Ils écrivent sans vraiment écrire, travaillent sans parvenir à conserver leurs emplois, aiment sans très bien savoir aimer et regardent avec une certaine ironie ceux qui semblent avoir mieux réussi qu’eux. Avec Fuck Up et Dogrun, Arthur Nersesian nous entraîne dans un New York poisseux, underground et désenchanté, loin de la carte postale. Deux romans, deux anti-héros, deux époques. Et cette même impression de regarder des êtres tenter de surnager dans une ville qui, elle, ne les attend pas.
Il y a le New York que l’on connaît avant même d’y être allé. Celui des gratte-ciel, de Central Park, des taxis jaunes et des appartements beaucoup trop grands pour ceux qui les habitent dans les séries télévisées.
Et puis il y a celui d’Arthur Nersesian.
Un New York crasseux, bruyant, alcoolisé, parfois violent. Un New York de petits boulots, d’appartements miteux, de canapés sur lesquels on s’échoue, de bars douteux et de personnages qui semblent toujours avoir quelques dollars de moins que nécessaire.
Ce territoire littéraire n’a rien d’artificiel. Nersesian est né et a grandi à New York et demeure profondément associé à l’East Village. The Fuck-Up est devenu son livre emblématique aux États-Unis avant que son œuvre ne trouve tardivement son chemin jusqu’aux lecteurs français.
Et cela se sent. La ville n’est jamais un décor posé derrière ses personnages. Elle détermine leur façon de vivre, de travailler, de boire, d’aimer et, surtout, d’échouer.

Nous sommes au début des années 1980.
Le narrateur de Fuck Up a une petite vingtaine d’années et une aptitude assez exceptionnelle à faire foirer tout ce qui pourrait éventuellement améliorer son existence.
Le titre annonce d’ailleurs la couleur (ndlr : fuck up signifie foirer).
Sa petite amie le quitte. Il perd son emploi. Il trouve refuge chez son ami Helmsley, intellectuel flamboyant et bibliophile. Il devient manager d’un cinéma porno gay, escroque son propriétaire mafieux, tente une incursion dans le monde littéraire, boit beaucoup trop et transforme chaque opportunité en nouvelle catastrophe.
À chaque fois qu’une porte s’entrouvre, il semble préférer foncer dans le mur situé juste à côté.
C’est drôle. Parfois très drôle.
Mais derrière l’accumulation de mésaventures se dessine quelque chose de beaucoup plus sombre. Le narrateur ment, vole, manipule. Il est lâche, parfois franchement minable. Et pourtant Nersesian parvient à nous empêcher de l’abandonner complètement.
Parce que derrière le loser se trouve aussi un garçon qui tente simplement de ne pas sombrer.
Lorsqu’il est confronté à la mort d’un ami, quelque chose se fissure. Sous les combines et la désinvolture apparaît enfin une forme de vulnérabilité.
Mais le personnage le plus fascinant de Fuck Up est peut-être New York lui-même.
Pas le New York gentrifié que nous connaissons aujourd’hui.
Celui des années 1980.
L’East Village est encore un territoire de marginaux, d’artistes, de paumés, de cinémas miteux, de logements insalubres et de nuits qui peuvent mal finir.
En lisant Nersesian, j’ai parfois pensé à Woody Allen. Pas parce que leurs univers se ressemblent ; ils sont même socialement très éloignés ; mais parce qu’ils semblent partager une même fascination presque charnelle pour New York. Chez l’un comme chez l’autre, la ville n’est jamais un simple décor : elle façonne les personnages, leurs rencontres, leurs névroses et leurs échecs.
Mais là où Woody Allen a souvent filmé le New York des intellectuels, des artistes et des appartements bourgeois, Nersesian nous entraîne de l’autre côté du miroir : celui des petits boulots, des logements miteux, des bars douteux et des artistes qui ne sont jamais devenus ceux qu’ils rêvaient d’être.
Deux déclarations d’amour à New York, finalement. Mais pas au même New York.
On a parfois rapproché Nersesian de John Fante ou de Charles Bukowski. On comprend pourquoi : mêmes anti-héros précaires, mêmes ambitions littéraires contrariées, même capacité à transformer l’échec en matière romanesque. Mais Nersesian y ajoute quelque chose qui lui appartient pleinement : le New York underground des années 1980.

Avec Dogrun, changement d’époque et changement de sexe.
Mais certainement pas changement de milieu.
Mary Bellanova approche de la trentaine. Elle voudrait être écrivaine mais écrit peu. Elle enchaîne les missions d’intérim sans jamais parvenir à s’installer durablement quelque part. Pas vraiment de diplômes, pas vraiment de compétences identifiables, pas vraiment de projet.
Et à la maison, ce n’est guère mieux.
Son compagnon Primo semble encore plus apathique qu’elle. C’est elle qui l’entretient et elle ne supporte plus de le voir avachi devant la télévision.
Un soir, elle rentre. Primo est une nouvelle fois sur le canapé et ne lui répond pas. Elle s’agace. Pour se venger, elle ne prépare à manger que pour elle. Puis elle s’approche. Primo ne fait pas la tête. Il est mort.
Voilà le point de départ de Dogrun.
Et difficile d’imaginer meilleure entrée dans l’univers de Nersesian : même la mort y possède quelque chose d’absurdement quotidien.
