La mise en scène très enlevée de Barrie Kosky n’a pas épargné la qualité musicale de cet opéra de circonstance dans laquelle chaque soliste essaye de tirer son épingle du jeu.
En août 1824, à son arrivée à Paris, Rossini obtient la direction artistique du Théâtre-Italien. Il y monte quelques uns de ses ouvrages (La Cenerentola, La Donna del Lago, Otello), mais il doit aussi composer un nouvel opéra (qui sera finalement le seul sur cette scène parisienne). Ce sera une cantate scénique à l’occasion du couronnement de Charles X à Reims donnée trois semaines après la cérémonie.

Malgré un gros succès public et une distribution réunissant quelques-uns des plus grands chanteurs de l’époque (Giuditta Pasta, Laure Cinti-Damoreau, Domenico Donzelli, Nicolas-Prosper Levasseur, etc.), Rossini retire l’opéra de l’affiche après trois représentations. La musique sera ensuite en 1828, en grande partie, réaménagée pour Le Comte Ory, mais la partition du Viaggio disparaîtra pendant plus d’un siècle et sera considérée comme perdue… jusqu’aux années 1980, où, après la découverte de documents à la librairie de la l’Académie Sainte-Cécile de Rome, au Conservatoire de Paris et à Vienne, on put redonner forme à ce Voyage à Reims dans sa forme originale. Ce fut alors la série historique de représentations données en 1984 au Festival de Pesaro sous la direction de Claudio Abbado, avec une distribution éblouissante (Katia Ricciarelli qui sera ensuite remplacée par Montserrat Caballé à Vienne, Lella Cuberli, Cecilia Gasdia, Lucia Valentini-Terrani, Ruggero Raimondi, Samuel Ramey, Leo Nucci, Francisco Araiza, Enzo Dara, Edoardo Gimenez !).
Cet opéra est donc une pièce de circonstance, rarement donnée pour cette raison, mais aussi compte tenu des exigences extravagantes pour sa distribution. Car l’oeuvre est loin d’être mineure et Rossini, au sommet de son art, s’est au moins autant attaché à montrer son génial talent et la maitrise totale d’un écriture virtuose qu’à les parodier. « Le voyage » n’est plus ni moins qu’un défilé de personnages où chacun a un morceau de bravoure, et reconnaissons-le, c’est du très grand Rossini avec ses arias, ses cabalettes, son sextuor et son immense concertato « de stupeur », brillantissimes comme il se doit.

Cela exige donc ni plus ni moins des virtuoses en leur domaine, et le compte n’y était pas vraiment à Salzbourg, sur la scène de la Haus für Mozart.
D’un côté, Florian Sempey, Don Profondo épatant, allie un jeu hilarant et extravagant à une technique imparable, notamment dans son air « du catalogue » ; la Marchesa Melibea de Marina Viotti semble son pendant féminin, voix de bronze et drôlerie des attitudes. Les deux ténors, à la tessiture pourtant différente, Edgardo Rocha (le Cavalier Belfiore) et Dmitry Korchak (le Conte di Libenskof) nous rappellent qu’ils sont actuellement parmi les meilleurs dans leur catégorie. Mélissa Petit n’a certes pas beaucoup de médium (et encore moins de graves), mais sa Contessa di Folleville avec son gigantesque chapeau n’en est pas moins ébouriffante. Enfin, Misha Kiria apporte ses imposantes silhouette et voix au Baron di Trombonok.

De l’autre, on ne peut que regretter que Tara Erraught incarne Madama Cortese dans un style si peu adéquat, ce qui est aussi vrai pour le Lord Sidney d’Ildebrando D’Arcangelo à la voix désormais lourde et sans souplesse.
Enfin, il est malheureusement sévère de constater que la maîtresse de maison, Mme Cecilia Bartoli a un peu perdu de son panache rossinien et ne parvient pas à convaincre franchement dans le rôle de l’extatique « poétesse romaine » Corinna.
Certes, la mise en scène de ce Viaggio par Barrie Kosky est souvent hilarante, quasiment cartoonesque et les décors de Rufus Didwiszus et les costumes de Victoria Behr s’inscrivent pleinement dans cette vision survitaminée.
Mais la recherche permanente de gags pèse rapidement sur la qualité de la musique, d’autant que Gianluca Capuano à la tête des Musiciens du Prince – Monaco n’aide pas vraiment à rétablir le curseur. Le metteur en scène utilise un procédé de saturation comique basé sur un mouvement perpétuel qu’il avait déjà utilisé chez Offenbach (Sa « Schöne Helena » à Berlin, ses Brigands à Garnier), mais ce qui fonctionnait avec le compositeur franco-allemand trouve plus de résistance ici.

Car que Rossini ait été le maître des compositeurs d’opéras bouffe et ait décidé de faire étalage de son art dans un défilé d’airs sans grand ciment d’intrigue n’autorise pas forcément que l’agitation perpétuelle imposée par Kosky se fasse à l’excès au détriment de la musique. Les portes qui claquent, les coups de pistolets, les ajouts lubriques sont des procédés théâtraux fort réjouissants, mais Rossini n’est pas Feydeau. Et ce qui est fort attrayant au début finit par lasser, devenir répétitif et renvoyer les artistes en scène dans des rôles de figurants au service d’une mécanique infernale qui semble les dépasser.
Lorsque, de surcroît, la représentation est transformée en fête d’anniversaire des 60 ans de Cecilia Bartoli (ce qui était le cas le 8 août), on se dit que bien sûr tout le monde a bien le droit de faire passer le grand Rossini au second plan. Sans crier au sacrilège, on finit donc pas en prendre son parti et par se dire que l’on attendra sagement de rejoindre les rives de l’Adriatique et le Festival de Pesaro pour apprécier pleinement le mariage de la drôlerie et de la musique et fêter le compositeur comme il se doit.
Visuels : © SF/Monika Rittershaus