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L’Auscult, ép. 02 : Art & Médiumnité, Cypora Petit Jean Cerf et Shahizar

par Régine Arniaud
07.11.2026
L’Auscult #2 Minimalist Podcast Poster

L’Auscult explore les liens qui peuvent exister entre la création artistique et la médiumnité. Deux femmes, deux univers, Cypora Petit Jean Cerf et Shahizar, la première est autrice, la seconde peintre.

Régine Arniaud : Bonjour, bienvenue dans L’Ausculte avec Régine Arniaud. Aujourd’hui, nous allons explorer les liens qui peuvent exister entre la création artistique et la médiumnité. Deux femmes, deux univers : l’une est autrice, l’autre peintre. On commence tout de suite avec Cypora Petitjean-Cerf, qui est voyante, mais aussi et surtout autrice. Commençons par votre don de voyance. Vous n’êtes pas médium, vous êtes voyante. Quelle est la différence entre les deux ?

Cypora Petitjean-Cerf : Ce n’est pas du tout la même chose. La médiumnité, c’est le fait d’établir une communication avec les défunts, avec le monde de l’invisible. On est censé servir de médium entre les deux rives, les deux univers. Ce n’est pas que je n’y crois pas, mais, étonnamment, j’ai un esprit assez cartésien : tant que je n’ai pas vu ou qu’on ne m’a pas apporté de preuve, je reste sceptique. Je n’ai jamais eu de manifestation de ce genre. En revanche, le don de voyance, je crois que je l’ai toujours eu, et ça n’a rien de surnaturel. C’est une capacité méconnue et inexplorée du cerveau humain. Pour moi, on est tout à fait dans le rationnel, dans le monde de la raison.

Régine Arniaud : C’est ce qui est intéressant avec vous : vous dites vous-même que ce n’est pas de la magie. C’est peut-être quelque chose de très terre à terre, que nous avons peut-être tous sans le savoir et que nous n’avons pas développé. Comment ce don vous est-il venu ? Est-ce qu’un jour vous vous êtes réveillée avec un flash ?

Cypora Petitjean-Cerf : C’est très mystérieux. Je viens d’une famille très rationnelle, rationaliste de surcroît. Je ne sais pas comment ça m’est venu, mais ça me semble aussi naturel que de parler, marcher ou respirer. Peut-être parce que je suis écrivain, romancière. Pour moi, ça relève presque de la même chose : un rapport naturel avec une réalité cachée. Elle n’est pas magique, elle est simplement cachée. L’écriture, c’est d’ailleurs ça : révéler par les mots des réalités cachées. Et la voyance, c’est la même chose. Je pense que c’est simplement un autre rapport au temps. Dans nos sociétés, on a tendance à concevoir le temps de manière très linéaire, janvier puis février. Et c’est remis en question en ce moment, l’espace-temps…

Régine Arniaud : Et tant mieux. Les scientifiques s’y intéressent.

Cypora Petitjean-Cerf : Oui. On peut appliquer une autre lecture du temps, et donc de la réalité, en s’élevant en quelque sorte au-dessus des événements, en les lisant de manière globale, en concevant le temps de manière circulaire. Pour moi, ça ne touche pas du tout à la magie. J’attends qu’on m’apporte des preuves de la magie, pourquoi pas. On est plutôt dans la métaphysique. Je n’ai rien d’une scientifique, mais c’est ma conception de la voyance.

Régine Arniaud : Vous avez peut-être accès à d’autres dimensions ?

Cypora Petitjean-Cerf : À d’autres réalités, invisibles ou parallèles à la nôtre, mais qui existent bel et bien et qui ne relèvent pas de la magie.

Régine Arniaud : Il y a bien eu une première fois. Racontez-la-moi.

Cypora Petitjean-Cerf : Le premier flash ?

Régine Arniaud : Oui, comment vous êtes-vous aperçue que vous aviez cette capacité ?

Cypora Petitjean-Cerf : D’abord, il y a un goût naturel pour les cartes, les jeux de divination. Je trouve ça magnifique. J’ai acheté un tarot de Marseille à 20 ans, quoi de plus naturel à l’époque ? Le tout premier flash, je ne saurais pas vous le dire, je ne m’en souviens pas. Mais beaucoup sont apparus dans mes livres. Dans Le Musée de la sirène, mon premier roman, la narratrice s’installe avenue du Maine, à un endroit précis du XIVe, en face d’un certain immeuble. J’ai raconté cette histoire sortie de ma cervelle. Un an plus tard, les propriétaires de notre appartement nous ont signifié que nous devions partir. À l’époque, il y avait très peu de locations. Où atterrit-on ? Avenue du Maine, pile en face de l’immeuble que j’avais vu.

Régine Arniaud : Vous avez donc eu un don de voyance pour vous-même ?

Cypora Petitjean-Cerf : Manifestement. Il y a pléthore d’exemples de choses que j’ai écrites dans mes livres en pensant que c’était de l’imagination, et qui se sont réalisées par la suite, parfois de manière extrêmement précise.

Régine Arniaud : Une sorte de prémonition ?

Cypora Petitjean-Cerf : De prescience, je ne sais pas comment l’appeler.

Régine Arniaud : Vous recevez des gens en consultation. Je ne sais pas si on peut appeler ça un travail…

Cypora Petitjean-Cerf : Si, si, c’est un métier.

Régine Arniaud : Qu’est-ce que ça vous apporte à vous, et qu’est-ce que ça leur apporte, avec votre façon bien particulière de le faire ?

Cypora Petitjean-Cerf : Ce que ça m’apporte, c’est de connaître un tas d’univers que je n’aurais jamais connus sans ces consultants qui viennent de milieux très différents du mien. Il y a beaucoup de gens du droit, de la médecine…

Régine Arniaud : C’est étonnant, la médecine. On pourrait penser qu’ils sont très cartésiens.

Cypora Petitjean-Cerf : J’ai même eu un psychiatre, et une fois une psychanalyste, qui n’est pas médecin. On serait étonné de voir quelles catégories de population viennent consulter une voyante.

Régine Arniaud : Ils viennent pour quoi ?

Cypora Petitjean-Cerf : Dans le meilleur des cas, ils sont dans le doute, l’hésitation. Dans le pire, dans le désespoir.

Régine Arniaud : Il y a un gouffre entre les deux.

