Ce 6 août, sur la scène du Parc du Château de Florens, Alexander Malofeev interprète un programme construit autour des œuvres de Schubert, Grieg, Sibelius, Scriabine, Lourié et Rachmaninov. Brillant, sensible et sincère, le jeune pianiste russe est un conteur captivant.
Alexander Malofeev est un habitué de la scène sous la coque acoustique, où il a fait ses débuts en 2019, à 17 ans. Depuis, le garçon à la crinière blonde et au sourire engageant s’est mué d’un jeune prodige en un artiste curieux et investi, qui poursuit sa voie et impose sa vision singulière, réfléchie et authentique du répertoire pianistique. Son premier album, Forgotten Melodies, paru chez Sony au début de l’année 2026, a été acclamé par la critique et a remporté les plus hautes distinctions du secteur, notamment le « Choix de la rédaction » du magazine Gramophone, « l’Enregistrement du mois » du BBC Music Magazine et le prix Opus Klassik 2026 dans la catégorie « Jeunes talents ». Parmi de nombreuses récompenses, Alexander Malofeev a récemment reçu le Prix de la révélation 2026 dans la catégorie « Instrumental » décerné par le Syndicat de la Critique théâtre, musique et danse.
Vêtu d’une veste kaki et d’un large pantalon noir, Alexander Malofeev affiche une allure décontractée et une « bonne bouille » selon une spectatrice attendrie, lorsqu’il traverse à grands pas la scène pour rejoindre le Steinway. Vouté sur son piano et jouant sans partition, Malofeev ouvre la soirée avec les Drei Klavierstücke de Franz Schubert. Considérée comme l’une des œuvres les plus abouties de sa production pianistique tardive, les Trois pièces pour piano de Schubert ont été composées en 1828, six mois avant sa mort, et publiées à titre posthume et anonymement par Brahms en 1868, soit 40 ans après leur composition, sous la forme de trois cahiers séparés.
Les Trois pièces pour piano concentrent en elles l’essence du compositeur en alliant liberté formelle, clarté mélodique, expression intime et éclat pianistique. Cette musique contrastée, condensée, dépouillée, et étonnante semble faite pour l’approche narrative de Malofeev qui révèle, dans l’alternance entre lumière et ombre, rêverie et espièglerie, simplicité et tendresse, une musique vivante et poignante. Malofeev semble tellement comblé par la musique que l’on ne peut s’empêcher de se demander s’il ne vit pas à cet instant-même les « quelques secondes de pure magie » qu’il a évoquées dans notre entretien en février dernier.
Malofeev enchaîne presque sans pause la Suite Holberg d’Edvard Grieg. Écrite en 1884 pour piano – il convient de rappeler que Grieg était un pianiste virtuose –, l’œuvre en cinq mouvements aux accents folkloriques norvégiens est aujourd’hui plus connue dans sa transcription pour orchestre de cordes effectuée par le compositeur lui-même. Malofeev donne à cette pièce néo-baroque de Grieg une interprétation fraîche et remarquablement moderne ; sans épanchements lyriques, mais avec une énergie tantôt enjouée tantôt rêveuse. Un léger sourire traverse parfois le visage de Malofeev. Son intensité est hypnotique dans Air (Andante religioso), sa Gavotte (Allegretto) est joyeuse et joueuse, telle un jeune garçon qui fait virevolter sa petite amie avec assurance sur une piste de danse. Pour finir, son Rigaudon (Allegro con brio) réunit dans le même geste le génie juvénile mozartien et la maturité d’un vieux sage.
Après l’entracte, pendant lequel les spectateurs se sont surpassés les uns les autres pour louer l’immense talent du jeune pianiste, Alexander Malofeev enchaîne sans pause les Arbres, Cinq pièces pour piano de Sibelius, la Valse op. 38 de Scriabine et les Cinq Préludes fragiles de Lourié. « Je n’aime pas le son des applaudissements », nous a-t-il confié. « Pour moi, un concert est avant tout une expérience sonore, et les applaudissements sont un son difficile à intégrer naturellement ; ils interrompent toujours. J’ai beaucoup réfléchi à la manière de les éviter. » Penché sur son clavier, hochant la tête et souriant parfois à lui-même, Alexander Malofeev joue d’abord pour son plaisir qu’il partage avec le public avec enthousiasme et générosité.
Cinq Morceaux op. 75 Les Arbres de Sibelius sont des miniatures d’environ deux minutes, écrites en 1914, et parfaites pour être entendues un soir d’été provençal sur une scène bordée de majestueux arbres. Certes, le Parc de Florens est davantage connu pour ses trois cent soixante-cinq platanes et ses majestueux séquoias centenaires que pour les pins, bouleaux et sapins qu’évoque Sibelius, mais Malofeev a réussi à insuffler à ces petits bijoux une dimension à la fois délicate et solennelle. Dès les premières mesures jazzy et colorées de Quand le sorbier est en fleur, on entend une exigence dans la main gauche et une fantaisie dans la main droite. Malofeev module les ambiances tel un conteur chevronné qui tient son public en haleine. Le Pin solitaire évoque les paysages lointains et plats, éprouvés par les éléments. Le Tremble nous fait penser à la tendresse d’une jeune maman qui chantonne d’une voix caressante une berceuse à sa petite fille. Le bouleau inspire une joie printanière et Le sapin est doux et frais, comme les flocons de neige qui tombent le jour de Noël sur les joues roses d’un enfant.
