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Archives des invisibles : comment faire vivre les images mortes

par Gabin Che
04.11.2026
Archives des invisibles : comment faire vivre les images mortes

L’organisation Kadist présente jusqu’au 9 janvier 2027 sa nouvelle exposition mettant à l’honneur toutes ces scènes coupées que les cinéastes ou artistes n’ont pas décidé de garder dans le projet final. Une approche rare de la création, qui s’intéresse aux oubliés, à ces images mises de côté

Éclairés par le mur des 24 écrans qui diffusent en continu les rushs non utilisés, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige abordent une vision très neuve et optimiste. Leur idée vient d’un constat simple, tous deux artistes et cinéastes et surtout frustrés de voir des dizaines de plans passer à la trappe lors des séances de montage. Ils décident de donner la voix à toutes ces séquences qui, pour des choix de rythme, d’ambiguïté ou de ton, se retrouvent écartées de la forme finale de l’œuvre. Des rushs qui gardent en eux un certain intérêt mais se heurtent à une réalité : celle du montage, comme le disent les deux artistes : « Pour construire un récit, il faut choisir, monter, couper. Mais ce qui est écarté n’est pas forcément sans importance. »

 

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Créer de nouvelles histoires

Certains de ces extraits, enterrés par les maisons de production, restent pourtant bien ancrés chez l’artiste qui les a pensés, travaillés et filmés. Coincés dans les disques durs, ils habitent encore les esprits des cinéastes. Archives des invisibles vient alors les tirer de leur sommeil, leur offrir un nouveau sens, une nouvelle perception et pourquoi pas une nouvelle histoire. En plus de réveiller les images, ils donnent la voix aux 48 artistes composant l’exposition, pour accompagner la mémoire, renseigner sur la fabrication et contextualiser l’œuvre. Mais surtout pour expliquer la raison de leur suppression ! Le tout sur de gros juke-box imaginés comme des malles de transport, prêtes à voyager pour partager les histoires qu’elles contiennent.

Les images en oeuvre collective

Aujourd’hui consacrée aux cinéastes du pourtour méditerranéen, la collecte de toutes ces archives nous propose un véritable état du monde. Dans une région aussi agitée, la mise en lumière des peuples, des pratiques et des habitudes est source de compréhension et surtout créatrice d’histoires. « C’est pour nous un espace de circulation et de récits multiples. C’est un territoire traversé par les migrations, les déplacements, les conflits, les mémoires, les identités plurielles. » La notion de partage et du collectif est alors au centre de la réflexion de Joana et Khalil. De sortir les images d’une latence et de les mettre devant un regard nouveau. Avec un objectif futur plus fort : transformer les images. Être capables entre cinéastes de se les partager, de se les réapproprier entre deux films, car une séquence peut changer de perception, d’un continent à l’autre, d’une époque à une autre. On voit dans cette pratique le thème « d’écologie des images », dans une époque où la création de vidéos est extra-simplifiée, disponible tout le temps, partout et de manière quasi infinie. L’exposition nous propose un regard différent : de ne pas choisir l’accélération mais plutôt de prendre le temps de s’arrêter et de regarder les supports déjà existants, « les images dormantes, oubliées, mises de côté. » Savoir les redécouvrir, pour les artistes ce travail est presque pensé comme une confession. En ouvrant ses archives on offre une partie de soi qui peut être très personnelle : « Partager un rush (…) c’est partager une image à laquelle on a parfois été attaché. Elle peut être liée à un souvenir, une personne ou un moment intime. »

Une auto-censure face à la dureté du monde

La question que posent Joana et Khalil se retrouve également sur les raisons de la suppression des rushs. Si les artistes restent très attachés à ce qu’ils ont créé, pourquoi le supprimer ? Pour certains, les censures politiques viennent s’opposer directement à la sortie de certains projets et à l’intégration de certaines images. Pour d’autres, le problème vient du public auquel le film est destiné. Le cinéaste Alain Gomis, dans son projet Dao, a décidé de réintégrer les plans coupés et fournis à l’exposition. Ces plans ne trouvaient pas d’écho dans son public européen alors qu’ils feraient sens devant un auditoire africain par exemple. L’exposition permet aussi de relever les différences culturelles et les perceptions que l’on a devant une certaine image. Qu’est-ce que l’on cherche à transmettre au spectateur ? On découvre sur l’un des 24 écrans de la galerie la scène de torture d’un homme. La réalisatrice Annemarie Jacir a choisi de supprimer cette séquence de son film Palestine 36 pour une question de violence. Non pas car la scène est trop graphique, mais parce que l’accumulation de cette violence crée chez le spectateur une forme de fatigue. Cette dernière scène, comme elle l’explique dans son entretien, « ne fait pas compatir, on cherche à se protéger de la violence en tant que spectateur ». Chez certains la censure devient alors une forme de protection car le public n’accepterait pas l’état de notre monde.

Archives des Invisibles est une exposition très marquante, très riche, qui demande une attention particulière et longue. Elle propose de se perdre dans les images et chez les cinéastes dont l’univers nous est étranger. De poser un regard sur ce que l’on quitte, de mettre à l’honneur les images mortes qui gardent un bout d’âme dans l’esprit de leurs créateurs. Ce projet n’est que le début d’un grand mouvement de collecte, récupérer et regrouper des cinéastes et des artistes du monde entier, toujours articulé dans cette rencontre entre l’image et les hommes.

Archives des invisibles, KADIST Paris – 21 rue des Trois-Frères, 18ème, Ouvert jeudi-vendredi 11h-19h et samedi 15h-19h, Entrée libre et gratuite

Visuel : ©Gabin Che