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Le photographe Anoush Abrar : « Si une seule image est belle, j’ai réussi mon festival. »

par Hannah Starman
09.06.2026

Nous avons rencontré Anoush Abrar, le photographe officiel du Montreux Jazz Festival, dans son atelier à Lausanne. De retour de son septième voyage en Namibie, il nous a parlé de son travail pour le MJF et du livre qui accompagnera sa 60e édition, mais aussi des stars, de l’importance de la curiosité et du lien entre le vin vaudois et les geishas.

Vous venez de rentrer de Namibie. Cela vous permet de vous recentrer avant la fourmilière du Montreux Jazz ?

 

La Namibie me remet à zéro. Quand vous vous retrouvez là-bas avec les Himbas et que vous travaillez sur un projet passionnant en sciences cognitives avec un jeune chercheur de Harvard, quelque chose se passe en vous. Le début de cette aventure avec le Dr. Ivan Kroupin coïncidait avec l’introduction de la nouvelle formule du Festival. J’avais mis cinq ans pour arriver au backstage du Stravinsky. J’avais mis en place un système qui commençait à porter ses fruits. Et puis, en 2023, la scène du Stravinsky fermait pour travaux et j’ai appris que l’édition 2024 se déroulerait sur deux scènes principales, l’une sur le lac et l’autre au Casino. J’étais effondré. Mais en rentrant de Namibie, je me suis dit : « Pourquoi tu stresses ? » Ce sont des artistes, et je suis un artiste aussi. Ils ont beaucoup plus de fans que moi, mais artistiquement, nous sommes équivalents. J’ai changé de fusil d’épaule et j’ai décidé de faire un projet d’art en mode reportage, le « backstage du backstage », comme je le faisais il y a longtemps au Festival de Cannes. Le travail est ainsi devenu plus important que les artistes et cela a tout changé. On a fait un magnifique 2024.

 

Votre livre Elegance of Time : Montreux Jazz Festival by Anoush Abrar est paru le 9 juin aux éditions MJF. Comment est né ce projet ?

 

Lorsque j’ai commencé à travailler pour le festival en 2018, je me suis dit que peut-être, dans dix ans, on pourrait en faire quelque chose. Comme beaucoup de choses dans ma vie, cela s’est fait naturellement et même un peu plus tôt. Elegance of Time n’est pas un livre de photographe, mais un livre qui célèbre les 60 ans du Montreux Jazz Festival. Il contient beaucoup de photos et aussi des textes de Steve Riesen. J’avais un veto sur les images, mais les autres aussi. Les photos doivent être attrayantes, mais la configuration est unique au monde. On y voit des artistes qui posent devant l’appareil ; on les voit en backstage avant ou après le concert. Vous avez là un artiste qui a un job à faire et vous l’invitez pendant une ou deux minutes dans votre monde. Certains artistes ne veulent pas couper le moment.

 

Comment faites-vous dans ces cas-là ?

 

Prenez, par exemple, la photo de Marc Rebillet en caleçon sur scène. Je lui ai demandé de faire une photo avant le concert, mais il a refusé. J’ai compris qu’il ne « voulait pas couper son énergie », mais je lui ai quand même lancé, par provocation : « Alors, on en fait une de toi en caleçon, sur scène. » Il a accepté. J’ai pris la photo face à 6 000 personnes et j’ai senti la fameuse vague qui vous vient du public, une poussée d’adrénaline. Il faut imaginer cette immense montée, et puis la redescente, quand ils se retrouvent seuls dans leur chambre d’hôtel. Leur vie n’est pas normale.

 

Vous avez côtoyé les plus grandes stars. Qu’est-ce qu’elles ont en commun ?

 

Un artiste, c’est un animal : instinctif, énergique. Ils vivent intensément ; ils peuvent exploser d’un instant à l’autre, puis redescendre. Leur attraction est très forte. Mais leur vie est comme Un jour sans fin, un film d’une journée sans fin. Ils font leur tournée, répètent le même concert et se retrouvent seuls dans leur chambre d’hôtel après. On les traite de divas parce qu’ils veulent des fleurs, toujours les mêmes bouteilles, des M&M’s rouges, mais ce ne sont pas des caprices. Ils créent les contraintes pour que le reste soit juste. Ils voyagent sans cesse et s’accrochent à un élément récurrent, qui sera le même à Abu Dhabi, à Paris ou à Berlin. Leur existence est très compliquée. Les fans veulent les prendre dans les bras et faire des selfies avec eux. Ils ne peuvent ni s’isoler ni aller manger tranquillement au restaurant. N’importe qui pèterait un câble.

