(Transcription de l’interview réalisée en anglais le lundi 5 octobre à l’Opéra Bastille).
À écouter ici.
Je vais bien, merci. C’est un plaisir d’être ici avec vous. En ce moment, je passe simplement mon temps à me reposer et à récupérer entre les représentations, puis je viens ici, je joue un Hamlet magnifique et je repars pour un tour.
Je dois d’abord dire qu’il s’agit pour moi d’une prise de rôle, que c’est ma première Ophélie dans cet Hamlet dans lequel Krzysztof Warlikowski a évidemment apposé sa marque personnelle. Cela dit, je suis aidée par le fait que mon répertoire comprend déjà de nombreux rôles de ce type : des jeunes femmes essentiellement écrasées par la pression de la société, de la famille, des circonstances ou de l’amour. J’ai donc une certaine expérience en la matière !
Enfin, je fais preuve de modestie en disant « une certaine expérience », car j’ai chanté bien des fois Lucia, ou La Traviata — qui est aussi, rappelons-le, une jeune femme dans le livret —, ainsi que Gilda ou Pamina. Je connais bien ce genre de profil psychologique. Mais cela reste toujours un défi, je dois l’admettre, car, comme vous le voyez, je n’ai pas exactement le profil d’une ingénue de quinze ans (rires).
Je dois donc puiser au plus profond de moi-même chaque fois que j’interprète ces rôles et tenter de me rappeler ce que je ressentais à quinze ans, comment je percevais le monde et le sérieux que j’attribuais à certaines choses, même lorsqu’elles ne l’étaient pas tant que ça. Aujourd’hui, je verrais ces choses avec un regard totalement différent. Mais le fait de raviver ces souvenirs et de faire appel à mon vécu m’a beaucoup aidée.
Cela m’aide aussi d’être passionnée par la psychologie en général ; c’est une véritable passion, l’un de mes domaines de prédilection. C’est pourquoi, pour tous les personnages que j’incarne sur scène, je suis une démarche longue et complexe pour tenter de les comprendre et de me mettre à leur place. Il faut dire que chaque représentation et chaque mise en scène sont uniques. Il est très frustrant pour moi lorsque, dans une production donnée, je ne réussis pas à m’identifier à mon personnage. Par conséquent, parvenir — au fil des répétitions et des échanges avec le metteur en scène, en l’occurrence Krzysztof Warlikowski — à comprendre cette jeune fille et ses réactions, et même si je n’agirais pas de la sorte dans la vraie vie, m’apporte une immense satisfaction. Et je dois dire que ma plus grande joie vient des messages que je reçois de la part des spectateurs, qui me confient à quel point le spectacle les a touchés et émus. Lorsque l’on aborde une œuvre aussi psychologique qu’Hamlet, il est facile de se perdre un peu dans les aspects intellectuels de l’histoire ; réussir à transmettre l’émotion qui s’en dégage constitue donc, pour moi, la plus belle des récompenses.
Absolument ! Et je pense aussi que toute la montée en tension qui précède contribue à rendre cette scène si puissante. Surtout, par exemple, la dernière fois où l’on me voit sur scène, dans le trio avec Gertrude et Hamlet. C’est à ce moment-là que l’on commence à comprendre que les choses ont terriblement mal tourné pour Ophélie : elle subit un rejet brutal de la part d’Hamlet, un rejet auquel elle ne s’attendait absolument pas. Elle n’avait jamais connu une telle situation ; le contraste est immense entre le Hamlet qu’elle a connu et aimé, et celui qu’il est devenu. Tout au long de l’opéra, elle tente de préserver cette légèreté, cet optimisme, d’une certaine manière de faire contrepoids aux ténèbres qui envahissent Hamlet. Et c’est dans cette scène, dans ce trio, qu’elle perd pied.
Les ténèbres l’emportent ; sachez qu’elle perd la lumière, qu’elle perd l’espoir, qu’elle perd l’optimisme… et que les ténèbres gagnent du terrain. C’est le point de rupture.
Pas du tout ! (rires)
Il faut dire aussi qu’il s’agit de mon premier rôle important en français. Auparavant, je n’avais chanté que Micaela — un rôle qui, vous le savez, ne comporte pas une très grande quantité de chant — et jamais en France ; j’accorde donc une attention particulière au texte. Cela dit, j’ai bénéficié d’une aide précieuse ici, au théâtre, notamment pour la diction, ainsi que de l’accompagnement du coach avec qui j’avais travaillé avant mon arrivée.
