L’Anomalie, nouveau laboratoire éphémère niché dans les ateliers mythiques de la Grande Chaumière à Montparnasse, accueillait pour deux soirs seulement David Noir et Chloé Py. Une évidence, une fête, absolument Cult !
Pour qui connaît un peu l’histoire du Montparnasse du début du XXe siècle, l’Académie de la Grande Chaumière est un lieu chargé d’histoire : une succession d’ateliers fréquentés pendant des décennies par des artistes en devenir comme par les plus grands noms de la peinture du XXe siècle : Modigliani, Chagall, Foujita, Fernand Léger, Louise Bourgeois ou Joan Miró.
C’est le comédien et metteur en scène Bertrand de Roffignac, passé par le Théâtre du Soleil puis par la troupe d’Olivier Py, qui officie à l’entrée ce soir-là. Lui, qui a illuminé de sa présence hors-norme les propositions de Karelle Prugnaud, et qui fut Hamlet sur une « grande » scène parisienne en début de saison. Il a ouvert L’Anomalie au printemps 2026. Plus qu’un simple lieu de programmation, L’Anomalie fonctionne comme un laboratoire vivant, où une troupe assume la direction artistique, l’accueil des artistes invités et l’animation d’un écosystème créatif inédit. Autrement dit, l’écrin qu’il fallait aux Cosmonautes.
Chloé Py et David Noir… pour qui connaît le milieu du cabaret, les expériences scéniques queer, la scène comme lieu d’un possible poétique et drôle, dérangeant et subtil, la collaboration ne pouvait que susciter la curiosité, voire, disons-le, l’excitation. C’est peu dire que le pari est tenu, haut la main, avec Les Cosmonautes, présenté pour deux dates à l’Anomalie.
Protéiforme, inclassable, queer, on ne saurait par quel qualificatif présenter David Noir tant on aurait peur de ne pas lui rendre justice, de ne pas tout dire. Comment en effet choisir un mot pour dire un artiste aussi inclassable ? Peut-être alors écrire ici que c’est un animal de scène au sens le plus littéral du terme. En effet, c’est coiffé d’un masque de singe qu’on le découvrit un soir d’été au festival d’Avignon dans la troupe menée par Jérôme Marin, alias Monsieur K, à l’invitation d’Olivier Py. Il réalise régulièrement des courts-métrages non fictionnels intitulés « microfilms », créant un genre comique absurde à partir de personnages costumés ou nus dont les mises en situation illustrent littéralement des jeux de mots et des expressions du langage courant. Et il irradie de sa présence les scènes des cabarets avec ce même modus operandi : susciter à la fois le rire et l’effroi, convoquer la beauté et le laid, réunir en un geste Apollon et Dionysos.
Face à lui, Chloé Py — dont on connaît la présence explosive dans les cabarets indisciplinés renversant les codes dans un climat follement explosif, avec des artistes comme François Chaignaud, Jonathan Capdevielle ou Jean-Luc Verna.
Ensemble, David Noir et Chloé Py forment un duo à la complémentarité évidente : lui, l’électron libre du plateau, bricoleur sonore et vidéaste ; elle, la force vive pleine de sensibilité, de précision aussi. Leur rencontre sur Les Cosmonautes avait tout d’une évidence.

Comédie musicale d’avant-garde, cabaret à la scénographie envahissante, jeux d’enfants… on ne saurait donner un nom précis à ce à quoi on assiste. Mais qu’importe, au fond. Ce que David Noir et Chloé Py ont accompli ici est proprement inter-sidérant — pour rester dans la métaphore des voyages cosmiques.
La scène devient une station orbitale habitée par des êtres en quête de poésie, de liberté et d’absolu, revenant, finalement, à l’essence même du geste théâtral : vivre ensemble une aventure qui ne nous laisse pas indemnes, qui nous dit l’ailleurs pour mieux comprendre l’ici.
On est happé dès les premières secondes dans un univers où le réel et l’onirique ne se distinguent plus. Les animaux sauvages en carton découpé sont aussi vivants que les images projetées à l’écran. Les métamorphoses oniriques des deux interprètes, générées à l’écran par l’IA, sont répercutées sur scène avec une précision et une poésie qui confondent : on ne sait plus où finit le corps et où commence l’image, où finit l’humain et où commence la machine. Et c’est exactement là que le spectacle nous veut. Les images sont parfois laides, parfois sublimes, vont chercher tout à la fois du côté du cinéma d’avant-garde, de la série B indienne, du porno onirique des années 80. C’est proprement inédit, inouï. Nous sommes perdu·e·s mais avec joie, celle de l’enfant entièrement consacré à son jeu — qui pour lui a tout du sérieux — et celle aussi de l’artiste entrant dans sa création à corps perdu.
Les sept chansons écrites et composées par David Noir — Born to be alone, Du côté du sombre, Petites filles gorilles — traversent le spectacle comme des météorites, elles reviennent, semblent nous menacer mais surtout nous hypnotisent. Elles sont dans leur trajectoire drôles ou déchirantes, absurdes, parfois crues. Chloé Py y est prodigieuse. Plantée face à nous, les yeux comme fixés sur un horizon auquel nous n’avons pas accès, par une torsion de la mâchoire, un mouvement de tête, elle change d’émotion, d’état de corps.
David Noir, lui, est comme toujours insaisissable : grave et burlesque, tendre et monstrueux, exactement à la bonne distance de tout. Lisant son texte, le déroulé du spectacle, chaussant ou déchaussant ses lunettes, il est à la fois incarnant et incarné. C’est fascinant à voir, au sens fort du terme. On a du mal à le quitter des yeux tant on sait que chaque micro-geste peut devenir comique ou poétique.
De ces jeux d’enfants, pris et repris, répétés, rejoués, on gardera surtout cette idée : l’enfance — blessée, obstinée, lumineuse — refuse de capituler devant la laideur du monde. Et les artistes, comme les enfants, nous disent ici la vérité.
On ressort de L’Anomalie avec la sensation d’avoir traversé quelque chose de rare, un voyage à nul autre pareil.
Crédit photos : David Noir