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Au Montreux Jazz, Raye inaugure les festivités avec un spectacle inoubliable co-signé Audemars Piguet

par Hannah Starman
05.07.2026

Ce 3 juillet 2026, la chanteuse britannique ouvre la 60e édition avec un spectacle co-créé avec l’horloger suisse Audemars Piguet. Plusieurs invités, parmi lesquels la star du R&B, Alicia Keys, l’ont rejointe sur la scène, spécialement métamorphosée pour l’occasion. Le concert est disponible sur Arte jusqu’au 2 juillet 2027.

Une performance très attendue

 

5000 places de l’auditoire Stravinski ont été vendues dans les quelques minutes qui ont suivi la mise en vente des billets et, selon les rumeurs, 8000 personnes auraient été inscrites sur la liste d’attente. Les mesures drastiques ont été prises pour accueillir le plus grand nombre de personnes en toute sécurité – « Après Crans-Montana, nous sommes encore plus attentifs à cela », nous confie une bénévole qui vient assister au Montreux Jazz depuis 32 ans. Malgré les efforts des organisateurs, il y a eu quelques couacs.

 

Par exemple, dans le bâtiment 2M2C entièrement rénové où se situe la mythique salle Stravinski, il n’y avait pas d’eau pour alimenter les chasses d’eau des toilettes ce jour de son inauguration. « Non seulement ils n’ont pas ajouté de toilettes, dont le nombre est totalement inadapté », rouspète un spectateur invité et titulaire d’un billet lui donnant accès aux loges situées au deuxième étage, « en plus, les existantes ne fonctionnent pas. » Les spectateurs des étages inférieurs sont plus cléments. « C’est le premier jour ; ils vont arranger ça », sourit une jeune femme avec un discret anneau dans son nez, en haussant les épaules.

 

Le spectacle est reporté d’une demi-heure, ce qui ne fait qu’augmenter le mécontentement des uns et nourrir le désir des autres. Nous avons le temps d’admirer la géante scène tournante qui est placée au milieu de l’auditoire avec, au-dessus, un miroir pivotant qui permettra aux spectateurs de voir les musiciens sur le plateau sous tous les angles imaginables. À 21 h, Mathieu Jaton, le directeur du Montreux Jazz, fait une courte introduction : il nous promet « une soirée d’exception », loue le partenariat « absolument exclusif » avec Audemars Piguet, et accueille chaleureusement Raye à Montreux, pour la troisième année consécutive. « Raye fait partie de la famille du MJF » , explique-t-il, en évoquant cette occurrence inédite dans l’histoire du Montreux Jazz.

 

 

Entre l’héritage du jazz et les hits

 

Le spectacle commence par une mise en scène qui n’est pas sans rappeler les publicités raffinées des grandes marques de luxe. On perçoit d’abord la silhouette pimpante de Raye, vêtue d’une robe noire moulante, derrière les rideaux transparents entourant la scène octogonale. Puis, on entend sa voix suave qui chante, avec une douce nostalgie, les premières mesures de « Who Knows Where the Time Goes ? », une reprise de la chanson écrite par Sandy Denny en 1966. Pendant ce temps, des images de Raye, arborant une Audemars Piguet, défilent sur les écrans. « Le 3 juillet 1976, il y a 50 ans jour pour jour, Nina Simone était sur cette même scène et elle a chanté cette chanson, de manière tellement plus poignante que moi. » C’est le premier des nombreux hommages que la Britannique de 28 ans rendra à ses illustres prédécesseurs sur la scène de Stravinski.

 

Raye chante ensuite sa chanson « Beware… The South London Lover Boy », accompagnée par un grand orchestre de cordes et de vents. Elle fait chanter le refrain au public qui semble un peu timide, avant d’exprimer sa joie et son excitation d’être à Montreux. « J’espère que vous n’avez rien prévu ce soir, parce que nous allons faire traîner les choses », nous promet-elle, ainsi que : « Je vais beaucoup parler ce soir et je vais prendre mon temps. » L’étoile montante britannique tiendra parole. Hélas. Le célibat, les garçons et l’amour – présent, passé ou futur – sont des sujets qu’elle aborde avec une sincérité désarmante qui attendrit ses fans et impatiente les autres.

