Ce 9 juillet, deux artistes investissent le plateau à l’auditorium Stravinski : la révélation britannique Joy Crookes dans la première partie, suivie par l’Américain John Legend, chanteur, parolier, pianiste et producteur multiprimé. Deux raconteurs que tout distingue partagent leurs histoires et il y en a pour tous les goûts.
La chanteuse britannique de 27 ans est née au sud de Londres d’un couple irlando-bengali. Elle a conquis le public et la critique en 2022, avec son premier album Skin engagé, au style rétro-soul, sa voix nasale, son chant cursif et son accent du sud de Londres clippé. Déclarée héritière d’Amy Winehouse par certains, Joy Crookes chante le mal-être avec authenticité. Et pour cause, car, selon The Guardian, les quatre années qui séparent ses débuts de la sortie de Juniper ont été marquées par une période durant laquelle elle était « très malade » et « mentalement instable ». À cette époque, elle s’est également confiée à la BBC : « Voilà ce que je ressens : j’ai l’impression qu’il y a une autre personne qui vit dans ma tête. »
Visiblement stressée, Joy Crookes – son joli visage encadré par deux franges – peine à se détendre devant ce public montreusien, pourtant on ne peut plus bienveillant, mais qui ne comprend ni son humour, ni son anglais. Pour établir un lien avec le public, Crookes tente l’autodérision sur sa robe qui ressemble curieusement à une serpillère : « Avez-vous Poundland en Suisse ? » Sa blague tombe à plat car personne ne semble connaître cette chaîne de magasins britanniques où tout se vend à une livre sterling. « Je suppose que non », tranche-t-elle avec un sourire crispé.

Elle ouvre la soirée avec « Brave », le premier titre de son dernier disque Juniper, paru chez Sony en 2025. « J’en ai tellement marre, je suis tellement fatiguée, je ne peux pas continuer à perdre la tête », chante-t-elle, et plus tard, dans « Mathematics » : « Épuisée, en larmes sur le sol du salon / Oh, je me sens vraiment mal, putain. » Elle enchaîne avec « Pass the Salt » – porté par une boucle de batterie échantillonnée à partir du « Requiem pour un con » de Serge Gainsbourg, et « Perfect Crime », avant de s’adresser aux spectateurs. « Bonjour. Vous allez bien ? Je suis Joy. Je suis complètement paniquée à l’idée de jouer ici. Je suis tellement nerveuse. Merci d’être là. » Des cris et des applaudissements retentissent dans la salle pleine comme un œuf. Réconfortée par cette expression de soutien, elle chante encore un quatrième titre de Juniper, « Carmen », une chanson qui dénonce des idéaux de beauté inatteignables, avant de passer au répertoire du premier album, Skin, avec « Trouble ».
Au cours de la soirée, Joy Crooks dévoile deux nouvelles créations : « Chop Honey », inspirée de ses origines bangladaises, et « Painkiller », qui raconte l’histoire d’une personne prise au piège dans une relation toxique. Elle fera une deuxième tentative de séduction du public, tout aussi maladroite que la première. « J’ai nagé dans le lac aujourd’hui. J’espère que je n’ai pas attrapé de poux de canard. Putain ! » Heureusement que la majorité des montreusiens, ô combien attachés à leur lac, n’ont pas compris cette confidence. En revanche, ils ont compris qu’elle voulait dédier la chanson « Forever » « à la Palestine. » Les applaudissements ont alors explosé dans la salle, exprimant sans doute, à parts égales, la dévotion à la cause palestinienne et le soulagement d’avoir finalement compris quelque chose.
Ceux qui ont aimé son premier album, Skin, une déclaration d’amour à Londres, empreinte d’humour et abordant les sujets politiques et sociaux, portés par une musique mêlant néo-soul orchestrale, jazz et R&B, ont pu trouver son album Juniper – plus introspectif – et sa performance à Montreux ce soir – trop affectée au niveau vocal et trop gauche sur le plan relationnel – quelque peu décevants. Dans Juniper, elle raconte l’histoire de son burn-out et de la crise mentale qui s’ensuit de manière chronologique. Pour apprendre tout sur ses troubles alimentaires, sur son histoire amoureuse toxique avec une femme, ou encore sur le soutien des personnes saines qui lui ont permis de remonter la pente, Joy Crookes conseille aux lecteurs de l’Observer d’écouter l’album « du début à la fin ». Il faut encore le vouloir…

Contrairement à la performance inégale de Joy Crookes, celle de John Legend est construite avec soin et livrée avec le panache d’un entertainer par excellence. Le chanteur américain, lauréat de trois Grammys, nous livre ce soir à Montreux l’exemple parfait d’un spectacle engageant, fluide et drôle, d’une spontanéité préparée dans le moindre détail, et c’est épatant.