Cypora Petitjean-Cerf : Oui, le spectre est large. Ce que je leur apporte, c’est la possibilité de faire des choix : si vous prenez le chemin de gauche, il se passera ceci ; celui du milieu, cela ; celui de droite, autre chose. Maintenant, vous avez votre libre arbitre, agissez. Il y a des prédictions inamovibles, environ 20 % si je devais donner un chiffre : ça se passera comme ça, c’est tout. Mais le reste est conditionné par nos choix. Et puis ils viennent aussi me parler parce qu’ils aiment bien ma voix. Je les apaise, disent-ils.

Régine Arniaud : Vous n’êtes donc pas comme certaines voyantes qui vous assènent des prédictions en disant « quoi qu’il arrive, ce sera comme ça », ou pire, « il faut absolument que vous fassiez ceci, sinon ce sera une catastrophe ». Vous laissez aux gens la possibilité de réfléchir, de choisir. Vous donnez des directions.

Cypora Petitjean-Cerf : Tout dépend des consultations. Comme je vous le disais, certaines prédictions sont fixées. On peut prendre par la gauche, la droite ou le milieu, accélérer ou ralentir les choses, mais la finalité reste la même. C’est de l’ordre du destin, des choses incontournables. Mais ce n’est pas la majorité. La partie intéressante de ce métier, c’est de donner un aperçu de ce qui se passera si l’on fait tel ou tel choix.

Régine Arniaud : Et à vous, qu’est-ce que ça apporte ?

Cypora Petitjean-Cerf : D’autres univers, parfois inspirants pour la littérature, ou nourrissants pour moi à titre personnel. Et certains consultants deviennent des amis.

Régine Arniaud : Ce sont des rencontres.

Cypora Petitjean-Cerf : Oui, parfois très belles.

Régine Arniaud : C’est vraiment l’humain qui vous intéresse.

Cypora Petitjean-Cerf : J’adore les gens. Je déteste la foule, mais j’adore les individus. Là, c’est un rapport duel, en face à face, un lien privilégié. Je suis très curieuse de l’autre.

Régine Arniaud : Vous l’avez un peu dit, mais c’est le sujet qui nous réunit aujourd’hui : qu’est-ce que la voyance a apporté à votre travail d’autrice, et inversement ?

Cypora Petitjean-Cerf : C’est une bonne question. Je ne sais pas si la voyance a vraiment nourri mon travail d’autrice. En revanche, mon travail d’autrice a très clairement nourri la voyance, parce que j’ai une relation privilégiée avec les mots, et ce sont les mots qui construisent du sens. Prenons une femme désespérée par un chagrin d’amour : entre « il n’en a rien à faire de vous, il vous déteste » et « il est fou amoureux », il y a tellement de possibilités, de nuances. Il peut y avoir « il vous aime, mais il a peur, en raison de tel événement de son enfance ; si vous voulez que ça fonctionne, il faut activer cette partie-là de lui ». Il faut être extrêmement précis dans les termes. Manier les mots en tant que romancière, c’est évidemment un énorme atout en tant que voyante.

Régine Arniaud : Vous choisissez donc les mots que vous allez employer avec la personne en face de vous.

Cypora Petitjean-Cerf : Oui, et j’invite la personne qui consulte à formuler sa question de manière extrêmement précise. Certains le prennent d’ailleurs trop au pied de la lettre. Je pense à un jeune homme qui voulait absolument savoir si son ex allait le rappeler le 24 décembre avant ou après le déjeuner, parce qu’il mangeait chez son oncle.

Régine Arniaud : Là, on est dans un truc un peu bizarre.

Cypora Petitjean-Cerf : Il y avait du zèle, il est allé un peu loin. Mais j’invite les gens à bien choisir les termes, parce qu’ils influencent la qualité et la précision de la réponse.

Régine Arniaud : Est-ce que vous avez des flashs ? Est-ce que vous entendez, vous voyez ? Il paraît qu’il y a beaucoup de façons d’accéder à ça. Ou est-ce que vous lisez les cartes ?

Cypora Petitjean-Cerf : Il y a de tout. Il y a la clairvoyance : je vois un objet, la texture des cheveux d’une personne, l’écart entre les barreaux d’un balcon, comme je vous vois là, devant moi. C’est d’une grande précision et ça s’impose avec une force évidente. Il y a la clairaudience : j’entends des mots, des phrases. Il y a aussi des certitudes, qui ne sont ni des images ni des sons. Et parfois, c’est beaucoup plus diffus, une sensation, une impression sur laquelle je peine à mettre des mots, alors que c’est normalement ma spécialité. La lecture des cartes, c’est autre chose : on peut apprendre à les lire sans avoir de don particulier. Dans mon cas, c’est très souvent complémentaire. Les cartes donnent déjà des informations et convoquent des images qu’on n’aurait pas eues sans elles.

Régine Arniaud : C’est un lien entre les deux : vous voyez les cartes, et ça vous permet d’avoir des visions, d’entendre quelque chose. Mais avez-vous toujours besoin des cartes ?

Cypora Petitjean-Cerf : Ça dépend des gens. Avec certaines personnes, ça coule, je sors à peine mes cartes. Avec d’autres, il m’est arrivé de ne rien voir, c’était opaque. J’ai alors simplement lu les cartes, comme quelqu’un d’autre aurait pu le faire.

Régine Arniaud : Avez-vous déjà eu des consultations qui se passent mal, avec des gens que vous ne ressentez pas, ou qui pètent les plombs ?

Cypora Petitjean-Cerf : Les situations difficiles sont une minorité, mais c’est arrivé. Une fois, un homme est venu chez moi et je ne voyais rien. Je lui ai dit : « Non, ça ne marche pas. » Il est reparti, ce n’était pas grave. Une autre fois, une dame de soixante ans, bientôt à la retraite, l’air parfaitement normale, me pose d’abord des questions tout à fait classiques sur ses finances, sa retraite. Et d’un coup, tout a basculé. Je ne l’avais pas senti avant, je n’étais pas une bonne voyante ce jour-là. Elle avait une vraie pathologie, une psychose paranoïaque, je pense. Une fois les questions classiques épuisées, elle me demande : « Est-ce que vous pensez qu’on me surveille ? » Je réponds : « Non, pourquoi ? » Et d’un air entendu, elle me dit : « Parce que les jeunes femmes brûlent au bout d’un moment. » J’ai compris qu’elle était dans un univers mental très perturbé.