 

Elle enchaîne avec « Skin and Bones » de son nouvel album This Music May Contain Hope et introduit son premier invité : « Il a débuté au MFJ en 2003, à la tente Miles Davis. C’est une légende. Tout le monde rêve de faire quelque chose d’aussi iconique et c’est un ami cher. Voici Mark Ronson ! » Raye chante la reprise d’ « Uptown Funk » avec Ronson à la guitare et ensuite, ils chantent ensemble « Suzanne », le fruit de leur première collaboration. Avant Raye, Ronson – le beau-fils de Meryl Streep – a produit des chansons pour des artistes comme Amy Winehouse, Lady Gaga, Christina Aguilera, Lily Allen et Robbie Williams.

 

« C’est incroyable, le nombre de personnes extraordinairement talentueuses qui ont investi cette scène avant moi, » Raye introduit son voyage dans le passé du Festival. « En 1981, James Brown a été ici ». Elle enchaîne avec quelques mesures de « Get Up (I Feel Like Being) A Sex Machine » et poursuit son récit. « En 1997, l’année de ma naissance, Ray Charles chantait ici. Et mon Dieu, ce gars pouvait chanter !» Elle nous livre ensuite une interprétation de « Georgia On My Mind », prétendant ne pas se rappeler le nom de la chanson, sans raison apparente et sans convaincre personne.

 

 

En 1969, l’année de la naissance de mes parents, mon artiste préférée de tous les temps, Ella Fitzgerald, a chanté ici et elle a chanté ma chanson préférée, la toute première que j’ai apprise à jouer au piano. » Elle évoque ensuite sa visite du célèbre chalet de Claude Nobs, David Bowie, et s’installe au piano pour chanter un très beau « Summertime », suivi de l’une de ses propres chansons : « I Hate the Way I Look Today ». Pêchue et interprétée d’une façon qui évoque à la fois la diction et l’allure des années 1950 de Marilyn Monroe, elle introduit une longue séquence confessionnelle qui émeut ses fans sans convaincre les autres spectateurs.

 

Car à mi-parcours, Raye se lance dans des récits de ses histoires amoureuses, parsemés de ses chansons. Peu de spectateurs ont compris son accent du sud de Londres – un mélange de cockney, d’anglais standard et d’anglais de l’estuaire – et, au bout d’un moment, même les plus déterminés ont jeté l’éponge. Les anglophones, toutefois, ont compris que son premier copain avait un tatouage au visage et que l’histoire s’était mal terminée. Après cette longue introduction, elle chantera l’entrainante chanson « Worth It » parue sur son premier album, My 21st Century Blues, suivie d’un autre chagrin d’amour. « Cette chanson parle du premier amour et, quand il se termine, cela fait tellement mal… » Au bout de quelques minutes de réminiscences – supprimées, comme la plupart de ses introductions, du concert diffusé sur Arte – nous entendons « Nightingale Lane », parue sur son album This Music May Contain Hope. Elle conclura la séquence par une reprise de « Purple Rain » de Prince.

 

Raye évoque ensuite longuement un autre sujet proche de son cœur : la santé mentale, la dépression – notamment chez les hommes, souvent silencieuse – et le pouvoir thérapeutique de la musique. Elle chante « I Know You Are Hurting », la chanson qui dit exactement la même chose en mieux, et incite le public à chanter après elle « It’s gonna be alright » une vingtaine de fois. Comme si elle avait besoin des encouragements du public pour continuer.

