En véritable statement contre le harcèlement en tout genre, Le petit poney est présenté dans le OFF d’Avignon par Vincent Marbeau. Déchirante et inspirante, la pièce mène à une interrogation collective sur les mécanismes sociaux qui permettent la perpétration du harcèlement.
Allongé confortablement sur le plancher rempli de petits bateaux en papier, Marc (Vincent Marbeau) parle de la grandeur des stations spatiales. Peu intéressée, Irène (Cécile Covès) sourit et lui rappelle qu’il est temps d’aller au lit. Et tout va bien dans ce couple on ne peut plus commun, en quête de paix et de confort. Mais l’harmonie n’y est présente que pendant les toutes premières minutes du spectacle. L’intrigue est vite dévoilée et l’on apprend que leur fils, Louis, âgé de dix ans, se fait harceler à l’école en raison de son cartable sur lequel figurent des images de la série My Little Pony.
À partir de cette réalité, le dramaturge espagnol Paco Bezerra, auteur de la pièce adaptée en scène par Vincent Marbeau au Cadencia dans le OFF d’Avignon, fait évoluer une série de situations et de dynamiques relationnelles menant à l’échec des parents qui n’arrivent pas à vivre à la hauteur de leur statut. La gravité de cette simple affaire de cartable s’étend bien au-delà d’un choix très spécifique de se représenter devant les autres à travers une image jugée inappropriée pour un garçon. Ainsi on s’aperçoit que Louis, dans la banalité de ce foyer qui n’annonce rien de spécial, s’est façonné un monde entier à lui, peuplé de poneys fantastiques – auxquels il s’identifie jusqu’à l’aliénation – un monde où des géantes lunes veillent sur lui.
Face au constat d’un harcèlement généré et perpétré par l’intégralité des élèves dans l’école de Louis, ce qui avait commencé par un simple débat entre les deux parents évolue comme une guerre qui insinue que la famille était peut-être déjà déchirée et que la souffrance de Louis n’est que le prétexte qui fait surgir des problèmes latents. La finesse particulière dont fait preuve l’écriture de Bezerra – et que le mise en scène de Vincent Marbeau transpose fidèlement – consiste non seulement en sa capacité à éviter toute binarité stérile, mais aussi dans la manière dont, pendant une bonne partie du déroulement dramaturgique, les spectateurices sont amené.e.s à croire que l’opposition « bon parent – mauvais parent » existe, et ce, pour le plus grand bonheur du petit. Déterminé et en apparence non-conformiste, Marc n’hésite pas à jouer la partition progressiste dans ce duo de plus en plus dysfonctionnel. Il souligne avec ardeur le fait que ce sont les politiques de l’établissement qui doivent changer et pas l’enfant, tout en essayant d’ouvrir les yeux à sa partenaire. La qualifiant d’« épuisante et malsaine », il tente par tous les moyens de lui faire comprendre qu’elle est assujettie à la manipulation de la direction de l’école, qui cherche à camoufler l’affaire sous la fameuse devise « pas de vagues », malheureusement bien connue en France aussi en milieu scolaire.
Il est difficile de ne pas avoir envie que Marc en ressorte gagnant de ce combat, surtout que Vincent Marbeau lui confère une justesse cérébrale et lucide dans son jeu, qui parvient ainsi à bien cacher les dessous de ses vraies stratégies d’action pour protéger leur fils. Cécila Covès est, quant à elle, excellente dans ce rôle de mère obsédée par le contrôle et par l’idée de s’intégrer dans une société où les choses se règlent de manière « posée et civilisée ». Si certains gestes et expressions faciales peuvent indiquer, en début du spectacle, des codes de jeu spécifiques aux séries destinées aux familles, on s’aperçoit au fur et à mesure que ce sont justement ces signes qui lui donnent encore plus de crédibilité dans le rôle de la mère-héroïque. Soucieuse et toujours « correcte », cette mère narcissique cherche sincèrement le bonheur de son enfant. Mais encore plus cherche-t-elle la validation sociale susceptible de couronnes ses sacrifices et sa dévotion, à l’instant de ces « viles mères, pauvres, inquiètes / Que les enfants connaissent la vilénie / pour demander un poste, pour être pragmatiques », telles qu’évoquées si brillamment par Pasolini dans sa « Ballade des mères ».
Si le fils d’Irène et de Marc n’apparaît jamais sur scène, c’est la métaphore de son harcèlement qui frappe bien plus qu’une représentation classique d’un enfant souffrant. Les bateaux en papier visent, selon la note d’intention de scénographie, « à créer un univers à la fois onirique et oppressant, à l’image de l’expérience du personnage principal. » Lorsque dépliés par les deux protagonistes, ces petits papiers relèvent aussi, de manière frontale et pas facile à digérer, les maux que Louis a dû endurer dans une solitude et dans un silence qu’aucun enfant ne devrait connaître. La fin brise toute illusion de justice – de la part des deux parents, de la part des institutions censées défendre les enfants et de la part du système d’éducation. À sa place, parleront les lunes surdimensionnées que Louis dessine sans cesse – en contraste avec la petitesse morale de ses parents – et les magiques poneys, visiblement bien plus gentils et accueillants que les humains.
Au long de ce voyage à la fois intime et social, on peut brièvement regretter le fait que Vincent Marbeau a choisi un rythme un peu accéléré pour cette mise en scène, alors qu’avec Tom à la ferme (2022-2024), il a su faire preuve d’une remarquable maîtrise des silences, des lenteurs et des pauses qui permettent une immersion plus posée dans l’univers scénique. Heureusement, le jeu d’acteurs compense pleinement cette absence de lenteur. Sans pathos et sans stridences inutiles qui auraient abîmé la poésie subtile du spectacle, Cécile Covès et Vincent Marbeau mènent un jeu juste, inscrit dans une économie langagière et gestuelle qui donne la possibilité aux spectateurices de déceler toustes seul.e.s l’indicible qui dévaste tant d’enfants frappé.e.s par le harcèlement. Un harcèlement qui montre son visage hideux aux États-Unis, où les évènements ayant inspiré la pièce ont eu lieu, en Espagne, en France et, enfin, partout au monde. Dans ce contexte, savoir que la pièce tourne régulièrement dans des établissements scolaires français injecte un peu d’espoir dans le paysage lourd et désolant dépeint par Paco Bezerra, dans sa pièce El pequeño poni.
Notre dossier Festival d’Avignon
À voir jusqu’au 25 juillet à Le Cadence
Visuel : © Philippe Escalier