Régine Arniaud : Que faites-vous dans ces cas-là ?

Cypora Petitjean-Cerf : J’ai répondu tant bien que mal : « Non, je ne pense pas qu’on vous surveille. » Elle m’a dit : « Ah, ça me rassure. » Et elle est repartie contente.

Régine Arniaud : Ça peut être le socle d’une histoire.

Cypora Petitjean-Cerf : Ah oui !

Régine Arniaud : En tant qu’autrice, vous arrive-t-il de vous en servir ? Je ne dis pas que vous pillez la vie des gens, mais est-ce que ce qu’on vous confie en consultation vous donne parfois l’idée d’un roman, d’un personnage ?

Cypora Petitjean-Cerf : De toute façon, l’écrivain est un vampire. C’est un lieu commun, mais c’est la vérité. Cela dit, je n’ai pas encore pensé à piller mes consultants. « Piller » n’est pas un joli mot.

Régine Arniaud : Disons : est-ce que ça peut vous inspirer, en vous disant « quelle vie intéressante, ça ferait un beau personnage » ?

Cypora Petitjean-Cerf : Ce que j’ai pensé récupérer, pour un roman qui mettrait en scène une voyante, ce sont les moments drôles. Tout ce qui est tragique ou trop dur, non, parce qu’il y a une forme de secret médical.

Régine Arniaud : C’est important de le dire : ça reste entre vous et la personne qui consulte.

Cypora Petitjean-Cerf : Mais les petits moments drôles, je me réserve le droit de les utiliser. Un jour, un monsieur m’a demandé si je prenais la carte Vitale. Ça m’a fait rire. Les gens ne savent absolument pas ce qu’est la voyance, c’est une confusion complète. Celle-là, je me réserve le droit de la raconter, sans rien dévoiler de la vie de ce monsieur.

Régine Arniaud : Une dernière question sur la voyance, avant de parler de votre écriture : la responsabilité. Même si vous donnez plusieurs possibilités, vous orientez les gens. Ne craignez-vous pas qu’en rentrant chez eux, ils se disent « elle m’a dit de me méfier d’un brun aux yeux bleus, donc celui-là est mauvais », alors que pas du tout ?

Cypora Petitjean-Cerf : Je prends des précautions oratoires : dès le début de la séance, je rappelle que le choix leur appartient. La question de la responsabilité se pose surtout pour les questions médicales. Bizarrement, moi qui n’ai rien de scientifique, quand je vois quelqu’un, je sais en général quels sont ses points faibles, ses zones de fragilité, et ça ne s’est jamais démenti. Mais quand quelqu’un vient avec une pathologie très grave, un cancer, et demande « est-ce que je vais m’en sortir ? », c’est pesant. Je dis toujours que je peux me tromper.

Régine Arniaud : Et vous dites les choses ?

Cypora Petitjean-Cerf : En ce qui concerne la mort…

Régine Arniaud : C’est la grande question : faut-il le dire ?

Cypora Petitjean-Cerf : Je ne me pose même pas la question. Je leur dis que les cartes n’aiment pas parler de ça, mais je crois que c’est moi qui n’aime pas en parler.

Régine Arniaud : S’ils vous posent la question, vous ne répondez pas ?

Cypora Petitjean-Cerf : Non. Je dis que les cartes n’aiment pas en parler, et moi non plus. En revanche, je peux répondre à « comment va évoluer l’état de telle personne, à quoi faut-il faire attention ? ».

Régine Arniaud : Dans la voyance, on n’est pas dans l’imaginaire, ce n’est pas le bon mot, mais on est ailleurs. Quand on écrit, en revanche, on est dans l’imaginaire. Mais l’imaginaire part toujours de quelque chose de réel.

Cypora Petitjean-Cerf : Un auteur parle de soi avant tout.

Régine Arniaud : Racontez-moi votre travail d’autrice. J’ai sous les yeux votre premier roman, Le Musée de la sirène. Vous en avez écrit cinq, plus deux essais, car on ne l’a pas dit : vous êtes enseignante en lettres.

Cypora Petitjean-Cerf : Je l’étais.

Régine Arniaud : Vous l’avez été. Et vos essais portent sur ce métier.

Cypora Petitjean-Cerf : Oui. Mon tout premier livre, L’École de la dernière chance, est paru en 2005 aux éditions Stock. C’était un journal, tenu d’abord sur un blog, où je racontais au jour le jour ce qui se passait dans la classe relais que je coordonnais, une structure destinée à réparer les collégiens à la dérive. C’était hyper inspirant, hyper violent aussi, parfois très drôle, plein d’émotions. Ensuite, j’ai publié quatre romans, puis un nouvel essai sur l’école, consacré aux attentats de 2015.

Régine Arniaud : Ce ne sont pas des sujets simples.

Cypora Petitjean-Cerf : Non, ce n’est pas rigolo. Il portait sur la manière dont les élèves les ont reçus : je les avais fait écrire sur le sujet. Il s’intitule Ce jour-là, j’ai commencé à détester les terroristes, d’après les mots d’une élève de quatrième.

Régine Arniaud : Le titre vient donc d’une élève.

Cypora Petitjean-Cerf : Oui. Tout le collège avait été confiné parce que les frères Kouachi étaient passés juste à côté de l’établissement. On avait des hélicoptères dans le ciel.

Régine Arniaud : C’est du vécu.

Cypora Petitjean-Cerf : Ah oui. C’est devenu un livre aussi. J’ai ensuite publié un roman aux éditions du Serpent à plumes, et deux livres de cuisine.

Régine Arniaud : J’ai lu un de vos romans. Je trouve que vous avez vraiment une plume. Beaucoup de gens écrivent, mais, et ça n’engage que moi, il n’y a pas souvent de vrais auteurs. Vous avez une plume, un univers. Quand on commence votre livre, on a envie de le lire jusqu’au bout, on n’arrive pas à s’en détacher, on entre dans votre histoire, vos personnages. C’est assez formidable, et je vais lire les autres. Qu’est-ce que vous aimez dans la construction d’un récit : les personnages, l’histoire, un peu tout ?