La Valse en la bémol majeur de Scriabine, qui suit, est une pièce pour piano d’environ cinq minutes, composée en un seul mouvement vers 1903. Surnommée « la valse dans les cieux », cette composition sensuelle est connue pour ses textures aériennes et ses vagues extatiques, aussi chromatiques que spectaculaires. Comme Les Arbres de Sibelius, La Valse de Scriabine s’intègre merveilleusement dans ce décor arboré rempli d’odeurs, d’un petit mistral et de chant de cigales. Quelques chauves-souris survolent la scène comme attirées, elles aussi, par la vitalité et le raffinement qui émanent du piano de Malofeev. Malgré leur utilité pratique incontestable, nous regrettons la présence des écrans des deux côtés de la scène qui nous indiquent que le pianiste est passé aux Cinq Préludes fragiles d’Arthur Lourié. Le programme de Malofeev est si bien conçu que rien ne devrait nous distraire du déroulement de la musique. Ces miniatures d’environ deux minutes chacune que Lourié a composées entre 1908 et 1910, alors âgé de seulement 16 à 18 ans, reflètent les influences de Scriabine et de l’impressionnisme français et complètent élégamment la séquence des miniatures avant la monumentale Sonate n° 2 de Rachmaninov.
Rachmaninov a composé sa Sonate n° 2 en 1913, d’abord à Rome, puis en Russie. Conçue en trois mouvements – Allegro agitato, non allegro, Allegro molto – la Sonate n° 2 s’enchaîne comme une pièce imposante, étonnante et virtuose, imprégnée d’une intense émotion sombre. L’œuvre a été favorablement accueillie lors de sa création à Moscou, mais Rachmaninov n’en était pas entièrement satisfait. Trouvant sa Sonate trop longue (25 minutes) et difficile, il a procédé à une révision en 1931. Il a extrait environ six minutes – 120 mesures – de la partition, en expliquant que « La sonate de Chopin dure dix-neuf minutes, et tout a été dit », et il a également simplifié certains passages techniquement trop éprouvants. Avec l’accord du compositeur, Vladimir Horowitz a créé sa propre version de la Sonate n° 2 en 1940, mais ce soir à La Roque et sur son album Forgotten Melodies, Malofeev joue la version de 1931.
Après ces miniatures empreintes de finesse qu’il nous a jouées dans la première partie, la Sonate n° 2 est un fabuleux tour de force. Le début de la Sonate est puissant, sans pour autant être brutal ni ostentatoire dans sa démonstration de virtuosité. Malofeev a fait émerger des mélodies avec sensibilité et sans affectation, et son approche calme et réfléchie a rendu le mouvement lent et intime, non pas comme un épanchement sentimental, mais comme une discussion feutrée entre hommes sirotant leur cognac dans le cabinet à cigares après le dîner. Le Rachmaninov de Malofeev possède une forme de virilité discrète qui se fait rare à notre époque où l’ostentation virtuose l’emporte sur l’élégance musicale.
Pour terminer la soirée en beauté, Alexander Malofeev, acclamé par un public enthousiaste, joue trois bis : Ground en do mineur ZD221 de Purcell, Toccata en ré mineur op. 11 de Prokofiev et la Valse en mi mineur d’Alexander Griboyedov, connu davantage pour son activité diplomatique que pour ses compositions musicales dont seules deux ravissantes valses survivent.
Ambassadeur de Russie impériale en Perse, Griboyedov a œuvré à la ratification du traité de paix de Turkmantchaï de 1828, à la suite de la défaite de l’Empire perse face à la Russie. Griboyedov et presque tout le personnel de l’ambassade russe à Téhéran, ainsi que les réfugiés arméniens qu’elle abritait, ont été massacrés le 11 février 1829 par la foule en colère contre la perte des territoires perses de la Transcaucasie et du Caucase du Nord. Pour éviter des représailles russes, le shah a envoyé un délégué en Russie pour présenter au tsar Nicolas II les excuses du shah et un diamant de 90 carats. « Je trouve que Griboyedov, que j’ai d’abord découvert par ses écrits, est un homme fascinant », nous explique Malofeev après le concert. « Un tel petit hommage me fait chaud au cœur ; je suis certain qu’il ne s’attendait pas à ce que sa musique soit jouée au Concertgebouw, au Festival de Salzbourg ou à La Roque d’Anthéron, mais il aurait peut-être trouvé cela grisant. »
Visuel: © Franck Denis