Oh, j’en suis tellement heureuse. C’était ma plus grande source d’angoisse, car, comme je l’ai dit, je n’ai pas beaucoup d’expérience dans le répertoire français ; ce n’était pas tant l’aspect vocal qui m’inquiétait, mais la langue. Au début, le défi consistait à trouver un placement de voix suffisamment haut pour garantir une diction précise : si la voix est placée trop bas, tout a tendance à se mélanger un peu au niveau de la bouche, les voyelles perdent de leur netteté et les consonnes manquent de mordant. C’était là mon principal défi : placer ma voix un étage plus haut, un niveau au-dessus de ce que je ferais pour l’italien. Et cela s’est avéré extrêmement bénéfique pour ma voix. Cela a été très…
Comment dire ? Cela m’a procuré beaucoup de satisfaction, car j’ai découvert de nouvelles couleurs et de nouvelles possibilités vocales grâce à la langue française. Cela m’a vraiment donné envie d’explorer davantage la musique française. J’ai déjà dit à mon agent que le français semblait convenir parfaitement à ma voix et qu’il fallait donc approfondir cette voie. Car jusqu’à présent, j’étais surtout connue principalement dans le répertoire italien. Alors je me suis dit : « Non, non, non, il faut élargir un peu le répertoire », car le français est très bénéfique pour la voix. Je veux en faire davantage à l’avenir.
J’ai déjà chanté ici, en fait, mais je comprends pourquoi cela n’a pas eu autant de visibilité, car le rôle d’Ophélie est d’un tout autre niveau.
Mais oui, je suis déjà venue : j’ai chanté Donna Anna dans Don Giovanni et, la toute première fois, j’étais venue au Palais Garnier pour Seven Deads of Maria Callas avec Marina Abramović. J’y avais interprété environ la moitié de la scène de la folie de Lucia di Lammermoor — c’était mon petit rôle (enfin, pas si petit que ça) dans le spectacle de Marina. Alors quand j’ai reçu la proposition pour Hamlet, il était très clair pour moi que c’est ce rôle qui allait vraiment me faire connaître du public parisien ; car, comme je l’ai dit, chanter Donna Anna ou chanter Ophélie, ce sont deux choses totalement différentes.
Je pense que Lucia a été le rôle révélateur pour ma voix et ma carrière artistique. Avant Lucia, je ne chantais pas tout à fait le répertoire qui me convenait ; je cherchais encore ma voix, mon identité artistique. Puis, lorsque j’ai abordé Lucia, il est devenu évident que c’était la voie à suivre. Et même aujourd’hui — j’ai fait mes débuts dans ce rôle en… je crois que c’était en 2016 — même après tout ce temps, chaque fois que je sens que je ne suis pas satisfaite avec mes sensations vocales, que je sens qu’il se passe quelque chose qui ne me plaît pas, je reviens toujours à Lucia. Même si ce n’est que pour travailler le rôle, cela permet à ma voix de retrouver un équilibre sain. Lucia est donc en quelque sorte ma référence ; je continue de chanter ce rôle assez souvent et je l’ai toujours à mon programme pour l’avenir. Je crois que le contrat le plus lointain que j’ai signé pour Lucia porte sur l’année 2029. Et qui sait pour la suite ?
J’en profite pour dire à quel point je suis reconnaissante envers cette petite communauté d’amateurs d’opéra qui voyage partout. C’est un honneur pour moi, vraiment, de retrouver les mêmes personnes dans différents pays et de savoir qu’elles ont fait le déplacement parce qu’elles ont aimé ce qu’elles avaient entendu auparavant. Pour moi, c’est la preuve ultime que je suis sur la bonne voie.
Toute ma carrière s’est construite ainsi. Je n’ai jamais misé sur le marketing, car je crois davantage en mon art et en mon chant qu’au marketing. Le fait d’être arrivée aussi loin — d’avoir littéralement chanté dans tous les théâtres majeurs, ou presque (il ne manque plus que la Scala, où je dois d’ailleurs participer à deux productions cette saison) – réside, pour moi, dans le fait qu’il était très important de parvenir à ce stade uniquement grâce à ce que le public a entendu lors de mes représentations. Il en va de même pour les directeurs de casting : je n’ai jamais signé de contrat sans qu’ils m’aient entendue et qu’ils aient été pleinement satisfaits de ce qu’ils avaient entendu et vu. C’est ainsi que mon réseau s’est développé : les gens se recommandent mutuellement de venir assister à mes spectacles, et j’en suis très honorée.
Bien sûr, bien sûr. Je ne dirais pas non (rires).