Cypora Petitjean-Cerf : Ce que j’aime, c’est le moment de bascule très précis où le livre s’écrit tout seul. Je ne fais jamais de plan, je me lance, advienne que pourra. Au début, c’est difficile : il faut installer un décor, un contexte, caractériser les personnages. Et vient ce moment, au bout de 20, 30 ou 40 pages, c’est variable, où l’histoire s’écrit toute seule. Comme j’écris au fil de l’eau, je ne sais pas moi-même ce qui va se passer, je vis les aventures en même temps que mes personnages. C’est absolument génial et euphorisant quand ça arrive.

Régine Arniaud : Comment en êtes-vous arrivée à écrire un livre de cuisine ? Ce n’est pas du tout la même chose.

Cypora Petitjean-Cerf : Ça n’a rien à voir, d’autant que je ne cuisinais pas du tout au départ. Si on me l’avait dit il y a onze ou douze ans, je ne l’aurais pas cru. En 2015, je me suis séparée du père de mon fils aîné. Ça avait l’air d’une très mauvaise nouvelle, mais c’en était une très bonne, parce que j’ai fait une nouvelle rencontre. J’ai très vite compris que l’homme qui allait devenir le père de mon second fils, avec qui je vis aujourd’hui, aimait la bonne chère. J’avais envie de faire plaisir à cet homme si gentil, apparu comme un miracle. Qu’est-ce que je savais faire ? Des crêpes, rien d’autre. Il a tellement aimé cette pile de crêpes que je me suis dit : j’ai deux mains, un cerveau, il n’y a pas de raison que je ne puisse pas cuisiner autre chose. J’avais une cuisine minuscule dans le XVe, un mouchoir de poche, et je me suis mise à en sortir tout un tas de plats, de desserts, d’entrées. C’était la cuisine de l’amour. C’était comme un laboratoire de chimie, je faisais des expériences, ça m’amusait. Au bout d’un moment, j’ai eu une idée de concept, et c’est devenu Combine en cuisine.

Régine Arniaud : Aux éditions du Cherche Midi.

Cypora Petitjean-Cerf : C’est ça.

Régine Arniaud : Je feuillette le livre : il y a de tout, le steak, le gingembre, de la pâtisserie, le thon… C’est très varié.

Cypora Petitjean-Cerf : C’est très varié, mais c’est un livre de recettes qui permet de combiner et recombiner dans tous les sens toujours les mêmes ingrédients. Ils ont pour points communs de ne pas être chers, de se trouver partout et de se conserver au minimum deux semaines.

Régine Arniaud : Il y a donc vraiment…

Cypora Petitjean-Cerf : Un cahier des charges, oui.

Régine Arniaud : Ce n’est pas le hasard. C’est la cuisine du quotidien.

Cypora Petitjean-Cerf : Oui. Je ne suis pas cheffe. C’est la cuisine de placard, la cuisine de maman.

Régine Arniaud : Vous avez aussi un vaste projet depuis quelque temps, sur Instagram. Racontez-nous.

Cypora Petitjean-Cerf : J’ai une page Instagram à mon nom, Cypora Petitjean-Cerf. En mars 2026, j’y ai lancé une mini-série littéraire. J’avais envie de marier mon amour des petites scènes quotidiennes et mon amour de la cuisine. J’ai donc créé Pendant que ça cuit. C’est de la micro-fiction.

Régine Arniaud : Je l’ai vue, c’est vraiment de la micro-fiction. C’est très étonnant.

Cypora Petitjean-Cerf : Tous les lundis à 7 h 30, je publie un nouvel épisode, tout riquiqui. Là aussi, il y a un cahier des charges : il faut une vraie chute, nette, surprenante, émouvante, drôle ou les deux. J’ai écrit vingt épisodes seule, entre mars et juillet, puis j’ai fait une pause pendant l’été. Et en septembre 2026…

Régine Arniaud : Pardon, on va parler de septembre juste après. Dans cette mini-série, ce sont de petites phrases qui racontent une histoire, il faut faire défiler les images sur Instagram pour voir la suite. Est-ce que vous inventez tout ? Je crois qu’il y a aussi des choses que vous avez entendues.

Cypora Petitjean-Cerf : En général, je récupère des phrases frappantes, drôles ou émouvantes que j’ai entendues. Par exemple, quand mon fils aîné a eu 13 ans, il m’a dépassée en taille. Ça devait arriver, et comme je mesure 1,58 m, ce n’était pas très difficile. Nous marchions dans la rue, il me dominait, il m’a regardée et m’a dit : « Quand j’étais petit, je croyais que tu étais grande. » J’ai trouvé la phrase tellement forte qu’elle est devenue la chute de l’épisode 3. Beaucoup d’épisodes sont inspirés de petites phrases pêchées ici ou là, souvent auprès de mes enfants.

Régine Arniaud : Les enfants inspirent. Mais vous avez voulu faire évoluer la série, puisque vous y avez intégré d’autres autrices et auteurs.

Cypora Petitjean-Cerf : Oui, j’ai eu envie de créer une saison collaborative, et j’ai lancé ce chantier pendant l’été. J’ai contacté d’autres auteurs, et aussi des artistes qui ne sont pas auteurs, par exemple un producteur de musique, à mourir de rire, pour l’épisode 1. Je leur demande : « Donne-moi une petite phrase. » Une phrase que tu as inventée, que tes enfants ont dite, que tu as entendue. À partir de cette phrase ou de cette anecdote, je construis un épisode. Le cinquième est sorti aujourd’hui.

Régine Arniaud : Et quelle est votre envie aujourd’hui ?

Cypora Petitjean-Cerf : D’abord, terminer cette saison 2 et trouver de nouveaux collaborateurs. J’ai une petite réserve, attention, je suis très organisée, mais j’aimerais en trouver d’autres. J’aime aussi faire du bookstagram, parler des livres des autres que j’aime lire.

Régine Arniaud : Je l’ai vu. Vous mettez en valeur d’autres auteurs, c’est une démarche généreuse, pour faire connaître les artistes.

Cypora Petitjean-Cerf : J’adore ça. C’est la liberté et la puissance de ce réseau social. Les réseaux sociaux sont ce que nous en faisons : ça peut être une perte de temps abyssale, des débilités toute la journée, mais ça peut aussi être génial. Le bookstagram m’amuse, je vais en refaire. J’ai d’ailleurs un livre que j’ai tellement aimé que j’ai envie d’en parler.

