Salle comble au Regard du Cygne, lieu bien connu du milieu de la danse dans le 20e arrondissement de Paris et actif depuis plus de 40 ans au fond d’une petite cour arborée et poétique qui semble hors du temps.
Dans le cadre de son temps fort annuel Signes de printemps, un hommage à Karin Waehner (1926-1999), intitulé Un jour, une oasis, des voyageurs, y est programmé en soirée unique vendredi 10 avril (voir aussi notre article du 23 mars dernier) sous l’égide de la compagnie Épiphane. Le grand studio au beau parquet de bois foulé par tant d’artistes sur quatre décennies est bordé par un gradin et invite à la danse. Toute la soirée sera dansée pieds nus.
Cette grande figure aurait eu 100 ans cette année. L’accueil du public est fait par la directrice Zoé Salmon, fille de la fondatrice du lieu Amy Swanson, qui parle de la parution du livre Regards partagés. La soirée est ensuite présentée par Jean Masse, héritier artistique de Waehner. Ce dernier évoque quelques autres noms de la danse moderne des années 1950 en France (les Dupuy, Laura Sheleen, Trudy Kressel…), parlant surtout de ces femmes (mais il y eut des hommes comme Dominique Dupuy et Jerome Andrews) qui avaient entrepris de « défricher ces terres » (entendre terres françaises encore quasiment vierges de danse moderne) et furent des passeurs de divers courants de la danse allemande des années 1920-1930. Masse cite aussi une amie et collaboratrice proche de Waehner, hélas disparue en octobre dernier, Odile Cougoule.
Il est en effet vrai qu’à cette époque de l’après-guerre, l’accent et les moyens officiels étaient surtout mis sur la danse classique et néo-classique. Parmi les figures pionnières dont faisait partie Karin Waehner à Paris figurait Jacqueline Robinson, son amie et comme elle ancienne élève de Mary Wigman. Par un travail de longue haleine, Robinson eut l’excellente idée dans les années 1980 de mettre à l’honneur de nombreux artistes souvent méconnus ou oubliés du vingtième siècle dans son ouvrage L’aventure de la danse moderne en France 1920-1990, sorti en 1990. L’image agricole employée par Masse vient d’elle et, depuis sa parution, ce livre nécessaire fait référence.

Le public (limité à 50 personnes et très concentré) peut apprécier en ouverture le solo fétiche L’Oiseau-qui-n’existe-pas (1963), dansé par Patricia Henriques-Borges, créé sur une musique électronique de Paul Arma et inspiré par un poème de Claude Aveline. Il a été beaucoup repris ensuite, transmis à d’autres danseuses (Jackie Marquès, Christine Brunel, Barbara Falco), notamment grâce à sa notation en système Benesh. Si le costume et la scénographie d’origine ne sont pas présents, l’intensité de la chorégraphie est ici à nouveau activée, faisant alterner verticalité et passages au sol, élans vers le haut et retombées vers la terre comme une métaphore de l’envie vaine d’envol.
Ce solo remarquable exige une bonne technique, avec notamment des équilibres avec jambe dressée haut à la seconde, et entretient une tension vibrante, grâce en particulier à la musique, étrange et lancinante, prouvant que Waehner savait et aimait collaborer avec d’autres artistes contemporains. On est là face à une écriture chorégraphique qui semble intemporelle, sachant s’affirmer dans la brièveté avec une composition très maîtrisée. Les spectateurs ont sans doute été comme nous saisis par des motifs marquants comme ces quarts de tours avec cuisse repliée et pied flex tandis que les bras horizontaux battent comme des ailes inutiles ou cette image de la danseuse un genou en terre avec la deuxième cuisse qui s’ouvre largement sur le côté comme une aile qui se déploie tandis que le tronc se cambre, mettant en valeur la poitrine (que Waehner appelait dans ses cours la « table d’offrande »). Certains passages empruntent au vocabulaire de Martha Graham, avec qui Waehner avait étudié aux États-Unis en 1959. Comme un moment infini, la pièce se termine comme elle avait commencé, par une progression latérale de la danseuse debout, avec les pieds qui s’ouvrent et se ferment, permettant au corps de progresser en glissant.