Sourire engageant, regard pétillant : John Legend séduit le public avant même de prononcer son premier mot. Il s’installe au piano et ouvre son spectacle avec « Save Room », le premier single de son deuxième album Once Again, paru en 2006. Le public applaudit chaleureusement et Legend continue avec « Green Light », de son troisième album Evolver, « Love Me Now », de 2016, et « Tonight », de 2012. Accompagnées uniquement au piano, ces chansons acquièrent à la fois une sonorité riche et transparente et une force saisissante. La voix de Legend est remarquable : souple et ample, avec des aigus cristallins et des graves profonds. Dès la cinquième chanson, Legend ajoutera des séquences de narration concise, drôle et parfaitement menée. « Bonsoir, c’est formidable d’être ici au légendaire Montreux Jazz Festival. Nous allons maintenant remonter dans le passé. » Sa diction est tellement parfaite que la majorité comprend facilement ce qu’il dit, mais pour vraiment inclure chaque auditeur, le texte en français est simultanément projeté sur l’écran derrière lui.
Il commence le récit par sa naissance, le 28 décembre 1978, à Springfield, Ohio, dans une famille aimante et très active dans l’Église pentecôtiste.« J’ai suivi un enseignement à domicile. J’étais un nerd à tel point que j’ai remporté la compétition de dictée dans ma ville natale. » Une coupure de journal, montrant un petit garçon souriant de ses trois dents de lait et brillant de fierté, vient illustrer ses propos. Les spectateurs rient devant cette overdose de mignardise. « Ma grand-mère maternelle m’a appris à jouer du piano gospel. Elle est morte à 58 ans d’une crise cardiaque et ma mère est tombée dans la dépression et dans l’addiction. » Une photo de sa grand-mère, une dame distinguée et austère, habillée en tailleur mauve et coiffée d’un chapeau assorti, reste affichée à l’écran pendant qu’il chante la reprise de « Bridge Over Troubled Water » de Simon & Garfunkel. Il enchaîne avec « Like I’m Gonna Lose You » de Meghan Trainor, une ballade soul qui invite à savourer les moments partagés avec ses proches.

Le deuxième chapitre de son histoire personnelle évoque sa jeunesse difficile avec humour et optimisme. « J’ai intégré le lycée à douze ans et j’ai obtenu mon bac à seize ans. Ma mère était temporairement absente. J’ai joué du piano à l’église, je préparais des arrangements pour des voix. Tout cela m’a bien servi plus tard. » Le souvenir de l’anecdote qu’il allait raconter lui arrache un immense sourire. « Et puis, un jour, il y avait un concours de talents au centre commercial du coin. Le premier prix était un bon de 500 dollars et une audition au concours national. » On devine – correctement – qu’il a remporté le concours. Il chante une reprise de « Ribbon in the Sky » de Stevie Wonder et s’interrompt pour nous raconter, heureux comme un môme, que Stevie Wonder avait chanté à son mariage.
Il enchaîne ensuite avec ses études universitaires à l’Université de Pennsylvanie, couplées à ses activités à l’église de Scranton où il rencontrera une amie de Lauryn Hill. Il finira par jouer du piano sur le titre 13 de son premier album, The Miseducation of Lauryn Hill. « J’ai tellement bassiné tout le monde avec cette histoire qu’on a fini par m’appeler « Titre 13 » », raconte Legend en riant. Sur un ton autodérisoire, il poursuit son histoire : « Quand Columbia Records m’a appelé pour me demander quel nom ils devaient inscrire sur la pochette, j’ai dit John R. Stephens – le genre de nom qui conviendrait à un avocat ou un comptable – et quand ils m’ont demandé combien je voulais être payé, j’ai demandé 500 dollars. » La salle éclate de rire. John Legend est un conteur captivant.