 

Le highlight de la soirée : Alicia Keys

 

À ce moment du spectacle, on craint que Raye n’ait perdu la pêche ou l’inspiration, ou les deux. Heureusement que son invitée est là pour redynamiser la soirée, même si les spectateurs n’échapperont pas à une introduction enthousiaste de Raye de « la chanteuse la plus incroyable, le plus merveilleux être humain, l’auteure-compositrice la plus extraordinairement talentueuse, la femme la plus fabuleuse », à savoir Alicia Keys. « Le premier album que j’ai acheté était le sien », dit Raye. « Applaudissez, vous n’applaudissez pas assez fort, Montreux ! »

 

 

Alicia Keys, souveraine et sobre face à son hôtesse exubérante, sourit brièvement au public, s’installe au piano et chante « If I Ain’t Got You » sous le regard pétillant d’admiration de Raye. Elle semble hésiter avant de se joindre à Keys, mais une fois lancée, Raye ne ménage pas ses efforts pour impressionner son aînée, ce qui nous donne à entendre quelques remarquables prouesses vocales. Leur duo « Oscar Winning Tears » a été l’incontestable highlight de la soirée. La rencontre sur scène entre une artiste établie qui – après 17 Grammys et 90 millions de disques vendus – n’a plus rien à prouver à personne, et une jeune étoile montante a été cristallisée dans le baiser qu’Alicia Keys pose sur la tête de Raye, comme pour rassurer un enfant, saisi d’une émotion forte qu’il n’arrive pas à gérer. « Je t’aime, Alicia Keys, » hurle Raye plusieurs fois dans le micro, comme si cela avait pu nous échapper.

 

« Donnez-moi trente secondes pour digérer tout ça », s’adresse-t-elle au public après le départ d’Alicia Keys et avant d’enchaîner avec un hommage à Al Green. « Je sais que je parle beaucoup d’amour. J’ai besoin de remettre de l’ordre dans ma vie. Je dois me calmer. Ça doit être cette période du mois », est un exemple représentatif du genre de divagations qui ne devraient pas polluer un spectacle aussi abouti, pas même pour y ajouter une touche de spontanéité et d’authenticité. Contrairement à celle – superbe – de Tina Turner, la reprise « Let’s Stay Together » d’Al Green qui suit ; est légère et onctueuse, parfaite pour accompagner une soirée de mariage. Suit encore une longue séquence pendant laquelle Raye nous parle de ses grands-pères anglais et suisse, du temps qui passe, de l’importance de la famille. Se remémorant sa première performance à Montreux en présence de son grand-père suisse, sa voix tremblante d’émotion : « Cet homme suisse-allemand, dur, m’a prise dans les bras et m’a dit : « Je suis fier de toi ». Assise par terre, sa petite fille chante « Fields », dédié à ses grands-pères, et enchaîne avec « Happier Times Ahead ».

 

Raye demande ensuite au public de répéter la phrase « I declare there will be joy » (« Je déclare qu’il y aura de la joie ») et les spectateurs se mettent à scander la phrase comme un seul homme. Elle terminera la chanson « Joy », accompagnée de ses sœurs Amma et Absolutely, et les trois quitteront la scène. Réclamée par le public, Raye reviendra pour chanter encore deux chansons, alors que sa voix, fortement amplifiée, semble déjà souffrir. Elle nous offrira en bis la très cinématographique « Click Clack Symphony », écrite par le compositeur de films allemand Hans Zimmer, avant de terminer avec « Where is My Husband », l’un de ses plus grands succès, qui parle de sa quête d’un compagnon pour la vie.

 

Il n’y a aucun doute que Raye est une artiste avec du potentiel vocal et émotionnel qu’elle semble développer avec soin et avec l’aide de ses amis, dont le Montreux Jazz Festival. Après trois apparitions consécutives à Montreux, il serait peut-être opportun de lui laisser le temps de gagner en maturité et de revenir avec un spectacle moins bavard et davantage axé sur la musique. Sans vouloir suggérer de suivre l’exemple de la mutique PJ Harvey – que nous avons admirée en 2024 –, Raye pourrait, en revanche, travailler sur un storytelling plus construit, concis et percutant, à l’instar de John Legend, qui se produira sur la scène du Stravinski le 9 juillet.

 

Visuels : © Emilien Itim, ©MarcDucrest, ©Thea Moser