La deuxième pièce de la soirée est un trio féminin extrait de Sehnsucht (1981). Ce mot, difficile à traduire, signifie « nostalgie », « regret », « désir » ou « manque » et se retrouve dans tout le romantisme allemand, chez Rilke aussi ou plus récemment dans l’œuvre du peintre Gerhard Richter ou du cinéaste Werner Schroeter. On peut le rapprocher de la saudade portugaise et brésilienne. Chez Freud, la notion de Sehnsucht est en lien avec le deuil et la mélancolie et désigne un objet perdu ou impossible à atteindre et, par extension, une folie du désir.
Dans des costumes à dominante beige, grise et marron (jupes longues et hauts élégants à bandes brodés), les trois danseuses vont arpenter l’espace, se réunir en cercle ou se séparer, privilégiant d’amples mouvements de bras et de buste, descendant parfois au sol, le regard tantôt projeté au lointain, tantôt intériorisé. La musique, puissante, fait résonner en allemand la voix précise et articulée de Gisela May, soliste du Berliner Ensemble de Bertolt Brecht (1898-1956), accompagnée au piano et chantant les Wiegenlieder für Arbeitsmütter (Berceuses pour mères prolétaires) de Brecht et Hans Eisler (1898-1962), datant de 1930 et enregistrés entre 1931 et 1933. Il s’agit de chants politiques de la république de Weimar et Waehner avait dû se procurer le disque de May réédité dans les années 1960.
Des bras plongent vers le sol, des oppositions se font entre bassin et haut du corps, des chutes douces vers le bas ont lieu, des poings martèlent les cuisses, les bras s’entrelacent pour un moment de chœur vocal doublant la musique enregistrée sur la bande-son, celle-ci se terminant par le bruit d’un train à vapeur démarrant, comme au moment du départ sur le quai d’une gare. Si l’on saisit le sens des paroles (non traduites dans la feuille de salle), on est immergé dans un passé allemand vieux de près d’un siècle, fait de militantisme communiste et antimilitariste, de solidarité de gauche, d’évocations des privations de mères laborieuses s’adressant à leurs fils et souffrant de la faim, du froid et de fin de mois difficiles.
On se souvient que la crise économique en Allemagne frappa durement le pays avec une hyper inflation en 1922-23, suivie, après une accalmie, par une récession en 1929-30. Et il est permis d’imaginer que Waehner trouva dans cette évocation musicale le reflet de sa propre expérience d’autres années terribles lorsque, jeune femme de dix-huit ans et accompagnée de sa mère, elle dut survivre de 1944 à 1946 dans un pays dévasté et vaincu.
Une impression poignante, presque un pathos, imprègne certaines de ces strophes (le public est laissé libre d’imaginer que les trois danseuses sont des mères) et ces corps dansants l’incarnent à merveille, avec l’orchestration claire souvent éclatante et martiale d’Eisler contrastant avec son piano triste et les paroles de Brecht qui claquent, épousant plusieurs registres. Précisons que cet extrait dure moins de dix minutes alors que la pièce entière en dure trente-cinq, avec présence de danseurs masculins et musiques de Mahler et Ligeti. Les danseuses, Stéphanie Coutelle, Manon et Louise Marazano, ont toutes trois été formées par Marie Devillers et sont très convaincantes dans ce moment rare et dansé comme « hors du temps »… Faut-il ajouter qu’on aurait envie aujourd’hui de revoir la pièce dans son intégralité ?
La transmission de ce trio a pu avoir lieu grâce au travail d’une ancienne danseuse de Waehner, Marie Devillers, qui avait interprété la pièce à la création. Avec des danseurs amateurs de son centre chorégraphique pour l’enfance basé dans l’Oise, elle avait repris et transmis en 2014 ce trio en le démultipliant pour la manifestation nationale Danse en amateur et répertoire. Un extrait pour 12 danseuses peut être visionné sur internet, un peu plus long. La partition du trio, notée en 2013 par Christine Caradec en cinétographie Laban, a dû faciliter le processus.
On se situe ici dans la période où Waehner renoua avec ses racines allemandes. En effet, en 1978, le centre Pompidou – qui venait d’être inauguré à Paris – proposa la grande exposition Paris-Berlin : rapports et contrastes, France-Allemagne 1900-1933. Identifiée comme danseuse « expressionniste » vivant à Paris et comme chorégraphe professionnelle active, elle fut sollicitée pour créer des « pastilles » dansées originales. Redécouvrant ses origines qu’elle avait mises de côté, elle répondit à la commande et poursuivit avec des œuvres plus conséquentes : Ceux qui attendent (1978), Les marches (1980), Changement de quai à Poitiers (1983), L’exode (1985) et Sehnsucht.