 

Comment avez-vous commencé à travailler pour le Montreux Jazz Festival ?

 

En 2018, j’étais encore dans la mode, mais j’avais envie de revenir au portrait. J’ai parlé de mon désir de faire une série de photos au Montreux Jazz à mon ami Pierre Keller, l’ex-directeur de mon école d’art, l’ECAL, qui faisait partie du comité du Festival. J’ai réussi à obtenir un rendez-vous avec Mathieu Jaton ; ils avaient déjà un photographe en backstage qui faisait du noir et blanc avec son Leica. Mais en 2018, ils ont ouvert un bar éphémère, le Belvédère, et ils m’ont mis là-bas en mode « débrouille-toi ». Je me suis installé à côté du bar où je n’avais que 1,30–1,50 m et un flash placé en hauteur. Petit à petit, j’ai commencé à trouver ma place et à comprendre comment aborder les gens. La contrainte booste la créativité. J’ai réussi à faire des choses simples mais jolies et intéressantes. Avec le temps, le setup s’est agrandi jusqu’à devenir un studio de 2 m sur 3 m avec des murs colorés et deux flashs.

 

Vous rappelez-vous le premier artiste que vous avez photographié ?

 

Pas du tout. À cette période-là, il y avait Jamie Cullum. Quincy Jones aussi. Le Belvédère était intéressant parce qu’en attendant l’arrivée des stars, j’ai commencé à photographier les invités, les VIP, les mécènes, etc. Je suis rapide, j’ai un niveau technique élevé et je travaille directement sur mon ordinateur. J’ai pu faire des images sublimes que je leur envoyais directement sur leurs téléphones. J’ai pris entre 10 000 et 12 000 photos par édition. Tous ceux qui passaient par le Belvédère ont reçu « mon cadeau du jazz ». Je suis devenu, tous les jours de 23 h à 2 h, 3 h, 4 h du matin, une animation surprise du Belvédère. Les personnalités venaient au Festival, passaient une belle soirée, puis allaient au Belvédère, un endroit très VIP. Ma photo cristallisait la soirée pour eux.

 

Il y a des photos extraordinaires de Grace Jones dans le livre. Comment s’est déroulée la session ?

 

Grace Jones était un cas typique de refus de faire la photo au meilleur moment, quand elle était préparée à bloc. J’avais mis en place tout un système pour solliciter les managers avec un dossier bien ficelé, mais dans le cas de Grace Jones, ce n’était pas le bon manager qui avait reçu le dossier. La session semblait compromise. Mais j’ai rencontré deux de ses amis gays qui passaient leurs nuits dans sa chambre à faire la fête. Ils ont essayé de la convaincre. Au bout de trois jours d’attente, je me retrouve devant sa chambre. Je l’entends crier, rire, chanter. La porte s’ouvre et on me dit de patienter. Elle fait des gammes. Je me dis : « Mais qu’est-ce que je vais faire avec cette explosion ? Elle va me bouffer tout cru. »

 

Grace Jones n’est pas une artiste, c’est une créature. Je l’ai emmenée sur le balcon pour faire la photo, et là, elle s’est éteinte d’un coup. Elle est devenue fragile et douce ; elle m’a dit : « Traite-moi bien. » À ce moment, j’ai réalisé que je pouvais la casser en deux. J’ai fait des photos, mais il manquait quelque chose. Au bout de dix jours de festival, ma sensibilité est très aiguë. J’ai senti qu’il fallait agir. J’ai voulu la déplacer légèrement pour la repositionner. En lui tenant doucement les épaules, j’ai senti qu’elle était ailleurs, perdue dans ses pensées. Instinctivement, je lui ai caressé les épaules en la regardant droit dans les yeux et je lui ai dit : « Tu vois, je te touche ». Comme une manière de la ramener vers moi, de la faire revenir dans le moment présent. « Ne joue pas avec moi », m’a-t-elle dit avec un sourire satisfait. Je l’ai rallumée. J’ai reculé et j’ai pris cette photo où elle me domine. Elle a rigolé, m’a attrapé par les fesses et serré très fort. Grace Jones m’a adoubé.

 

Il y a aussi ce portrait emblématique de Quincy Jones. Je suppose qu’il ne vous a pas pincé les fesses ?

