Ce 26 avril, l’Opéra d’Amsterdam présente La Passagère dans sa version réduite, conçue par Tobias Kratzer et Vladimir Jurowski et coproduite avec la Bayerische Staatsoper. Évoquant les thèmes de la mémoire et de la culpabilité dans une perspective contemporaine, la production est dénuée de toute propagande soviétique et de toute référence scénique à Auschwitz.
Mieczysław Weinberg a écrit son opéra le plus emblématique en 1968, en pleine période brejnévienne, sur le conseil de son ami Dimitri Chostakovitch. S’inspirant du récit autobiographique de Zofia Posmysz, journaliste polonaise et survivante d’Auschwitz, Weinberg compose La Passagère dans la tradition soviétique des compositions commémoratives dédiées aux victimes de la « Grande Guerre Patriotique ». Le rôle de la résistante russe Katia, qui incarne les idéaux soviétiques jusqu’à la caricature, et l’absence notable de tout personnage identifié comme juif n’ont pourtant pas convaincu les autorités qui reprochaient à l’œuvre son « humanisme abstrait », et la première, prévue au Théâtre Bolchoï en 1968, n’a jamais eu lieu. Weinberg est décédé en 1996, dix ans avant la création de La Passagère au Théâtre Stanislavski à Moscou en version concert.
La première production scénique a eu lieu en 2010 à Bregenz par l’Orchestre Symphonique de Vienne et le Chœur Philharmonique de Prague, dirigés par Teodor Currentzis. Quelques années plus tôt, le metteur en scène britannique David Poutney a découvert la partition par hasard. Après l’effondrement de l’Union soviétique, les grandes maisons d’édition soviétiques ont été vendues puis rachetées par des éditeurs occidentaux. L’éditeur américain Peermusic a acheté une partie de l’œuvre de Weinberg et un dépliant promotionnel a atterri un jour sur le bureau de Pountney en 2007. « Il y avait juste écrit : “Weinberg, un opéra sur Auschwitz, ami de Chostakovitch” », a raconté Pountney. « Il est resté un moment enfoui sous plusieurs piles de papiers sur mon bureau et était sur le point de finir à la poubelle, mais je me suis dit : “Attends un peu. Qu’est-ce que c’est que ça ?” »

Le librettiste de Chostakovitch, Alexander Medvedev, a été engagé pour écrire le livret russe de La Passagère, basé sur l’émission de radio La Passagère de la cabine 45 de Zofia Posmysz et sur le roman éponyme de 1962. Après la découverte de la partition de Weinberg, Pountney a rendu visite à Medvedev, qui a eu l’idée de construire une scène sur deux niveaux : au-dessus se trouve le pont d’un luxueux paquebot, souligné par des rambardes d’un blanc éclatant. En contrebas, Auschwitz, un lieu sinistre aux hauts murs gris, avec deux voies ferrées tournées vers le public. Deux jeunes femmes d’une vingtaine d’années en 1944 se retrouvent ainsi face à face dans une configuration inhumaine : Lisa (22 ans) en uniforme SS et Marta (19 ans) en pyjama rayé. Quinze ans plus tard, l’ex-gardienne de camp, Anneliese Franz, reconnaît l’ancienne détenue, Marta, à bord d’un paquebot en route pour le Brésil.
Si la production de Johannes Reitmeier au Capitole de Toulouse reprend la version originale de Weinberg, restitue la mise en scène à deux niveaux et recrée un Auschwitz de pyjamas rayés, têtes rasées, uniformes SS et croix gammées, Tobias Kratzer opte pour la version réduite et dépouillée de toute propagande soviétique, et pour une représentation indirecte de l’Holocauste. Entouré de son équipe habituelle, le créateur lumière Michael Bauer et le décorateur/costumier Rainer Sellmaier, Kratzer raconte l’histoire qui oscille entre deux temporalités — Auschwitz en 1944 et le voyage transatlantique de la fin des années 1950 — en y ajoutant la perspective contemporaine. Lisa, le personnage principal, est ainsi triple : la tortionnaire nazie à Auschwitz, la femme de diplomate en route pour le Brésil et la veuve de diplomate en route pour l’Allemagne.