Régine Arniaud : Et en tant qu’autrice ?

Cypora Petitjean-Cerf : J’aime tellement ma mini-série que je me suis dit que le récit court, c’est bien. Peut-être pas aussi court…

Régine Arniaud : Là, c’est vraiment très court, ce sont de petites phrases. C’est très particulier, il faut aller voir. On a l’habitude de textes qui n’en finissent plus, et personne ne lit sur les réseaux sociaux quand c’est trop long. Ce n’est pas succinct, c’est concentré.

Cypora Petitjean-Cerf : Dense, dépouillé. Ça m’amuse tellement que j’ai commencé à écrire des nouvelles, avec un fil rouge, bien sûr, parce que les lecteurs français ne sont pas très friands de nouvelles.

Régine Arniaud : Il paraît. C’est dommage.

Cypora Petitjean-Cerf : Ça ne se vend pas très bien, ce n’est pas tellement dans notre tradition littéraire. Mais je pense avoir trouvé un fil rouge efficace : les histoires sont à la fois séparées et reliées entre elles. J’y travaille activement. J’ai aussi un projet de livre de cuisine avec une amie autrice et journaliste.

Régine Arniaud : Votre mini-série pourrait-elle devenir un livre ?

Cypora Petitjean-Cerf : Pourquoi pas. Si un éditeur en avait envie, je pourrais aussi en ajouter. Je me demande s’il y a un public pour cette micro-fiction sous forme imprimée.

Régine Arniaud : C’est une bonne question. Avis aux amateurs, mesdames et messieurs les éditeurs !

Cypora Petitjean-Cerf : Ce n’est pas fait pour ça au départ, c’est taillé pour les réseaux sociaux, mais pourquoi pas.

Régine Arniaud : Auriez-vous envie de l’illustrer ?

Cypora Petitjean-Cerf : J’adore peindre et dessiner.

Régine Arniaud : Je le sais, c’est pour ça que je vous pose la question.

Cypora Petitjean-Cerf : Mais je ne pense pas être assez talentueuse pour le faire. Il faudrait faire appel à quelqu’un dont c’est vraiment le métier.

Régine Arniaud : On peut travailler ensemble.

Cypora Petitjean-Cerf : Ce que j’adore aussi, c’est la photo. L’illustrer de photos me plairait.

Régine Arniaud : Ça foisonne, vous avez plein de projets. Merci beaucoup, Cypora, merci pour tout. Je croise les doigts pour la mini-série. Likez, likez, likez, parce que plus il y a de likes, mieux c’est pour vous !

Cypora Petitjean-Cerf : Bien sûr, et mieux c’est pour mes clients !

Shahizar, peintre et médium

Régine Arniaud : Shahizar, c’est un nom qui me fait rêver, je le trouve très joli. D’où vient-il ?

Shahizar : Je l’ai emprunté à une amie, en lui demandant sa permission. Elle m’a dit : « Il n’y a pas de problème, c’est un prénom d’origine syrienne qui signifie Shéhérazade. »

Régine Arniaud : Est-ce que ça a un rapport avec le conte ?

Shahizar : Oui, mais je l’ai surtout choisi par sentimentalisme. Ma famille a vécu en Orient, notamment mes grands-parents, qui m’ont élevée. Mon père était militaire de carrière, il a fait trente-cinq ans au Maroc et a été décoré du Ouissam alaouite par Hassan II. Pourtant, il était corse, et ma grand-mère italienne. Ça n’a rien à voir avec l’Orient, mais ils l’adoraient.

Régine Arniaud : C’est donc un hommage à votre famille ?

Shahizar : Tout à fait, puisque ce sont eux qui m’ont élevée. Et j’aime beaucoup l’Orient aussi, je trouve que ce sont des pays magiques.

Régine Arniaud : Nous sommes là pour parler de votre parcours. Vous êtes peintre, et vous avez une vie parallèle, si on peut dire, puisque vous êtes médium depuis très longtemps.

Shahizar : Exactement.

Régine Arniaud : J’ai vu vos tableaux. Il y a effectivement quelque chose de l’Orient, c’est très orientalisant. Est-ce que je me trompe ?

Shahizar : Vous êtes tout à fait juste. Je compare aussi un peu ma peinture au surréalisme. Je suis une peintre autodidacte : dans ma jeunesse, je voulais faire les Beaux-Arts, mais ma famille n’a pas voulu. Dans les années 1970-1980, ce n’était pas très porteur, et on me disait que ça ne me mènerait à rien.

Régine Arniaud : C’est le cas de beaucoup de gens qui veulent se diriger vers une carrière artistique. Les parents ont peur, ils disent : « Ce n’est pas un métier. »

Shahizar : On me disait : « Prends un métier stable. » Je devais déjà avoir en moi cet esprit de liberté, d’indépendance, peut-être même de révolte. Je ne me voyais pas vivre dans un bureau, j’avais envie de bouger, j’étais attirée par tout ce qui était artistique. Finalement, j’ai opté pour le médical, en me disant qu’ils avaient peut-être raison.

Régine Arniaud : Obéir aux parents, à un moment donné.

Shahizar : J’ai un parcours médical. Je suis éducatrice spécialisée de formation, mais j’ai travaillé en cancérologie, où je dépistais les tumeurs du sein. C’était complètement à l’opposé de l’art, mais j’aimais le contact avec les gens. Puis j’ai eu un grave accident, et je n’ai pas pu continuer dans cette voie, car je ne pouvais plus rester debout et bouger comme je le souhaitais.

Régine Arniaud : Physiquement, c’est un métier parfois difficile.

Shahizar : Oui. Et quelque part, l’art m’a rattrapée au tournant. Comme j’étais aussi attirée par l’ésotérisme, j’allais à des conférences sur l’astrologie. J’habitais Paris à l’époque, j’en ai suivi beaucoup près de Saint-Lazare, et il y avait aussi les premiers salons de la voyance. J’y allais en novice. Je ne me disais pas que j’exercerais un jour, même si j’avais eu des flashs toute petite. Je ne les analysais pas, je ne savais pas ce que c’était.

Régine Arniaud : Nous parlerons de votre peinture tout à l’heure. Vous souvenez-vous de vos premières prémonitions, de vos premières sensations médiumniques ?

