«La Veuve » est le premier roman de José Saramago, publié en 1947 au Portugal, mais resté inédit en France. Il raconte le désarroi de Maria Leonor après la mort prématurée de son mari et nous conduit dans le Portugal rural de l’époque de Salazar.
Son mari Manuel vient de mourir prématurément. Maria Leonor est dévastée physiquement et psychologiquement. Avec l’aide de Benedita sa fidèle servante, du père Cristano, « le saint du pays » et le docteur Viegas, un libre penseur, elle revient peu à peu à la vie. Elle se consacre à ses enfants, à la maison, au vaste domaine dans le centre du Portugal. Une tâche immense. Mais Maria Leonor ressent une instabilité émotionnelle, une incomplétude. Le retour de l’été incite à la sensualité. Dans un moment d’égarement elle cède aux avances d’Antonio son beau frère. Maria Leonor est submergée par la honte et la culpabilité et Benedita se transforme en « la gardienne morale de la maison». Le face à face entre les deux femmes devient insoutenable. Alors Maria Leonor se rapproche du docteur Viegas qui sait la comprendre, la réconforter.
« La veuve » est le premier roman de José Saramago (1922-2010). Le futur prix Nobel de littérature (obtenu en 1998) n’a que 24 ans. Il serait timide, introverti et travaille comme commis aux écritures des hospices civils. Contre toute attente le livre est publié en 1947 mais aucun droit ne lui sera versé et son titre, « La veuve » est modifié pour celui de « Terre du péché ». Nous sommes en plein ordre moral, au zénith de la dictature d’Antonio de Oliveira Salazar !
Tout le talent de José Saramago est là dans un coup d’essai magistral. Le style est lyrique, le souffle romanesque puissant, accrochant le lecteur. Les descriptions sont magistrales comme lorsqu’il restitue les odeurs écœurantes de la chambre où va décéder Manuel. Ce roman nous fait découvrir le Portugal rural des années 40. Une campagne où l’on se déplace en charrette tirée par un cheval et où on laboure avec des bœufs. Il décrit la sombre atmosphère d’un hiver pluvieux ou la splendeur de l’été. L’enfance tient une place importante, l’auteur s’amuse des facéties des enfants Dinomisio et Julia et le lecteur s’émerveillera de leur liberté dans cette nature généreuse.
Le personnage de Maria Leonor est au cœur du roman, complexe, émouvant, poignant même par sa souffrance et ses conflits intérieurs. Elle le dit elle même « dans cette maison, dans l’indolence estivale, on respire une odeur de tragédie grecque ». La puissance du désir confronté à un ordre moral impitoyable donne une dimension tragique à la deuxième partie du roman. Le face à face avec Benedita tout en non dits, en sous- entendus est impitoyable et Maria Leonor est victime du poids effrayant de sa culpabilité. Une culpabilité à en perdre la raison. Alors les personnages deviennent les jouets de leurs pulsions, ils ne sont plus maîtres de leur destin. Et finalement ce premier roman d’un futur grand nom de la littérature portugaise et mondiale s’avère impressionnant, envoûtant même.
José Saramago, La veuve, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Éditions Seuil, 320 pages, 23,9 Euros, sortie le 7 mai 2026 .
Visuel (c): couverture du livre, éditions Seuil.