« Je me suis inspiré des récents procès au cours desquels les tout derniers anciens nazis ont comparu devant la justice », explique Kratzer dans l’interview qui accompagne la brochure. « Il y avait là une certaine ambivalence : d’un côté, on voyait des personnes fragiles, très âgées ; de l’autre, on savait de quoi elles s’étaient rendues coupables.» Il introduit alors Lisa, désormais âgée, qui voyage à nouveau en bateau, revenant cette fois en Europe avec les cendres de son mari Walter. La narration se concentre sur le conflit intérieur de Lisa. Confrontée à ses mémoires et à ses démons, elle voit et entend son passé partout : les jeunes vacanciers en short et casquette chantent ainsi les airs des officiers SS. « Nous avons essayé de rapprocher davantage l’œuvre de la perspective du roman. L’histoire de Zofia Posmysz est si captivante parce qu’elle met fortement l’accent sur le conflit intérieur de Lisa. »

Pari réussi grâce à la mise en scène sobre et efficace – quinze cabines avec balcon sur trois niveaux et, en deuxième partie, une grande salle avec une douzaine de longues tables –, une configuration répétitive, sinistre et déshumanisante, et le jeu saisissant de la comédienne allemande Sibylle Maria Dordel dans le rôle de Lisa âgée. Le contraste physique entre la petite vieille dame terrorisée qu’est devenue Lisa et la jeune Lisa qui respire la santé et la vigueur aryennes, interprétée par la mezzo-soprano finno-suédoise Jenny Carlstedt, est particulièrement touchant lorsque Dordel s’agite devant les différents personnages, l’urne de son Walter sous le bras, comme une souris affolée dans son piège, invisible et inaudible à tous. Lorsque la jeune Lisa s’effondre après avoir identifié Marta sur le paquebot, la petite dame frêle cherche à la consoler ; lorsque Bronka (Margarita Nekrasova) implore Dieu dans sa voix grave et ample, elle prie avec elle ; et quand Marta lit sa lettre à Tadeusz (Gyula Orendt), elle l’embrasse sur la bouche. L’attirance homoérotique de Lisa pour Marta est suggérée avec délicatesse tout au long du récit, ce qui ajoute une dimension non sans intérêt.
Le changement de scène se fait par une astuce intelligente et poétique : la vieille Lisa enfourche la balustrade du balcon de sa cabine et se jette à la mer. Elle échoue au deuxième acte, jeune, au sol d’une grande salle où de longues tables s’étendent à perte de vue. L’atmosphère et le style narratif deviennent plus surréalistes. Les détenues, toutes habillées en robes noires, sont couchées sur les tables ; les gardiens SS se confondent avec l’équipage du paquebot ; le champagne coule à flot et l’ensemble est accompagné d’une musique cruelle et grotesque, « la valse du commandant ». On voit toutes les têtes se tourner lorsque Lisa déclare : « J’étais à Auschwitz. J’étais une Allemande honorable. Je ne comprends pas pourquoi ils nous ont tous tant haïs. » On admire la nature intransigeante et noble de Tadeusz qui joue au prix de sa vie la Chaconne de Bach ; on observe la révélation du personnage de Marta sous ses multiples facettes ; on comprend que la sincérité de la relation entre Tadeusz et Marta suscite chez Lisa une jalousie sadique imprégnée de désir.

Kratzer termine ce récit glaçant avec Lisa assise devant un petit poste de télévision où l’on devine les images des camps, pendant que Marta, invisible au public, chante son dernier air « Kakaya tishina ! ». Les paroles « Si un jour vos voix venaient à se taire, alors nous serions tous perdus », empruntées à Paul Éluard, et la Chaconne jouée par Tadeusz à la place de la « valse du commandant », incarnent la résilience de l’esprit humain face à l’abîme. Weinberg répond ainsi à l’horreur innommable par « un témoignage de grâce, un avertissement et un testament d’une vérité et d’une beauté déchirantes », selon la formule si juste de l’auteur Thomas Holliday.