Shahizar : Je ne savais pas que ça se transmettait. Ma grand-mère maternelle avait des dons : parfois, elle disait des choses et elles arrivaient, mais elle ne le savait pas elle-même. Moi, j’ai commencé à avoir des perceptions à 5 ans, puis à 8 ans. Quand je voyais des gens, j’avais des visions colorées. Je voyais aussi des entités, des personnes décédées, et je me demandais ce que c’était, parce que c’étaient deux mondes complètement différents. Vers 15 ans, la nuit, quand je m’endormais, entre deux sommeils, je voyais des personnes se pencher sur mon visage.

Régine Arniaud : Ça doit être terrifiant quand on est jeune.

Shahizar : Perturbant, surtout. Je n’étais pas très à l’aise, je me demandais ce qui m’arrivait. Comme j’allais à ces conférences, j’ai posé la question à une amie médium. Elle m’a demandé : « Tu as vu une personne habillée en blanc ? » Je lui ai répondu que oui : au pied de mon lit, j’avais vu un homme, une ombre blanche, les bras croisés, avec une barbe blanche, qui me regardait. Elle m’a dit : « Tu as vu le maître du seuil. On commence tous par là. » C’est celui qui nous accueille quand on passe de l’autre côté. Je lui ai dit : « Oui, mais il me regarde, il ne parle pas. » Toutes ces visions me dérangeaient. Parfois, je voyais venir des gens très sympathiques, mais aussi des gens décédés dans des circonstances dramatiques, que je voyais dans l’état de leur accident. C’était pétrifiant. Ces visions se sont arrêtées, puis elles m’ont reprise beaucoup plus tard, au moment de mon accident, à 24 ans. Ensuite, je les ai stoppées par la méditation.

Régine Arniaud : Vous ne vouliez plus voir tout ça ?

Shahizar : Non, c’était dérangeant, épuisant. J’avais l’impression qu’on me prenait mon énergie, et j’avais besoin de me concentrer sur la vie normale, parce que je ne savais pas comment maîtriser tout ça. (Elle fredonne Avec le temps, de Léo Ferré.)

Régine Arniaud : Ce don de médiumnité n’est donc pas forcément un cadeau. C’est difficile, parfois douloureux.

Shahizar : Nous, les médiums, nous avons tous des vies cabossées.

Régine Arniaud : Pourquoi ? Est-ce qu’on le sait ?

Shahizar : Je ne sais pas. Je l’analyse ainsi : par la souffrance, on comprend mieux les gens. Ceux qui ont souffert, on est apte à les comprendre. Mais si l’on doit toujours passer par la souffrance pour comprendre l’autre, c’est tout de même difficile. Alors j’ai trouvé un palliatif : la méditation, la prière. Ça m’a aidée, renforcée face à ce que je vois, et ça m’aide à aider les autres, à ma mesure.

Régine Arniaud : Sans prendre aussi leurs énergies négatives.

Shahizar : Oui. La prière et la méditation forment aussi un bouclier. Et on est obligé de passer par là : en voyance, pour un médium, c’est auprès de la souffrance qu’on avance. Mais à un moment, je me suis dit que j’aimerais bien pouvoir respirer, me poser. J’ai un doctorat de philosophie, j’avais fait tout un parcours littéraire, je n’étais pas du tout scientifique. Inconsciemment, je voulais peut-être me raccrocher à l’art d’une certaine manière.

Régine Arniaud : À quel moment l’art est-il entré dans votre vie ?

Shahizar : Il a toujours été là. Je dessinais, je voulais prendre des cours, mes grands-parents me laissaient dessiner. Mais dans ma famille, nous sommes tous issus du milieu médical ou juridique.

Régine Arniaud : Très cartésien, donc.

Shahizar : Ma mère travaillait au ministère de la Défense, mon père est un ancien militaire, un ancien para, mes grands-parents étaient militaires de carrière, ma tante travaillait au tribunal, et il y a d’autres médecins. Au milieu, je suis le vilain petit canard de la famille. Ils n’acceptent toujours pas mon métier.

Régine Arniaud : Après toutes ces années ?

Shahizar : Ils n’y croient pas. Ils respectent ce que je fais, mais pour eux, je suis un peu E.T. numéro deux, l’extraterrestre de la famille.

Régine Arniaud : Quand vous parlez de révolte, c’est aussi ça : dans cette famille très cartésienne, vous avez dû vous imposer et imposer ce que vous étiez.

Shahizar : J’ai été élevée dans des écoles religieuses, l’Immaculée-Conception, Saint-Joseph, ce qui m’a apporté un équilibre, celui de ma foi, mes racines. Ma famille est très croyante. Mais mon père savait rire de lui-même. Je suis originaire de Carpentras. Un jour, au marché, je passe à côté de lui alors qu’il discutait avec un ami brigadier-chef. Je dis bonjour, et il lui dit : « Ne fais pas attention à elle, l’uniforme, elle n’aime pas trop. » Il avait un très grand respect des autres, une vraie tolérance. Il en fallait pour me supporter, parce que je réagissais différemment, j’avais cet instinct de liberté, je ne supportais pas l’intolérance. Mais ils respectaient ce que pensait autrui, et ça m’a aidée. La peinture, elle, est vraiment venue quand j’ai perdu un à un les membres de ma famille. Il n’y avait presque plus personne. Face à cette grande souffrance, je me suis demandé : qu’est-ce que je fais ? Il fallait que j’exorcise toute cette douleur. Je me suis mise à peindre, peindre, peindre, et j’ai commencé à passer des concours. Comme je suis autodidacte, sans diplôme dans ce domaine, je me suis inscrite à l’Espace Auteuil, où j’ai présenté une toile intitulée Hommage à Van Gogh, qui m’a valu la cotation de Rouen en 2004.

Régine Arniaud : Il y a donc eu une reconnaissance.

Shahizar : Oui. J’ai exposé, j’ai travaillé la peinture pendant une vingtaine d’années, j’ai exposé à New York, en petit format. J’ai offert une toile au Lions Club pour la recherche sur Alzheimer, et trois toiles à l’association Crème, à Monaco, pour les animaux martyrisés de Roumanie. Mes toiles ont été vendues aux enchères. Vendre pour vendre, ce n’est pas ce qui m’intéresse. On n’est que de passage : si l’on peut faire du bien à autrui par la peinture, autant que ça serve. Si l’on vient me chercher pour une œuvre humanitaire, j’accepte. La vie est courte, les temps sont très difficiles, on ne sait pas où l’on va. Il faut savoir donner pour recevoir. J’ai toujours été élevée comme ça.