Cette première partie, consacrée au répertoire de Waehner, s’achève par un solo masculin remarquable : Namenlos ou Celui sans nom, dansé par Bruno Genty. Grand moment, car Genty, qui avait créé ce solo il y a plus de trente-cinq ans, le danse toujours. C’est une pièce présentant un homme commençant immobile de dos, s’engageant dans l’espace par petits pas prudents. Il arpente un grand carré, qu’il parcourra obstinément, en s’engageant dans des couloirs invisibles, une tension se devinant dans ses épaules. Il hésite, sa gestuelle est tranchante, souvent heurtée avec des regards en arrière, le corps penchant vers l’avant, avec une marche sur place, des arrêts… La musique de Thierry Estival pour violon et percussions accompagne ce parcours.
On pense à un Monsieur K kafkaïen dansant, cherchant à se libérer d’un espace qui le contraint ou même l’emprisonne (le titre suggère une recherche d’identité). Courses, chutes au sol, ralentis, bras raides qui emportent le corps, moments joyeux et lyriques avortés, musique parfois discordante, on est là dans une quête existentielle fascinante, excellemment dansée et fort bien construite. Moins épuré que L’Oiseau, ce solo est une autre facette du registre expressif (et non « expressionniste », la danse allemande des années 1920 avait en effet été nommée Ausdrückstanz, danse d’expression) que Waehner adopta dans les années 1980, renouant avec Wigman, et que la critique ne comprit pas forcément à l’époque, peu habituée à ce vocabulaire et cette intensité.
Genty, dans la brochure Ceux qui ont connu Karin Waehner, témoins aujourd’hui, éditée spécialement pour le centenaire, affirme : « Je ne suis peut-être le danseur que d’une seule danse, ce solo réalisé en 1990. Je n’ai jamais cessé de le danser, mon « héritage ». Il mûrit, il me construit : géométrie, précision du geste et du regard, le corps bridé laisse le mouvement s’exprimer. Rien de plus ».

La deuxième partie de cette soirée se poursuit avec trois solos assez courts. D’abord Éternellement présente, proposition de Marianthi Psomataki, solo avec grand morceau de plastique semi-transparent et ondoyant comme un nuage vivant. Sur une musique de Schubert pour piano et violon, la danseuse en tenue crème (pantalon et haut sans manches) s’enroule dans cette matière, la manipule, s’en libère, tourne au sol, y revient et quitte le plateau en la lâchant comme à regret derrière elle. Un morceau de son propre passé empli de Sehnsucht ? On a senti l’humilité de la démarche chez cette artiste grecque venue de Salonique à Paris, marquée à jamais par sa rencontre avec Waehner (mais sans danser pour elle) et repartie créer et enseigner dans sa ville natale.
Dans la brochure citée ci-dessus, Psomataki raconte : « Cette femme fut pour moi un coup de foudre, dès notre première rencontre. J’étais à Paris depuis trois mois, étudiante en danse, préparant le diplôme d’État (…). C’était le premier cours de la nouvelle année, le 4 janvier 1993. Odile Cougoule avait invité Karin à nous donner un cours. Tout a changé à partir de ce jour-là. La danse que je cherchais a pris forme. Quelqu’un l’incarnait. Alors je me suis dit : »C’est cela que je veux faire » ». Étonnant parallèle : Karin Waehner raconte sensiblement la même histoire quand elle narrait sa rencontre avec Mary Wigman à Leipzig en 1946… Psomataki dit encore : « Je me souviens encore de ses paroles: »Tu dois trouver ta propre danse » ».