C’est très long. C’est long et, techniquement, c’est aussi un défi immense. Mais, d’une certaine manière — je crois que c’est simplement ma mentalité depuis le début – je ne fuis pas les défis. J’aime d’abord me prouver que j’en suis capable ; j’aime trouver des solutions aux problèmes, et faire en sorte que les choses fonctionnent. Et je pense que c’est pour cela que mes rôles — mon répertoire — sont essentiellement constitués de rôles qui sont jugés très difficiles par beaucoup de sopranos. Je suis obsédée par la technique. J’ai passé tant d’années, au début, à me concentrer uniquement là-dessus, rien d’autre ne comptait… Je ne me concentrais pas sur le jeu d’acteur, ni sur l’interprétation, ni sur le marketing, comme je l’ai mentionné. Dès le départ, je me suis tellement focalisée sur ma technique. Je voulais m’assurer d’atteindre un niveau où plus rien ne me fait vraiment peur, où je peux faire tout ce que je veux de ma voix, où je peux donner à mes personnages la couleur souhaitée sans avoir à m’inquiéter ou à chercher des solutions une fois sur scène.
Je parviens à un stade où plus rien ne m’effraie vraiment, où je peux faire tout ce que je veux, donner à mes personnages toutes les nuances nécessaires sans avoir à m’inquiéter ni à chercher des solutions sur scène sur le vif, vous voyez, car ça, c’est angoissant. Tous les jeunes chanteurs le savent : l’inconnu est angoissant. Monter sur scène sans savoir comment les choses vont se passer. J’avais un trac épouvantable. Épouvantable. Au point de ne pas pouvoir chanter un seul air. C’était à ce point-là. C’était aussi une motivation pour moi : je savais qu’une fois ma technique maîtrisée et que je serai sûre de ce que je faisais de ma voix, le trac s’atténuerait. Et c’était vrai. C’était vrai ! Donc oui ! Par exemple, le rôle de Constanze est un cauchemar pour tant de sopranos. Donna Anna aussi. J’entends tout le temps dire : « Oh, la tessiture est horrible. » Elle vous maintient dans une zone tendue. Moi, j’adore ça ! C’est ce qu’il y a de plus sain. Et puis, il y a Lucia, Elvira, tout le répertoire du bel canto qui m’attend. Oui, je trouve une certaine satisfaction à voir mon activité comme celle d’un athlète de haut niveau, vous voyez ? Plus le défi est grand, plus la satisfaction est immense !
Oui, il y en a un ! C’est un plaisir dont on ne se rend pas compte immédiatement, ou qui ne survient pas tout de suite, car comme je l’ai dit, c’est d’abord le défi qui prime. Il s’agit d’abord de trouver la solution : comment résoudre ce problème ? Comment faire en sorte que cela fonctionne ? Et une fois que l’on a résolu tout ce qui relève, vous savez, du plan mental ou de la technique, alors on peut vraiment commencer à en profiter. Il y a aussi une certaine liberté dans le bel canto grâce au rubato et aux tempi parfois lents ; on peut se permettre de faire de plus longues pauses, des moments où le public respire à l’unisson avec vous. Mais à condition que ces pauses soient porteuses de sens, qu’elles expriment quelque chose. Je déteste par-dessus tout lorsque les vocalises, les acrobaties vocales ou les pauses qui n’expriment rien. Je ressens une grande frustration si j’entends cela ou si je le fais moi-même. Je ne peux pas supporter une telle chose. Ainsi, tout ce qui se passe sur scène doit, pour moi, être au service du personnage et de l’action dramatique. Le bel canto offre une grande liberté à cet égard. Aujourd’hui, après avoir interprété Lucia à maintes reprises, je peux dire qu’en montant sur scène, je sais que je vais m’offrir quelque chose de très précieux à cet instant précis et que j’offrirais au public quelque chose qu’il chérira et dont il se souviendra. C’est ce qui compte le plus pour moi ! Quand les gens viennent me voir après le spectacle ou m’envoient des messages du genre : « Mon Dieu, j’ai fondu en larmes pendant votre air, j’ai été tellement touché… ». Ou parfois, je reçois des messages à cinq heures du matin, sur Instagram ou sur les réseaux sociaux, des messages qui disent : « Je n’arrive pas à dormir, je n’arrête pas de penser à ce que j’ai ressenti ». C’est le plus grand des honneurs, la plus grande des joies car pour moi, c’est ça l’opéra, vous comprenez ? Nous faire vivre des émotions qu’on ne croise pas tous les jours dans la rue. Nous faire ressentir des choses dont on rêve parfois, tout simplement, de les vivre une fois dans notre vie. Et pour moi, le fait de pouvoir vivre cela sur scène, soir après soir… c’est très addictif. C’est vraiment addictif.