Régine Arniaud : C’est votre façon de voir la vie.

Shahizar : C’est un leitmotiv. Et là, je me suis remise à peindre.

Régine Arniaud : J’ai regardé vos tableaux, ils sont très beaux. En voici un, par exemple. C’est un collage ?

Shahizar : C’est une technique mixte : de l’acrylique avec une incrustation à la feuille d’or, de la nacre, des turquoises et des inclusions de verre.

Régine Arniaud : Il y a du verre, c’est en relief. Et c’est surtout très coloré, très lumineux. Qu’est-ce que peindre représente pour vous ? Et pourquoi peignez-vous ça plutôt qu’autre chose ?

Shahizar : À cette époque-là, j’avais peut-être besoin de plus de brillance dans ma vie, parce que j’ai traversé des moments difficiles. Là, je vais me mettre à peindre pour une exposition qu’on m’a demandée sur l’Égypte. Je suis fascinée par l’Égypte. J’ai décidé de faire l’année prochaine un voyage de douze jours en Égypte, certainement avec Patrice Marquis, qui organise le salon Cœur de l’invisible. Nous ferons toute la vallée du Nil, Saqqarah, nous descendrons dans les pyramides. Il m’a dit qu’on pouvait même s’allonger dans un sarcophage. J’ai refusé : avec les dons que j’ai, je ne sais pas qui je vais incorporer. Il faut parfois se méfier. Le reste, je veux bien. On pourra aussi aller entre les pattes du Sphinx : il y aura une égyptologue avec nous, et une privatisation du site est possible.

Régine Arniaud : C’est extraordinaire !

Shahizar : Il n’y aura que notre groupe. Au mois de mai, je me suis dit : c’est le moment ou jamais, si tu ne le fais pas maintenant, tu ne le feras jamais. Je vais donc me pencher sur l’Égypte pour mes tableaux, surtout à base de feuille d’or et de feuille d’argent. Je l’ai en tête, mais je ne l’ai pas encore calqué.

Régine Arniaud : Ce qui m’intéresse, ce sont ces deux vies. Au départ, elles n’étaient peut-être pas simultanées, mais à un moment, vous peigniez tout en étant médium. Qu’est-ce que la médiumnité apporte à votre art, et l’art à votre médiumnité ?

Shahizar : Quand j’ai fait l’Hommage à Van Gogh, qui a été reconnu, avec ces fameux tourbillons, je me suis dit qu’il avait dû venir m’aider pendant la nuit, parce que si je devais refaire ce tableau, je ne pourrais pas. Je pense que des peintres créateurs de l’au-delà viennent m’aider, peut-être pour la technique, la forme ou les couleurs.

Régine Arniaud : Diriez-vous qu’on guide votre main, d’une certaine façon ?

Shahizar : Peut-être, ou peut-être pas, parce que j’ai un tempérament un peu exclusif.

Régine Arniaud : Vous ne faites pas toujours ce qu’ils veulent ?

Shahizar : Voilà, je dirige moi-même ma vie. Mais, ma foi, pourquoi pas ? Je sens leur présence.

Régine Arniaud : Avez-vous eu envie, à un moment, de prendre des cours ? Même si, franchement, Van Gogh, par exemple… ce n’est pas obligatoire.

Shahizar : Je fais surtout du surréalisme. Lors de mes premières expositions à Nice, je me souviens d’avoir dit au monsieur qui tenait la galerie que je devais prendre des cours de peinture. Il m’a répondu : « Vous n’en avez pas besoin. » Je lui ai expliqué que, techniquement, je mets beaucoup plus de temps que quelqu’un qui a appris les codes, qu’il me faudrait certains raccourcis. Mais non : je fais ce que je ressens.

Régine Arniaud : Ce que je vais dire n’est peut-être pas juste, mais quand vous êtes en consultation, dans un état médiumnique, des tableaux, des images, des couleurs vous viennent-ils en tête ?

Shahizar : Je dissocie les deux : la peinture est une chose, la médiumnité en est une autre. Ce sont deux domaines complètement différents. En peinture, en revanche, on m’a souvent comparée à Pollock, parce que je peins par projections, avec des inclusions. Je ne connaissais pas ce peintre, je me suis documentée par la suite.

Régine Arniaud : C’est donc vraiment de l’instinct.

Shahizar : Oui. Je peux peindre avec du cuir, du métal. J’ai le tableau en tête, ensuite je le calque.

Régine Arniaud : Vous avez une approche complètement différente : vous avez envie de travailler une matière, alors vous la prenez et la travaillez comme vous le sentez.

Shahizar : C’est tout à fait ça. Chez moi, on me dit qu’il faudrait quand même que je range, parce que les artistes ne sont pas très ordonnés.

Régine Arniaud : C’est souvent la pagaille.

Shahizar : Parce que je me dis souvent : ça, je le mets de côté, il me le faudra après. J’entasse, mais je m’y retrouve, je sais où j’ai mis ce qui est métallique, par exemple. Une amie, mariée à un peintre de Monaco, est venue me voir et m’a dit : « Ne cherche pas, les artistes sont bordéliques. » Je n’ai pas trop apprécié le qualificatif.

Régine Arniaud : C’est le mot qui m’était venu aussi, mais je ne l’ai pas dit !

Shahizar : Mais je le reconnais. Ma pièce où je peins a le droit d’être en désordre.

Régine Arniaud : Vous avez donc un coin à vous. Où que vous habitiez, quand vous déménagez, vous vous dites tout de suite : cet endroit-là sera pour ma peinture.

Shahizar : Tout à fait.

Régine Arniaud : Est-ce un endroit différent des autres ? Pourquoi celui-là plutôt que la pièce d’à côté ?

Shahizar : Peut-être parce que c’est l’évasion. Il me faut mon coin à moi pour créer, pour peindre. Je peins la nuit, je suis vraiment un oiseau de nuit.

Régine Arniaud : Êtes-vous un peu comme les animaux, avez-vous cette prescience ? Sentez-vous les choses avant tout le monde ?