Avec Marie Devillers, ancienne danseuse de la compagnie de Waehner et vêtue de noir (pantalon fluide et belle veste à fleurs blanches), on passe dans un registre plus dramatique avec KW26. Cette impression est sans doute renforcée par la musique de Mahler (un des célèbres Kindertotenlieder). Très habitée, caressant l’espace dans lequel elle projette son énergie et circule par d’amples marches, elle est à la fois lyrique et toute en retenue. On sent dans cette danse la nostalgie et, avec Mahler, on touche même parfois à une forme de pathos. L’image finale d’une pose avec la main placée derrière elle et remuant est touchante. Là encore, une pièce brève témoignant d’une passation et d’une forme d’humilité : « Chez Karin, tout était précis, pointu, progressif, dit-elle dans son témoignage (brochure), afin d’amener l’élève vers le vécu plein et sensible du mouvement. Exigence-passion-don de soi ». Ce solo n’exprime rien d’autre et ce fut un plaisir que de vivre ce moment fort.
Enfin, en clôture de cette soirée riche en émotions, vient le court solo de Jean Masse Là où l’herbe est plus verte, reprise de 2018 sur « Gute Nacht », Lied de Schubert extrait de son recueil Winterreise (Voyage d’hiver, musique que Waehner appréciait). Le geste du salut de la main revient comme un motif et est porté par un buste actif. Projection de l’énergie dans l’espace, bras qui créent des lignes, main qui tire le corps, regard qui cherche, émaillés par un passage roulé au sol. Finissant de dos comme il a commencé, Masse tente d’exprimer avec une pointe de tristesse ce dont il a hérité de Waehner ainsi que ce sentiment du besoin de l’ailleurs qui l’habitait (le titre de son solo est à cet égard parlant). Il le formule bien dans sa préface de la brochure: « Je rends vivant l’état de danse qu’elle m’a transmis avec conviction. Elle pouvait paraître parfois intransigeante, mais elle avait gravé en elle l’exigence d’un mouvement ressenti qui n’admettait aucune concession. Le vivant était sa priorité au service de l’humain ».
Belle réussite donc que cette soirée. Une retrouvaille d’anciens danseurs et élèves eut lieu le lendemain à la Schola Cantorum (Paris 5e), dans le studio où Waehner enseigna pendant quarante ans et qui porte son nom au fond d’un jardin arboré agréable comme une oasis. Âges et métiers différents, souvenirs et anecdotes, rires, échanges riches reflétant la chorégraphe autant que la pédagogue, la sensation aussi d’une fidélité à la danse portée par cette grande figure était palpable. Cette énergie perdure malgré les années, mais une interrogation émerge sur qui reprend aujourd’hui cette approche.
Une petite exposition de photos était par ailleurs proposée dans l’entrée de l’école et ce moment de retrouvailles avait été précédé le matin par un atelier donné par Jean Masse. Il fut suivi le 14 avril par une conférence-rencontre à la BnF (site Richelieu) modérée par Guillaume Sinthès, maître de conférences à l’université de Strasbourg.
Le programme du Regard du Cygne sera repris à Bordeaux le 14 novembre prochain au théâtre du Pont Tournant, enrichi par des prestations de danseurs amateurs dirigées par Jean Masse et de deux solos qui seront dansés par Claire Newland et Catherine Boullenger, deux professionnelles issues de l’enseignement de Waehner. Il sera précédé par une rencontre, à Bordeaux également, organisée le 12 novembre par Books on the Move. En juillet, Bruno Genty donnera un stage à Castets et Castillon (33), en milieu rural dans un site accueillant géré par Jean Masse et Jacques Garros où Waehner enseignait chaque été. Le beau studio de travail et de répétition a été baptisé Espace Karin Waehner après la disparition de la chorégraphe en 1999. Jacques Garros, psychomotricien, compagnon de route de Masse et président de l’association Les Cahiers de l’Oiseau, y enseigne également et c’est là que fut inauguré le centenaire fin mars par un festival.

Le 17 juillet, le film Karin Waehner, l’empreinte du sensible, coréalisé par Marc Lawton et Sylvia Ghibaudo et sorti en 2004, sera projeté au cinéma Rex à La Réole (33). Une projection cet automne de ce documentaire à Paris ou en région parisienne est en cours de calage.
Plus de renseignements sur le site arts-mouvement.com
Soutiens : mairie de Castets et Castillon, Centre Lafaurie Monbadon, Books on the Move, CRR de Pau, Espace Karin Waehner.
Visuels : ©Nadine Scandella (solo M.Psomataki, trio Sehnsucht, solo J. Masse, saluts, solo B.Genty)