Chez Cocteau la mort sortait des miroirs, chez Jessy Deshais les monstres se nichent dans les replis du temps… Dans sa nouvelle exposition « Derrière la porte » à voir à la galerie d’ICI du 13 au 27 juin, la plasticienne relie les formes des peurs de l’enfance à tout un cinéma contemporain très politique. Rencontre lors de la première partie de cette exposition qui a eu lieu dans un appartement privé, à Paris, en mai 2026.
Il est vrai qu’il y a vraiment des œuvres qui sont de longue date. Par exemple, le premier journal intime est de l’année 2000. Mais je ne me souviens pas vraiment du moment où j’ai commencé. J’ai suivi des études d’art plastique. Après, j’ai travaillé dans la presse. Je dirigeais un studio graphique à l’âge de 23 ans, et j’y suis restée pendant 5 ans. Ensuite j’ai fait de la télé, de la direction artistique d’animé, et de l’illustration de presse. Puis j’ai décidé de revenir au monde de l’art.
Parce que j’en ai envie et parce que c’est ma réponse à l’actualité : je n’en peux plus de ces politiques qui nous détruisent et des tyrans. Et je me suis dit qu’il fallait absolument qu’on en parle, surtout en ce moment où ont lieu des élections avec d’immenses enjeux : il faut faire attention aux lieux où l’on met les pieds.
En fait, le monstre, justement, ce n’est pas forcément un gentil ou un méchant. C’est celui qui est différent de toi. Et le monstre peut te voir toi-même comme un monstre. J’avais déjà travaillé il y a longtemps sur les Dolls Invaders afin d’exprimer qu’on a tous la même matrice. Et puis après, il y a une grande étendue de différences. Et il se trouve que j’aime bien travailler sur ces différences. Comment un tyran a-t-il pu être un enfant ? A quel moment ça s’est produit ? Est-ce qu’on naît tyran ou est-ce ce qu’on le devient ?
En fait, je mets en valeur des choses dans le livre. Je me sers souvent des objets usuels pour leur redonner de la beauté. Parce qu’au début, je me servais de livres abandonnés, dans lesquels j’allais chercher des entrailles. Après, j’ai commencé à me dire que je méritais peut-être des beaux livres.
Oui et parfois, je les achète en double. J’ai commencé par ma bibliothèque, les livres que j’aimais beaucoup. D’ailleurs, en ce moment, ce que j’aime, c’est « Moi ce que j’aime, c’est les Monstres » d’Emil Ferris. Il m’a été offert quatre fois pour mon anniversaire. Donc, je me suis autorisée à en créer. Et là, justement, je suis allée chercher les entrailles de ce livre.
J’aime bien quand ça gratte et quand ça coupe. En fait, j’aime bien les armes… Mais je n’ai pas de médium préféré, puisque je peux aussi faire de la vidéo. J’attends le jour où je vais me lancer dans la lumière et la musique. Il manque encore des cordes à mon arc.
Elles s’appellent Les Vangeresses, ce sont des lames d’exacto. L’exacto, c’est un cutter triangulaire que j’utilise pour couper mes livres, pour couper, chercher les entrailles. C’est un peu comme un chirurgien, en fait. C’est la même technique. Et donc, ces lames, je les ai gardées à chaque coupe. Et j’ai commencé par faire ces petits livres noirs, vous avez remarqué, qui sont des livres érotiques. Dans ces livres, il y a des monstres et des femmes violentées Et donc, sans m’en rendre compte, j’ai retiré les hommes ou les monstres et les violences faites dans ces livres. Et donc, j’ai renommé les lames en fonction du livre qu’elle avait coupé. Je me suis dit, les Vangeresses, c’est marrant, parce que c’est un peu les femmes d’aujourd’hui, mais la lame est toute petite.
J’ai commencé à coller une photo d’un flyer de soirées fétichistes qu’il y avait dans Paris. J’ai mis ma tête à la place. C’était la dernière soirée à laquelle j’ai assisté d’ailleurs. C’est un peu un hommage aussi à ce monde d’à côté. J’ai commencé à écrire là-dessus. Ça a commencé par des journaux intimes. J’ai collé, j’ai collé. J’ai écrit en live jusqu’à ce que cela devienne une pièce. Et puis j’ai commencé à dater. Je suis rentrée dans l’archive. Au fur et à mesure de ma vie, j’archive, j’archive. Dès que ça va mal, je suis obligée de passer par l’écrit. Par exemple, j’ai eu la déclaration d’une maladie assez grave. Je savais que j’avais deux ans de traitement. C’était en plein COVID. J’ai commencé à écrire sur des chemises blanches, des chemises à porter, en me disant que ma maladie, c’était une petite chemise dans un gros dossier santé. J’ai écrit et dessiné sur des chemises jusqu’à la fin de mon traitement.
« La porte » Métal et dessin au charbon sur papier x 2026
« N’ait-on monstre ou le devient on ? » Photo et support métal 2026
« Miroir » Support miroir et cheveux de l’artiste 2026
« Fœtus » Dessin à l’encre de chine sur papier de soie 2018
« Petit conte écologique ou même Gozilla il à peur » Sculpture installation : métal, plastique et papier 2026
« Put Your Ass On It » broderie mécanique sur coussin 2026