Shahizar : Je suis une médium auditive, visuelle et sensitive. J’entends, on me parle. J’ai des flashs, des visions. Et je perçois aussi des odeurs : une odeur de rose, pour moi, c’est l’amour ; une odeur nauséabonde peut signifier la maladie, un accident, une perturbation. Je fonctionne comme ça. Quand quelqu’un entre dans ma pièce, je connais déjà son problème, en le voyant ou en lui serrant la main, parce que je reçois des vibrations en direct. Je peux utiliser mes tarots, mais c’est plutôt un support. En principe, en tant que médium, je n’en ai pas besoin.

Régine Arniaud : J’avais justement une question qui me semble intéressante. Actuellement, dans le monde, c’est très compliqué : les guerres, beaucoup de violence. Les gens ont besoin d’être rassurés et se tournent beaucoup vers l’occulte. Que pensez-vous de ce qui se passe à ce niveau-là ? Parce qu’il y a vraiment de tout.

Shahizar : D’abord, je ne pratique pas de travaux occultes, la magie, la sorcellerie. Je ne vois pas la voyance comme ça. Pour moi, la voyance, c’est aider. L’occulte, c’est autre chose, c’est de la magie : provoquer, maîtriser une destinée. Ce n’est pas ma tasse de thé. Pour moi, la voyance repose d’abord sur la spiritualité. Quant à ce qui se passe actuellement, il y a un carré Saturne-Mars qui provoque une violence au niveau des énergies. Il y a eu aussi le passage de Saturne avec Pluton, et nous avons été impactés par les deux éclipses. Cette année, qui n’est pas encore écoulée…

Régine Arniaud : 2026, donc.

Shahizar : Le mois de mai 2026 a été secoué par certains phénomènes, et nous avons les mêmes aspects pour septembre et octobre. Ce sont les mêmes aspects qu’au moment de la chute du mur de Berlin.

Régine Arniaud : Il y avait quelque chose de semblable à cette époque-là ?

Shahizar : Les mêmes qu’en 1789, à la Révolution, ou qu’au temps de la guerre de Sécession. Ce sont des amas planétaires en opposition avec d’autres planètes. Par exemple, pendant une vingtaine d’années, les Vierge ont connu le passage de Saturne, une planète lente et une planète d’épreuve. Les Lion ont eu un problème avec Saturne, et Pluton en opposition. Ils ont eu quelques soucis, qui risquent de se reproduire à partir de février 2027. Pour moi, septembre-octobre, c’est un Mai 68 mondial : la planète est en ébullition, en colère, et la nature se révolte aussi. On a des tornades, des sécheresses, de fortes chaleurs, le climat est complètement déglingué. Ça va avec le reste. Et je dis que la prière peut apporter beaucoup de lumière au monde, notamment le respect d’autrui et la temporisation.

Régine Arniaud : Est-ce pour ça que beaucoup de gens se tournent vers la spiritualité, et viennent voir des personnes comme vous pour calmer leurs peurs ?

Shahizar : Je pense. Soit ils viennent nous voir, soit ils rejettent tout ça, peut-être par peur. C’est l’un ou l’autre. Mais les gens ont besoin de se raccrocher à quelque chose.

Régine Arniaud : Terminons sur une belle note. Ce don que vous avez reçu à la naissance, et qui n’a pas toujours été facile à vivre au quotidien, ne vous a-t-il pas aussi été donné pour ouvrir un cœur d’amour, de bienveillance envers cette humanité qui traverse des turbulences ?

Shahizar : De toute façon, on garde toujours quelque chose de l’éducation qu’on a reçue. Quand j’ai commencé la médiumnité, on m’a dit de lire La Vie des Maîtres, de Baird T. Spalding, édité chez Robert Laffont, qui relate tout le parcours christique mais aussi toutes les valeurs humaines, puis le livre d’Allan Kardec.

Régine Arniaud : Allan Kardec, une grande figure du spiritisme au XIXe siècle.

Shahizar : Oui, et Mademoiselle Lenormand aussi, je me suis documentée sur tout ça. Ce qui en découle, c’est que les gens ont besoin de se raccrocher à la foi, à quelque chose, et que dans ce monde de violence, on n’arrive plus à trouver les valeurs. Jeune, je récusais un peu l’éducation qu’on m’avait donnée, parce que j’avais l’impression qu’on m’imposait les choses. Finalement, je me suis dit qu’on me les avait imposées dans le bon sens du terme : pour respecter autrui, et pour aider autrui. Mon parcours est un peu atypique, mais je pense que tout est là. Et c’est là aussi dans l’art, parce que l’art, la culture, aident l’être humain, quoi qu’on en dise. C’est très important. On peut aussi offrir des toiles pour aider, pour la recherche, pour une mission. Pourquoi pas ? L’art doit aussi servir à ça.

Régine Arniaud : L’art vous fait du bien à vous, mais il fait aussi du bien aux autres.

Shahizar : Oui, aussi.

Régine Arniaud : Merci, Shahizar. Nous allons finir sur cette jolie note qui parle d’art. Merci pour votre gentillesse, vous nous avez parlé à cœur ouvert, et c’est important.

Shahizar : Merci à vous. J’ai essayé. Comme disait mon grand-père, « tu es comme tu es ». Il me disait toujours : « Tu vois, dans la vie, je n’ai pas grand-chose, mais j’ai les mains blanches. »

Régine Arniaud : C’est joli.

Shahizar : Ça veut dire ce que ça veut dire. Il avait un très grand respect des autres, même si l’on se dit « c’est un militaire ». Je vais vous faire sourire : quand j’étais jeune et que je le voyais regarder le défilé du 14 Juillet, je me disais « encore le défilé ! ». Maintenant qu’il n’est plus là, il m’arrive de le regarder, et je me dis que de là-haut, il doit sourire : « Tiens, quand elle était là, elle rejetait tout en bloc. » Comme quoi, on en garde quelque chose.

Régine Arniaud : Il est resté en vous. Les gens qu’on aime restent avec nous.

Shahizar : Tout à fait, ils sont là. Et même doublement : l’endroit où je vis porte un nom qui signifie en grec « santé et protection ». Et ma grand-mère, d’origine italienne, s’appelait Lucienne, et il y a tout près le port de Santa Lucia. Je pense que j’ai les deux avec moi.

Régine Arniaud : Vous avez les deux protections.

Shahizar : Tout à fait.