Eva Baltasar transforme une trajectoire presque banale de chute sociale en expérience de lecture dérangeante, sensuelle et impossible à apprivoiser tout à fait.
Une femme sans nom est expulsée de son appartement à Barcelone. Très vite, tout se défait : le logement, l’argent, la possibilité de tenir debout dans une ville qui broie les plus fragiles tout en les condamnant à continuer d’y vivre. Pour éviter la rue, elle accepte des ménages et glisse peu à peu vers une existence réduite à l’essentiel.
Baltasar part de presque rien et creuse pourtant très profond. La précarité n’est jamais un simple décor social : elle modifie la perception du monde, le rapport au corps, aux autres, au désir même. Sa langue, immédiatement reconnaissable, dense et coupante, installe cette familière étrangeté dont elle a le secret. Tout paraît concret, presque trivial, mais légèrement déplacé, comme si le réel s’était décalé d’un cran.
Lorsqu’apparaît Maria, propriétaire puissante et magnétique, le roman change de régime. La survie laisse place à l’obsession, puis à une forme de dévotion qui entraîne le texte vers quelque chose de plus sombre, presque macabre. Baltasar ne force jamais la bascule : elle la laisse se produire lentement, jusqu’à ce qu’on réalise que le sol s’est dérobé.
Le personnage principal offre ici moins de prises que dans ses précédents romans, et cette distance peut déconcerter, voire frustrer. Mais elle participe aussi au trouble. Baltasar ne cherche ni l’adhésion ni la consolation ; elle préfère laisser ouvertes les frontières entre désir, solitude, folie et abandon. Peu d’autrices savent tirer autant de profondeur d’une matière aussi mince. Déclin et fascination n’est peut-être pas son livre le plus immédiatement saisissant, mais il possède une puissance certaine : celle de transformer presque rien en gouffre.
Eva Baltasar, Déclin et fascination, sortie le 27 août 2026, Verdier, 128 p., 19,50 euros.
Visuel : @ Couverture du livre