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« La Solitude des professeurs est infinie » de Yannick Haenel : le plus beau métier du monde

par Julien Coquet
20.08.2026

Après Le Trésorier-payeur, Yannick Haenel revient avec un roman d’apprentissage intelligent et poétique sur un jeune professeur de français.

À l’ouverture du nouveau roman de Yannick Haenel, le projet semble quelque peu balisé. Le projet est clair : suivre Jean Deichel, jeune professeur de français agrégé, dont le stage se fait dans un collège de la banlieue parisienne. Le stress de ses premiers jours s’ajoute à une vie personnelle quelque peu compliquée. Jean a été prévenu au dernier moment de son affectation. Il a fini par trouver un studio qui donne dans un Tennis-Club, à Deuil-la-Barre, à l’opposé de là où il enseigne. Au fur et à mesure que défilent les pages, La Solitude des professeurs est infinie gagne en épaisseur pour devenir un grand roman.

« Chaque instant de la vie d’un prof se raconte de manière contradictoire : rien n’est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire et finalement plus décisif que la vie quotidienne d’un prof. »

Grand roman d’apprentissage, le dernier livre de Yannick Haenel l’est assurément. Le narrateur et personnage principal décrit son expérience de professeur bien des années plus tard, alors qu’il a quitté le métier depuis longtemps (Yannick Haenel fut lui-même professeur de français). Alors, pourquoi revenir sur ces années ? « Ce qui me porte, c’est la foi. Je cherche à vous faire entendre combien ce qui anime les profs est la chose la plus importante au monde : cela s’appelle la transmission. Nous pensons tous en faire partie, mais elle est ce qui manque : lorsqu’elle réussit, le monde s’éclaire. »

 

En connaisseur, l’auteur de Jan Karski parvient à rendre compte de la vie quotidienne des profs. Collègues qu’on apprécie ou que l’on déteste, points à valider dans le but de changer d’établissement, grandes vacances qu’il faut malgré tout occuper, lycées où l’on espère enseigner, motivation et « découragement, lequel n’est pas qu’un simple état surmontable, mais un poison dont la lenteur est fatale », stress de la rentrée, éléments perturbateurs, etc. Tout y passe. Yannick Haenel mentionne également la montée de l’islamisme (lui qui a suivi le procès des attentats contre Charlie Hebdo) et Samuel Paty (« raconter mon expérience, revenir sur ces années 1990 où, à ma mesure, j’avais vécu quelque chose de l’abandon des professeurs »).

« Je n’ai jamais eu qu’un désir : rejoindre ce point qui brûle en moi. »

Pour les familiers de l’œuvre de Yannick Haenel, ce dernier multiplie les clins d’œil. Quelle joie de retrouver Georges Bataille, héros du Trésorier-Payeur, de voir rôder un renard pâle (Les Renards pâles), de s’échapper en Italie (Je cherche l’Italie) ou tout simplement de retrouver le patronyme de Jean Deichel, utilisé dans la plupart des romans de l’auteur de Tiens ferme ta couronne.

 

Tout le roman baigne dans une poésie bienvenue, véritable respiration face aux moments d’anxiété du narrateur. Il y a la poésie qui se dégage du studio donnant sur un cours de tennis, ou celle des préfabriqués entourés de fougères où enseigne Jean, quasiment au milieu d’une forêt. On sent également tout l’amour de la littérature de Yannick Haenel, notamment lorsque Jean fait apprendre à ses élèves un poème de Gérard de Nerval ou lit avec eux un extrait de Charlotte Delbo. « La littérature est un acte de délivrance, disait-il, sinon elle n’a pas lieu. »

 

La Solitude des professeurs est infinie est un grand roman d’apprentissage, parsemé de moments d’extase et de folie. Réflexion sur le métier de prof, le roman oscille entre quelque chose de mystique et la réalité concrète du terrain.

La Solitude des professeurs, Yannick HAENEL, Gallimard, Blanche, 320 pages, 21,50 €.

 

Visuel : © Couverture du livre.