La mezzo-soprano Jenny Carlstedt incarne son personnage avec un jeu théâtral qui n’est pas sans rappeler Juliane Köhler dans Aimée et Jaguar et qui sied bien à cette Lisa de 37 ans qui quitte l’Allemagne en épouse de diplomate pour recommencer une nouvelle vie au Brésil. Jenny Carlstedt habite son personnage avec condition : sa présence scénique imposante est imprégnée d’une maladresse de ceux dont la confiance repose sur des fondations bancales, et l’effet est sidérant. Pour parfaire son personnage, elle déploie une voix puissante et une articulation d’une netteté tranchante. Dans le rôle de son époux Walter Kretschmer, le ténor autrichien Nikolai Schukoff campe son personnage avec la même assurance teutonne et une impressionnante projection vocale, faisant ainsi écho à l’énergie de son épouse.
À côté de ce couple, défini par l’attachement aux apparences qui se traduit par une lourdeur expressive, le duo que forment la soprano américaine Sylvia d’Eramo, dans le rôle de Marta, et le barytone hongrois Gyula Orendt est viscéralement sincère, exigeant et d’une tendresse urgente. Les deux interprètes ont une belle projection, un timbre rond et lumineux, et un phrasé qui traduit avec éloquence la finesse et la détermination de ces deux amants face au destin tragique. Le jeu au violon d’Orendt, interprété à son ombre par Niek Baar, dans sa scène de désobéissance qui entraînera sa mort, dégage une indéniable force émotionnelle.

Les détenues sont difficiles à distinguer les unes des autres, tant elles se ressemblent dans leurs robes noires, qui font davantage penser à une multitude de Martas qu’à des personnes distinctes. La mezzo-soprano russe Margarita Nekrasova, dans le rôle de Bronke, sort du lot ; derrière sa voix robuste, d’une rare ampleur dans les graves, on entend la vigueur d’une femme polonaise forte, issue de la terre, et habitée par une foi insensée qui force le respect. Yvonne Kok, Bronka dans le deuxième acte, est une soprano qui déploie une voix riche et veloutée dans les graves. La soprano néo-zélandaise Madison Horman en Krystina, la mezzo-soprano néerlandaise Eva Kroon en Hannah, la soprano finlandaise Iida Antola – que nous avons entendue dans Animal Farm à Helsinki – en Vlasta, et la soprano russe Daria Brussova en Yvette traduisent les diverses stratégies de survie par des expressions vocales remarquablement éloquentes et équilibrées.
Du côté des officiers SS, la basse britannique Joe Chalmers, la basse ouzbek Jasurbek Khaydarov et le ténor néerlandais-canadien Lucas van Lierop offrent une solide performance avec de belles projections, notamment des basses, ce qui n’est pas forcément évident depuis le troisième étage d’un paquebot. Et derrière les coulisses, le Chœur de l’Opéra national des Pays-Bas sous la direction d’Ad Broeksteeg / Jeremy Bines a créé une atmosphère sourde et menaçante qui nous glaçait le sang dans les veines lorsqu’il chante « Le mur noir de la mort… le son des cloches. »
Dans la fosse, l’Orchestre Philharmonique des Pays-Bas, dirigé par le chef britannique Adam Hickox qui fait ses débuts éclatants à l’Opéra des Pays-Bas. Le style musical et l’univers sonore de Weinberg sont marqués par ses mentors et ses amis. D’une grande richesse, la partition de La Passagère, angulaire, dépouillé et délicate, combine les éléments de Britten, les clins d’œil à Chostakovitch, les techniques dodécaphoniques, mais aussi le lyrisme caractéristique d’Alban Berg, le jazz, les citations allant de la chanson viennoise du 17e siècle, Oh du lieber Augustin, à Bertolt Brecht et Kurt Weill, en passant par Schubert et Beethoven. Et la Chaconne de Bach, évidemment. Adam Hickox, réputé pour ses interprétations expressives et précises, n’a pas déçu. Bien au contraire. Il a dirigé d’une main de maître cette formation d’une bonne soixantaine de musiciens et a navigué entre les différents styles, ambiances et couleurs avec l’habileté d’un vieux loup de mer. L’équipe a été récompensée par une ovation debout, amplement méritée.
Visuels : © Dutch National Opera | Monika Rittershaus