Pour moi, les noms qui me viennent tout de suite à l’esprit sont ceux de Mariella Devia,qui possédait une technique fabuleuse, vraiment fabuleuse. Elle a été l’une de mes plus grandes sources d’inspiration sur le plan technique. Et Montserrat Caballé, pour la souplesse de sa voix, la douceur de son timbre et sa gestion des nuances piano — vous savez, la façon dont elle gérait le contraste entre les moments de puissance et les passages piano ; c’est ce sublime que je recherche. Oui, je peux dire que ces deux artistes sont mes principales sources d’inspiration. Sans oublier ma compatriote roumaine Virginia Zeani ; elle chantait un répertoire légèrement différent du mien, mais cette technique, cette passion et l’engagement qu’elle mettait dans ses rôles…
Oui ! Bien sûr, il y en a, et j’en ai déjà certains de prévus pour les cinq prochaines années. D’importants débuts dans le répertoire belcantiste m’attendent ; je suis très enthousiaste à cette idée et je dois bien me préparer. Il y a aussi d’autres rôles pour l’avenir — je ne peux malheureusement pas encore en parler, mais je suis très impatiente. Certains rôles m’ont été présentés comme étant impossibles ; on me disait : « c’est très difficile à chanter, mais nous pensons que vous en êtes capable ». Et j’ai accepté. C’est vraiment un défi d’un tout autre niveau. Un niveau supérieur. Mais oui, absolument. Je poursuis mon exploration du bel canto avec davantage de Bellini et de Donizetti.
Je vais bientôt reprendre mon rôle dans Maria Stuarda, que je n’ai chanté qu’une seule fois il y a quelques années. C’est la même chose pour I Puritani : je ne l’ai interprété qu’une fois, en 2019, je crois. Ce sera donc la deuxième fois. Oui, il y a vraiment beaucoup de rôles. Et puis, vous savez, j’arrive à un stade de ma carrière où ma voix montre qu’elle a envie d’aller plus loin. Il est temps d’expérimenter un répertoire un tantinet plus lourd, tout en essayant toujours d’agir intelligemment et de ne pas brûler les étapes, vous voyez ? C’est un véritable défi. Un défi de taille : savoir comment sa voix réagira et de quoi elle sera capable dans cinq ans.
Eh bien, cette saison me réserve quelques concerts : deux concerts consacrés à Strauss, l’un avec l’Opéra de San Francisco et l’autre avec l’orchestre de la Komische Oper de Berlin sous la direction de James Gaffigan, en novembre. Ensuite, je chanterai La Traviata en Chine en décembre. Et puis…
Oui, oui, oui. C’est ma vie en ce moment. Puis, en janvier et février, je serai à Milan, à la Scala, pour mes débuts dans ce théâtre avec le rôle de Donna Anna. J’en suis très heureuse, car c’est toujours agréable de faire ses débuts dans un théâtre sans trop de pression, un peu comme à Paris, vous voyez ? Lorsque j’avais débuté avec Donna Anna, il n’y avait pas trop de pression, j’avais pu prendre mes marques sur scène, avec le public, avec tout — avec la ville aussi — avant d’aborder des projets plus importants.
C’est la même chose pour la Scala aujourd’hui. Je débute avec Donna Anna en février, puis j’y retourne en juin pour I Puritani, ce qui représente un événement majeur pour moi — et pas seulement pour moi. D’après ce que j’ai compris, il s’agit d’une nouvelle production des Puritani, un opéra qui n’avait pas été joué à la Scala depuis 50 ans.
Oui. Enfin, vous savez, le répertoire est tellement vaste. Je n’ai pas demandé, je n’ai pas cherché à savoir, qui a chanté Elvira précédemment à la Scala. Je ne crois pas vouloir le savoir, car je ne veux pas m’ajouter une pression supplémentaire.
Puis, je ferai mes débuts dans un nouveau rôle en français au Staatsoper de Berlin, dans Les Pêcheurs de perles, et j’y serai aussi avec ma Traviata ; voilà à quoi ressemblera ma saison jusqu’en juillet.
Eh bien, peut-être simplement dire que je suis très, très reconnaissante et très honorée — et aussi un peu surprise — de l’accueil chaleureux que le public français, et plus particulièrement le public parisien, a réservé à mon interprétation d’Ophélie ; cela compte énormément pour moi. C’est très important, car cette production a marqué pour moi une véritable étape, un palier franchi dans ma carrière, dans mon art et dans mon chant, tout comme les représentations qui n’ont cessé de gagner en intensité à chaque fois. L’interprétation s’enrichit constamment. Et je ne parle pas seulement de moi : la distribution est fabuleuse, l’orchestre joue à merveille. Quant au chœur, je suis vraiment impressionnée par sa sonorité. C’est un tel bonheur de vivre cette expérience et de voir notre évolution. Chaque soir, nous apportons de nouvelles nuances aux personnages. Nous communiquons davantage entre nous ; il existe une connexion incroyable entre nous tous. C’est une expérience vraiment très, très particulière, et je peux dire que nous nous retrouverons plus souvent à Paris à l’avenir. C’est déjà prévu, et j’en suis très heureuse.
C’est le plus beau des compliments !
C’est vraiment un honneur pour moi !
Oui, encore deux représentations.
Je promets que je reviendrai.
Merci beaucoup.
Visuel : © Bernd Uhlig / Opera national de Paris