C’est peut-être ce qui relie le plus fortement Fuck Up et Dogrun.
Leurs personnages ne sont pas des héros empêchés d’accomplir de grandes choses.
Ils semblent parfois ne même plus savoir ce qu’ils voudraient accomplir.
Et c’est là que Nersesian provoque un sentiment assez étrange chez son lecteur.
Allez. Bougez-vous. Faites quelque chose. Prenez une décision. N’importe laquelle.
Ils possèdent une forme de mollesse existentielle, comme si le désenchantement avait fini par leur retirer jusqu’à l’énergie nécessaire pour se révolter contre leur propre situation.
Mais cette passivité ne les empêche absolument pas d’observer les autres.
Et particulièrement ceux qui réussissent.
Chez Nersesian, les perdants regardent volontiers les gagnants avec suspicion. Ceux qui ont de l’argent, une carrière ou simplement une existence mieux organisée ne deviennent jamais vraiment des modèles.
La réussite des autres semble presque suspecte.
Une manière assez confortable, peut-être, de supporter son propre échec.
Et c’est aussi ce qui rend ces personnages intéressants : Arthur Nersesian ne cherche jamais à transformer ses losers en victimes exemplaires.
Ils participent largement à leurs propres catastrophes.
Mary part chercher Primo et finit par se chercher elle-même
La mort de Primo donne pourtant à Mary quelque chose qui lui manquait jusque-là : un mouvement.
Elle se retrouve seule avec un chien et les cendres d’un homme qu’elle découvre avoir finalement assez mal connu.
Elle décide alors de retrouver ceux qui ont compté dans sa vie. Et commence une nouvelle déambulation new-yorkaise.
Des ex apparaissent. Des personnages plus ou moins recommandables croisent sa route. Les bars se succèdent. Un homme tatoué entre dans le paysage. Un autre prétend l’avoir connue lorsqu’elle était enfant. Mary finit même par rejoindre un groupe de rockeuses dont l’amateurisme semble parfaitement compatible avec le reste de son existence.
Plus elle enquête sur Primo, moins l’image qu’elle avait de lui résiste. Fainéant, certes. Mais aussi menteur, infidèle et détenteur d’une vie dont elle ignorait des pans entiers.
La quête change alors progressivement de nature. Mary était partie à la recherche de Primo. Elle finit par tomber sur elle-même.
C’est d’ailleurs l’une des lectures relevées par la critique anglophone de Dogrun : la mort de Primo force Mary à sortir de la torpeur dans laquelle elle s’était installée et à interroger la manière dont elle conduit sa propre existence.
Une ville qui change, des paumés qui restent
Lire Fuck Up puis Dogrun permet aussi d’observer New York se transformer.
Fuck Up nous plonge dans l’East Village des années 1980. Dogrun se déroule dans un New York plus tardif, au tournant des années 2000. L’édition française présente d’ailleurs ce second roman comme une nouvelle odyssée urbaine située dans une ville désormais confrontée à un capitalisme galopant.
La ville change. Les loyers changent. Les populations changent. La gentrification avance.
Mais les personnages de Nersesian semblent toujours vivre légèrement à côté du mouvement général. Ils regardent passer le train de la réussite sans vraiment parvenir à monter dedans. Ou peut-être sans être certains d’en avoir envie.
Et derrière les situations parfois burlesques, c’est là que les deux romans deviennent profondément mélancoliques. Car Nersesian parle finalement d’une jeunesse qui vieillit sans avoir trouvé sa place.
Dans Fuck Up, son narrateur possède encore l’excuse de ses vingt ans.
Dans Dogrun, Mary approche de la trentaine.
Le temps commence à poser une question beaucoup moins confortable : combien d’années peut-on encore appeler « errance » une vie que l’on ne parvient pas à construire ?
Des romans noirs qui refusent pourtant le désespoir
Il serait facile de faire de cet univers quelque chose de misérabiliste.
Nersesian l’évite grâce à l’humour.
Un humour noir, souvent absurde, parfois féroce.
On rit de situations qui, racontées autrement, seraient franchement déprimantes. Et c’est précisément cette combinaison qui donne aux romans leur énergie particulière.
Fuck Up est probablement le plus immédiatement marquant des deux. Son narrateur est plus excessif, plus agaçant, plus drôle aussi. Il possède cette capacité fascinante à transformer presque toutes ses décisions en catastrophe.
Dogrun est peut-être plus mélancolique. Mary reste une anti-héroïne, mais sa trajectoire laisse davantage entrevoir la possibilité d’un déplacement. Une critique anglophone souligne d’ailleurs combien Nersesian évite d’en faire une caricature et utilise son parcours pour interroger le contrôle que nous exerçons, ou pas, sur notre propre existence.
Et derrière ces deux personnages demeure surtout une formidable déclaration d’amour à une ville. Pas au New York rêvé. Au New York des gens qui galèrent.
Ceux qui occupent les appartements trop petits, acceptent les boulots dont personne ne rêve, boivent dans les mauvais bars, fréquentent les mauvaises personnes et continuent malgré tout à avancer.
Enfin… avancer est peut-être beaucoup dire. Ils surnagent.
Et chez Arthur Nersesian, ce n’est déjà pas si mal !
Dogrun – Arthur Nerserian – Éditions 10/18
Fuck up – Arthur Nerserian – Éditions 10/18