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23.09.2026 → 24.09.2026

Les lauréat·es circusnext 2026 : une cuvée protéiforme

par Mathieu Dochtermann
05.10.2026
Cie L’Art Nak © Christophe Raynaud de Lage 1

Les 23 et 24 septembre, le label européen de cirque circusnext proposait de découvrir les quatre lauréat·es de son dispositif, pour la première fois dans les locaux de la MAC Créteil, un écrin qui convient très bien à l’événement. Quatre extraits de spectacles à des stades divers de maturation mais donnant accès à quatre univers très contrastés : ces soirées constituaient une porte d’entrée riche sur la création circassienne contemporaine.

Verena Schneider : cirque plastique et mémoriel

Verena Schneider d’abord, une artiste de nationalité autrichienne, nous présente le début de sa future création, Holding on to everything I’ve got. Il s’agit pour elle de travailler sur sa propre mémoire de l’environnement dans lequel elle a grandi, les étendues agricoles du Tyrol, au milieu des montagnes, dont elle traite la disparition à travers de sa parole complétée d’images d’archive projetées à fond de scène. Au travers de son expérience, c’est toute la question du lien à la terre et au vivant qui s’anime sur scène, ainsi que le lien aux générations qui nous ont précédé. C’est aussi une interrogation sur notre relation à d’autres manières d’habiter nos territoires.

 

Comme en écho, la façon dont l’artiste occupe l’espace de la scène retient l’attention. Elle déploie une partition de corps très dansée, puissante et expressive, mais surtout une relation très intéressante à des objets qui ne le sont pas moins : des pots de pépinière en plastique noir, qu’elle peut emboîter pour créer des formes serpentines, qu’elle peut aussi dissocier pour les manipuler, les lancer, les briser. L’effet visuel dans la white box qui lui sert de terrain de jeu est très réussi. L’accompagnement musical joué en direct renforce l’intérêt de la proposition.

 

Daniel Kvašňovský : un clown singulièrement habile

Daniel Kvašňovský (cie cirkus nevkus), de nationalité slovaque, présente des extraits du spectacle qu’il est en train d’achever, intitulé Les choix tremblants. Le personnage est un clown mais on a envie de dire qu’il l’est presque malgré lui – il est certes maquillé, mais il a surtout de clownesque l’empêchement, le fait de lutter contre des choses qui lui sont contraires, qu’il s’agisse de son costume, des tics nerveux qui parcourent son corps, des éléments scéniques. La proposition fait parfois sourire, mais ce n’est sans doute pas là son moteur principal. Daniel Kvašňovský ne se contente pas d’habiter parfaitement ce personnage tout en hésitations : il fait preuve d’une grande habileté dans le maniement du hula hoop, et il se débrouille très bien à la corde lisse.

 

Malgré la maîtrise technique, on reste surtout marqué par le personnage, peut-être du fait de ses costumes – beau costume noir cintré lors du passage à la corde, et surtout superbe costume au moment du hula hoop, un assemblage de franfreluches, de fourrures blanches et de rubans rouges, le tout agrémenté de cloches, tel un Wilder Mann du folklore européen, référence que l’on retrouve chez d’autres artistes de cirque comme Marie Molliens. Le bruit des cloches mêlé au bruit de ses pas lui permet de travailler sur une matière sonore percussive, faite de rythmes saccadés. Un univers très fort, très visuel, et une proposition qui mérite qu’on s’y intéresse.

 

Verena Schneider © Christophe Raynaud de Lage 5

Holding on to everything I’ve got de Verena Schneider © Christophe Raynaud de Lage

 

Aurora Dini : autofiction en souplesse

Aurora Dini dévoile le début de ses recherches sur Sola, un spectacle autobiographique qui mobilise cerceau aérien et contorsion. L’ancienne gymnaste y utilise le prétexte du journal intime pour raconter la dureté des entraînements, le coach manipulateur, les blessures, un rapport biaisé et problématique au corps, à l’effort et à la douleur. La prise de risque au cerceau aérien, quand l’artiste se retrouve suspendue à son agrès par une seule main à plusieurs mètres du sol, est une façon efficace d’associer le public à une forme de tension ou de vertige.

 

La contorsion lui permet de convoquer des figures corporelles étranges, et elle n’hésite pas à se masquer en rabattant ses cheveux sur son propre visage pour créer l’impression d’une sorte de créature monstrueuse – ce qui peut être une belle image de la dysmorphie. La proposition, pour l’instant très dense en texte, permet de discerner des pistes de travail intéressantes, autour du rapport au corps, du soin et de la santé physique et mentale.

 

Christian Padilla : jonglage, art brut et un humour décapant

Christian Padilla (Cie L’Art Nak) présente en fin de soirée l’adaptation en salle d’un spectacle qu’il tourne déjà en rue, Don Baltha. Il y a ici aussi une dimension autobiographique, puisque cet artiste équatorien est noir, et que le spectacle part de sa scolarité, durant laquelle, seul enfant afro-descendant de son école, il se retrouvait assigné à jouer chaque année le roi Balthazar dans la crèche de son école. Christian Padilla s’empare de cette expérience de personne mais aussi d’artiste racisé, avec beaucoup d’humour mais aussi avec une lucidité et une acuité critique sous-jacentes qui donnent à son spectacle beaucoup de mordant. Son langage est celui du jonglage – et il fait la démonstration d’une belle maîtrise de ses balles, dans un style très contemporain – mais il n’hésite pas à engager le corps entier dans une séquence d’acrobaties sur sol savonneux.

 

La dimension plastique de Don Baltha est très importante, au point que l’on frôle par moments le théâtre d’objets, ce qui n’est pas rare chez les jongleurs. Surtout, le personnage est accompagné sur scène par un double télécommandé, représentation de lui-même sous forme de dessin très brut, le support du dessin étant partiellement articulé, motorisé, et monté sur roues. Techniquement, l’artiste est impeccable, et on sent le soin apporté au moindre détail derrière l’esthétique “bricolée” qui a été adoptée. Empathiquement, la salle rit de bon cœur, conquise par le personnage. Sur le fond, la critique sur la place des artistes non blancs dans le paysage culturel fait mouche. Don Baltha donne fortement l’impression d’être un sans-faute.

Visuels © Christophe Raynaud de Lage