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Festival de Saint-Denis — Aedes et l’Académie Fratellini : la voix et le corps

par Thomas Cepitelli
22.06.2026

Pour la dernière ligne droite de son excellente programmation, le Festival de Saint-Denis invitait l’ensemble vocal Aedes et de jeunes artistes de l’Académie Fratellini. Quatre d’entre eux — jongleurs, acrobates au cerceau aérien et duo de main à main — tissaient leur présence au fil du concert.

Aedes, vingt ans de ferveur chorale

Fondé en 2005 par Mathieu Romano, l’Ensemble Aedes voyage depuis maintenant vingt ans à travers cinq siècles de musique vocale. Son nom même — emprunté aux aèdes de la Grèce antique, ces poètes-chanteurs gardiens de la mémoire — dit tout d’une ambition : faire de chaque concert une transmission vivante, une parole musicale qui touche autant qu’elle permet de découvrir.

Poulenc, une musique qui exige tout

Rares, trop rares sont les occasions d’entendre la très belle musique sacrée vocale de Francis Poulenc. Des extraits de sa Messe en sol majeur ouvraient et fermaient le récital, lui conférant une architecture en arche qui, bien sûr, entrait en écho à l’architecture de la basilique . Par le nombre de voix, la division, la technicité vocale et la difficulté harmonique, cette œuvre est particulièrement délicate à aborder — raison pour laquelle elle est si peu souvent donnée. Ce sont des pages exigeantes à exécuter, certes, mais qui le sont aussi pour qui écoute : elles demandent une aptitude à se laisser porter par une expérience qui trouble nos habitudes de la musique sacrée.

Britten, Barber, Rachmaninov : vers le sublime

Benjamin Britten figure parmi les compositeurs essentiels qu’Aedes revendique, et l’on atteint au sublime dans leur interprétation de fragments du cycle Ad Majorem Dei Gloriam — sept pièces sur des textes de Gerard Manley Hopkins. Tout comme, d’ailleurs, le célèbre Agnus Dei de Barber — peut-être son œuvre la plus connue du grand public depuis Platoon d’Oliver Stone. Donnée au centre de la basilique, au milieu des spectateurs et spectatrices, elle résonne comme un moment de communion — peu importe son rapport à la foi — et compte parmi les plus beaux instants du concert. Et l’on confesse ici notre découverte de la musique vocale a cappella de Rachmaninov dans ses Vêpres, véritable révélation de la soirée.

La création contemporaine, au cœur du projet

Il faut aussi saluer la place faite aux compositeurs et compositrices d’aujourd’hui. Les Trois poèmes d’Eichendorff de Philippe Hersant (présent dans la salle et ému) rappellent que cette œuvre fut la première commande passée par l’ensemble, faisant ainsi le pont avec une commande récente confiée à Sarah Grace Graves : I Will Wake the Dawn. Sublime plongée au cœur d’une forêt qui bruisse du vent dans les arbres, puis du chant des oiseaux et, enfin, des voix humaines qui semblent se répondre dans un souci d’harmonie et de paix. C’est d’une précision sublime — comme tout le reste de l’interprétation. Les attaques sont toujours claires, comme les fins de lignes mélodiques. On distingue à la fois chaque voix dans sa singularité et la force du collectif dans ce répertoire si difficile.

Des corps poétisés par la musique

Au fur et à mesure du concert et des changements de pupitres, quelques courts numéros de cirque ont ponctué le récital. Massues qui apparaissent au lointain, derrière le chœur, par un jeune jongleur, duo de main à main, et surtout cerceau aérien. C’est toujours un plaisir de voir évoluer et découvrir les artistes apprenti.e.s de l’Académie Fratellini mais les œuvres choisies sont si exigeantes pour l’oreille que l’on se retrouve parfois partagé, ne sachant plus où poser son attention. C’est dans le bis, à nouveau un Britten, que l’on sentait ces artistes plus libres, plus pleinement à leur place.

Vingt ans, et une forme éblouissante donc pour Aedes. Le Festival de Saint-Denis a offert là, à nouveau, une belle soirée, portée par un ensemble au sommet de son art, qui sait autant transmettre l’héritage que défendre la création vivante. Une évidence, et un privilège d’y avoir assisté.