Il raconte ensuite, avec le même humour, sa carrière de consultant en gestion chez Boston Consulting Group, sa mutation de Philadelphie à New York City et son engagement continu avec la musique. Il chante ensuite « Stay With You », extrait de son premier album, Get Lifted, de 2004. Il quitte la scène et pendant son absence, nous visionnons des photos et de petits extraits de films montrant sa maison de naissance, sa famille, des photos de lui enfant. Il revient, vêtu d’un costume blanc, et chante « God Only Knows » a cappella, puis « Here Comes the Sun ». John Legend partage ensuite le prochain pan de sa vie, notamment ses débuts musicaux jusqu’à la percée avec Get Lifted en 2004 : ses rencontres et sa coopération créative avec Kanye West, Alicia Keys et l’acquisition de son sobriquet « Legend » qu’il adoptera comme nom de scène lorsqu’il signera avec Columbia Records. « J’avais confiance en moi et j’ai décidé que je serais à la hauteur de mon nom. »

Avec l’humour qui le caractérise, John Legend raconte ensuite la petite histoire de l’enregistrement des droits d’auteur de son nouveau nom. « Il se trouve, » rigole-t-il par anticipation, « qu’un Johnny Legend existait déjà. C’était une star de porno, mais comme il produisait aussi parfois la musique pour ses films, il fallait conclure un accord avec lui. Je me suis engagé à ne jamais faire du porno ni produire de la musique porno. » Les rires éclatent à nouveau dans la salle. Avant de chanter la chanson « Ordinary People », John Legend nous apprend que la chanson avait été initialement écrite pour Black Eyed Peas, mais « j’ai décidé de la garder pour moi, et j’ai bien fait parce qu’elle a été nommée pour trois Grammys. » La chanson lui a valu le Grammy dans la catégorie « Meilleure interprétation vocale masculine de R&B » en février 2005.
« J’ai su que j’étais devenu célèbre quand j’ai reçu deux coups de fil : l’un de Magic Johnson et l’autre d’Oprah Winfrey. » Winfrey voulait l’embaucher pour jouer à son « Legends Ball », qui rendait hommage à vingt-cinq femmes afro-américaines issues des domaines de l’art, du divertissement et de la lutte pour les droits civiques. « Je l’aurais fait à titre gracieux », poursuit Legend, « mais mon – maintenant ex-agent – s’est montré tellement intransigeant avec elle que Quincy Jones, ami proche d’Oprah, m’a appelé pour me remonter les bretelles. Nous sommes tous devenus amis. »
Legend interprète « Wonder Woman » et passe au chapitre suivant : son engagement en faveur des droits civiques. Dans le cadre d’un concours de rédaction d’essais organisé par McDonald’s sur le thème de l’histoire afro-américaine, John Legend écrira qu’il deviendrait un artiste noir œuvrant à améliorer la vie de sa communauté. « Ma maman est sobre depuis des décennies maintenant et j’ai tenu ma promesse à Ronald McDonald. » Sur l’écran derrière lui, on voit John Legend rendre visite aux personnes âgées, participer aux manifestations et chanter devant des prisonniers, tandis qu’il raconte que sa chanson « Glory » a été utilisée dans le film Selma consacré à Martin Luther King. En 2015, John Legend remportera l’Oscar de la meilleure chanson originale. Après une très belle interprétation de « Glory », Legend passe au dernier chapitre de sa vie : son histoire d’amour avec Chrissy Teigen, mannequin américaine d’origine norvégienne et thaïlandaise, qu’il a rencontrée lors d’un shooting en 2007.
« Nous nous sommes mariés le 14 septembre 2013 au bord du lac de Côme et j’ai écrit la chanson « All of Me » pour cette occasion. La première fois que je l’ai chantée publiquement, c’était à mon mariage. » Les images du couple et de leurs quatre enfants défilent sur l’écran derrière lui pendant qu’il chante « All of Me » avec tendresse et dévotion. Il terminera la soirée en remerciant le public d’avoir « passé ce moment avec [lui] » et d’avoir « écouté [son] histoire. »
Visuels : ©Lionel Flusain, ©Emilien Itim, ©Marc Ducrest