Le festival Village de cirque de la coopérative 2r2c, fidèle à son habitude, donnait à voir ce mois de septembre de fort belles propositions de cirque contemporain, dont Ki No Nagare du Collectif Malunés, une création portée plus particulièrement par Arne Sabbe. Un cirque de l’intériorité, croissant arts martiaux et techniques circassiennes (main à main et jeux icariens), sur un accompagnement musical de tout premier ordre.
Le cirque est par excellence l’un des arts du mouvement, et il entretient des frontières poreuses avec des disciplines corporelles proches, la danse évidemment, mais aussi, dans une certaine mesure, avec les arts martiaux. Si la finalité n’est pas la même, la proximité est évidente : engagement du corps, répétition d’un geste jusqu’à la perfection technique, prise de risque, discipline mentale, les deux, poussés à leur paroxysme, sont autant des pratiques du corps que de l’esprit. C’est le mariage que propose ici Arne Sabbe, dans un spectacle qui parle autant de l’intériorité de l’un de ses personnages que des liens que ce dernier arrive à tisser avec ses partenaires de jeu.
L’une des forces de cette proposition est d’être muette. Tout passe ainsi par le corps et les symboles. Le jeu d’incarnation des émotions n’est le fait que des expressions de visage et des états de corps. Cela donne lieu à un travail minutieux des deux artistes circassiens, Arne Sabbe et Maxime Gérard, voltigeur et porteur, qui ont une physicalité et une présence en scène bien contrastée. On perçoit rapidement que c’est le plus léger des deux qui est le protagoniste de Ki No Nagare : c’est lui dont l’état émotionnel évolue le plus manifestement, lui qui se retrouve seul en scène pour un long kata de karaté qui donne clairement à voir qu’il se laisse prendre par la colère et sans doute aussi par une souffrance qui n’est jamais expliquée – et qui n’a pas besoin de l’être pour que la dramaturgie silencieuse fonctionne. C’est ce voyage émotionnel qui est la trame de Ki No Nagare, un voyage qui cependant ne se fait pas seul puisque la présence du partenaire en scène implique une dimension relationnelle.
On pourrait craindre que le spectacle soit cryptique, mais il n’en est rien. On suit facilement les étapes de cette traversée émotionnelle. Il est même permis d’affirmer que s’absorber dans un spectacle qui ne nous assène pas d’explications et ne nous assomme pas de verbosité, en tant que membres du public, est une expérience agréable – et tant mieux s’il flotte là une part de mystère. La mise en piste de Luke Horly est toute en sobriété, ce qui convient très bien à la proposition. On ressort juste avec une hésitation quant au rôle de l’intermède participatif au milieu du spectacle, quand les spectateurices sont invité·es à participer en faisant écho à l’accompagnement musical – le moment est drôle et sympathique, et désamorce la tension dramatique accumulée, mais il détonne avec le reste de la proposition. C’est l’occasion de saluer la superbe performance de Tsubasa Hori, musicienne talentueuse qui produit en direct un univers sonore riche en s’appuyant notamment sur des instruments traditionnels japonais tels le koto ou le taiko.
Cela crée évidemment une résonance avec les arts martiaux japonais mobilisés, le karaté et l’aïkido. Le premier est un peu détourné lorsque l’exagération du kata, en ce qu’il a d’explosif, le transforme en geste agressif. L’aïkido à l’inverse fournit une belle métaphore de l’harmonie et de la coopération entre les deux participants, uke et tori, surtout quand les mouvements s’enchaînent avec fluidité, les rôles s’échangeant sans que le tourbillon des déplacements ne s’arrête un instant. A l’opposé, les immobilisations cassent plutôt le rythme et sont des métaphores de la domination d’un corps sur l’autre – contrôle bienveillant, mais contrôle tout de même. On appréciera le spectacle tout autant si l’on ne sait pas reconnaître un mawashi-geri d’un tai sabaki – voire on le goûtera peut-être mieux, ne pouvant juger de la bonne exécution des techniques. Car ce qui est au cœur de Ki No Nagare (soit “énergie fluide” en japonais) est la relation, et la complicité manifeste des interprètes en scène, leur grande qualité d’écoute et de soin, sont avant tout les moteurs de l’émotion.
Visuels © Jostijn Ligtvoet