 

Non, mais il y a quand même des fesses dans l’histoire. Quincy Jones se déplaçait un peu lentement et, pour ne pas le fatiguer, je l’ai laissé assis. Mais cela signifiait que je n’avais plus mon espace de travail habituel. Que faites-vous avec un visage seul ? Je lui ai demandé de le couvrir de sa main. Il ne comprenait pas ; il rigolait, mais il a mis la main sur son visage. J’ai pris cette très belle photo. Je l’ai remercié et là, il m’a attrapé pour me demander d’où je venais. Quand il a appris que j’étais iranien, il a sorti un carnet et un stylo et il m’a demandé : « Comment dit-on « joli cul » en persan ? »

 

Après avoir fait des milliers de portraits de stars et publié Elegance of Time, quels défis auriez-vous encore envie de relever à Montreux Jazz ?

 

Quand j’ai commencé en 2018, je voyais déjà ces anciennes photos en noir et blanc de l’époque, de James Brown, de Queen, où ils étaient dans les loges ou à la sortie de l’avion. Comme les photos d’Annie Leibovitz qui accompagnaient les Rolling Stones. C’était la grande période où il y avait très peu de photographes et aucune distance avec l’artiste. J’ai envie de refaire ces images-là. Mon but est de créer la relation de confiance qui me permette d’aller dans l’intimité des gens, dans leur chambre d’hôtel, au réveil, sous la douche.

 

Ce genre de proximité révèle forcément des fragilités, des failles. Comment gérez-vous le côté non glamour ?

 

Je l’esthétiserais probablement. Je suis un fan absolu de James Nachtwey et, si vous regardez son livre Inferno, c’est l’un des livres les plus durs à regarder au monde, mais d’une beauté absolue. Ou Sebastião Salgado, à qui on a beaucoup reproché d’avoir esthétisé la guerre et la famine, mais c’est idiot parce que, au contraire, je pense qu’il permet aux gens de voir. Il leur donne des codes pour voir une forme de réalité. C’est souvent plus impactant quand il y a un grand décalage entre la beauté de l’image et sa substance que quand vous vous prenez une image beaucoup plus crue à la figure. J’essaie toujours de trouver la pépite, c’est quand quelque chose se passe et que l’image est super belle. Si dans un festival de 16 jours, une seule image est belle, j’ai réussi mon festival.

 

Vous avez aussi photographié des geishas. Comment avez-vous réussi à vous introduire dans ce milieu fermé ?

 

C’est plus facile de photographier Poutine qu’une geisha. Déjà en termes d’accès, mais en plus, les geishas ne sont pas faciles à photographier. L’accès vient de l’Office des Vins Vaudois, ce qui est tout à fait improbable, mais cela montre où la curiosité peut vous mener. Pierre Keller, qui m’a introduit au Montreux Jazz, est devenu président des Vins Vaudois. Il voulait qu’on prenne des photos des personnalités qui ont contribué aux Vins Vaudois, comme par exemple Ingvar Kamprad, le fondateur d’Ikea, et d’autres qui ont contribué au rayonnement des vins vaudois. Quand j’ai appris que Keller partait au Japon, je lui ai demandé de m’y emmener. Là-bas, nous avons rencontré un grand amateur du Chasselas japonais, le directeur du service de conciergerie, auquel les grandes familles japonaises souscrivent pour accéder aux restaurants, aux hôpitaux et aux geishas.

 

Quelques jours avant la fin de mon séjour, je devais faire une photo de ce monsieur. Nous avons discuté et je lui ai fait part de mon rêve de photographier des geishas. Il m’a proposé de faire un reportage sur les geishas pour le magazine destiné aux membres. Le projet a duré trois ans et j’ai fait neuf voyages avec lui. J’ai fait des photos des geishas à la Caravage, ce qui a surpris, car les Japonais sont habitués aux photos très lumineuses et sans ombres, comme les mangas. J’ai photographié une quinzaine des plus grandes geishas, dont la plus grande de Kyoto. Je pense que personne n’a jamais eu un tel accès. On a amené cinq geishas sur une montagne privée pour, en quelque sorte, reconstituer Le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet. C’était la croix et la bannière, mais la photo est sublime. Depuis quatre ans, ce travail est chez Gerhard Steidl, l’éditeur des plus grands photographes, ami de Karl Lagerfeld. Tous ses livres, même son catalogue, sont collectors. Un jour, le livre sur les geishas sortira.

 

 

 

Visuel : ©Anoush Abrar