaliste que Laurent Pelly se laisse aller à faire faire un ballet quelque peu hilarant dans lequel on voit une quarantaine de Donald Trump (les artistes du chœur en l’occurrence) se livrer à une danse de sacrifice au cours de laquelle Edwige (Catherine Trottmann qui se trouve poussée dans ses retranchements et livre une performance exceptionnelle) provoque un éclat de rire général dans la salle. Mais, même si l’on ne peut pas écarter aussi facilement que cela ni les sombres périodes de guerre en cours ni le courant MeToo de libération de la parole de la femme, nous devons admettre que Laurent Pelly a fait montre d’une imagination peu commune et d’un humour décapant. Le troisième acte, toujours très plein d’humour, met à nu chaque personnage : la jalousie de Vendredi (très belle Mathilde Ortscheidt), la cupidité des Européens, la sauvagerie toujours au taquet des Indiens et au milieu de ce capharnaüm de sentiments débridés, les deux couples formés par Robinson et Edwige d’un côté et Susanne et Toby de l’autre ne poursuivent qu’un seul but : fuir cette île et retourner en Angleterre.
Les dialogues, considérés comme « trop colonialistes » (mais doit-on s’en étonner étant donné la date de création de Robinson Crusoé [23 novembre 1867] ?), les dialogues ont été revus au goût du jour par Agathe Mélinand. Et l’ensemble fonctionne plutôt bien.
Nous nous réjouissons de voir une très belle distribution pour donner vie aux personnages de cet opéra comique trop peu connu d’Offenbach. Tout comme nous apprécions grandement la diction parfaite des artistes présents sur la vaste scène du Théâtre Graslin. On apprécie la belle voix de baryton de Frédéric Caton parfait en Lord William Crusoé qu’on regrette cependant de voir dans un si court rôle. On retrouve avec plaisir Apoline Raï-Westphal vue cet hiver dans la très belle production de la Cendrillon de Pauline Viardot (https://cult.news/scenes/une-cendrillon-rare-presentee-au-grand-theatre-dangers/) qui est une Susanne au fort caractère ; elle est associée au très beau ténor Kaélig Boché qui incarne un Toby de très belle tenue et dont la pleutrerie n’a d’égale que le courage extraordinaire de sa dulcinée qui n’hésite pas à suivre sa maîtresse partie à la recherche de Robinson. Catherine Trottmann est une Edwige de toute beauté ; la voix parfaitement maîtrisée envahit la salle sans efforts. La large tessiture de Trottmann lui permet d’assumer avec une aisance confondante le rôle difficile d’Edwige. Et le caractère bien trempé de la jeune femme lui permet de renvoyer balader les sauvages qui cherchent à la « marier », ou plutôt à la sacrifier, à Saranah le dieu « principal » de leur panthéon mais pas assez fort quand même car sans Vendredi elle passerait « au gril » comme les autres victimes. Pierre Dehret est un Robinson de très belle tenue : une voix de ténor parfaitement maîtrisée, un don indéniable de comédien, une bonne dose d’humour – ce qui est indispensable quand on travaille avec Laurent Pelly. Mathilde Ortscheidt campe un Vendredi très prometteur. La voix de mezzo-soprano, belle et grave à souhait, de la jeune femme résonne dans la salle sans efforts ; elle se balade sur la large tessiture du rôle avec une belle aisance ; cette voix prometteuse est une belle découverte. On ne s’étonnera pas de la présence de pistolets, cette arme étant connue depuis la seconde moitié du XVe siècle, et même si Vendredi répugne à s’en servir, c’est ce qui lui permet de sauver Edwige sur le point d’être sacrifiée. Dans les rôles secondaires on saluera les très belles performances de Marc Scoffoni totalement hilarant en Jim Cocks, d’Olivier Naveau, Atkins mordant et sournois à souhait et de Julie Pastouraud, Déborah convaincante. On saluera aussi la belle performance des quatre comédiens : Dan Azoulay, Antoine Lafon, José Maria Mantilla et Pascal Oumakhlouf.
Dans la fosse c’est l’Orchestre National des Pays de la Loire qui interprète la partition d’Offenbach. Guillaume Tourniaire qui dirige l’ensemble des artistes livre une très belle lecture du chef-d’œuvre d’Offenbach. Les tempos et les nuances sont parfaits, la main ferme de Ribes mène chacun là où il le souhaite et on ne peut que saluer le magnifique travail de répétition mené en amont des représentations. Quant au chœur, parfaitement préparé par Xavier Ribes, son chef de longue date, il se montre sous son meilleur jour. Non seulement il interprète la partition d’Offenbach sans faiblesse, mais il se prête avec un malin plaisir à toutes les idées de Laurent Pelly, qu’il s’agisse de la danse des sauvages (c’est là que les 28 artistes des chœurs arrivent sur scène déguisés en Donald Trump) ou des commis bouchers transportant des « pièces » d’êtres humains sacrifiés sur l’autel du dieu Saranah comme on transporterait des morceaux de bœuf ou de porc.
C’est une très belle matinée à laquelle nous avons assisté en ce beau et chaud dimanche de mai. Laurent Pelly qui a fait preuve d’un humour à toute épreuve et sa scénographe ont réalisé un très beau travail porté avec un réel plaisir par l’ensemble des solistes, visiblement ravis de chanter le chef-d’œuvre d’Offenbach, et par le chœur poussé dans ses retranchements par des scènes très physiques qui lui ont permis de s’exprimer aussi par la danse et la comédie. Si la dernière soirée nantaise est le 4 juin, il y aura une dernière série à Rennes ; la représentation du 18 juin sera retransmise en direct dans plusieurs cinémas de Bretagne et des Pays de la Loire ainsi que sur la plateforme de France Télévision. C’est une belle occasion de passer un excellent moment en compagnie d’une très belle distribution menée de main de maître par un Laurent Pelly très inspiré.
Lire notre chronique de l’opéra lors de sa production à l’Opéra Comique en 2025.
Visuels : Romain Boulanger