L’artiste japonaise Yayoi Kusama est morte le 14 août à Tokyo, à 97 ans. Son studio a annoncé sa disparition ce jeudi 27 août. Des pois aux Infinity Mirror Rooms, elle aura passé près de huit décennies à chercher comment faire disparaître les frontières entre le corps, l’œuvre et l’espace, jusqu’à faire de l’expérience du spectateur une matière artistique à part entière.
Pendant quelques secondes, rien. La porte vient de se refermer et la pièce est plongée dans l’obscurité. Nous sommes au Broad, à Los Angeles, dans Infinity Mirrored Room – The Souls of Millions of Light Years Away de Yayoi Kusama. De l’extérieur, impossible d’anticiper ce qui nous attend. Il a fallu réserver, patienter, attendre notre tour, entrer à quelques-uns seulement. Puis attendre encore dans le noir.
Soudain, des centaines de points lumineux apparaissent. Ils se reflètent dans les miroirs, se multiplient, semblent se prolonger derrière les murs, sous nos pieds, au-delà de nous. On cherche presque instinctivement à comprendre la mécanique. Où s’arrête la pièce ? Quelle lumière est réelle ? Laquelle n’est qu’un reflet ? À quelle distance se trouve ce point qui paraît flotter devant nous ? Impossible de démêler complètement l’espace construit de son illusion.

Le Broad limite aujourd’hui cette expérience à quatre visiteurs et une minute par passage. Une minute face à une œuvre dont le sujet est pourtant l’infini.
Cette minute nous était suffisamment restée en mémoire pour que, quelques années plus tard, l’annonce de deux Infinity Mirror Rooms au Tate Modern, à Londres, devienne à elle seule une raison d’y retourner. Parmi elles, Infinity Mirrored Room – Filled with the Brilliance of Life, immense installation de miroirs, lumières et eau conçue en 2011 et présentée lors de la rétrospective Kusama du Tate en 2012. Là encore, les repères s’effacent. Le corps entre dans l’œuvre, son reflet s’y répète et l’espace semble se dérober.
Les Infinity Rooms reposent sur une mécanique d’une précision presque scientifique. Miroirs, LED, eau, surfaces réfléchissantes, multiplication des perspectives : chaque élément est pensé pour déjouer notre perception de l’espace. Il y a quelque chose de mathématique, presque ingénierique, dans la façon dont Kusama construit cette illusion, et pourtant le résultat est d’une infinie poésie.
Comme si Yayoi Kusama écrivait sa propre grammaire des rêves. Une grammaire dans laquelle on ne sait plus très bien ce qui relève du réel ou de la chimère, où quelques mètres carrés peuvent soudain sembler contenir un espace sans fin. On sait que le miroir est là, que la lumière se répète, que l’eau démultiplie encore les reflets, mais comprendre le procédé ne suffit pas à dissiper l’illusion. L’œil continue à chercher une limite qui paraît toujours se dérober.
« On peut partager l’information, mais l’expérience vous appartient. »
Kusama résumait elle-même cette impossibilité de réduire l’œuvre à son image dans un entretien accordé au Broad, à propos des photographies de ses installations diffusées sur les réseaux sociaux.
Lorsque Kusama crée sa première Infinity Mirror Room à New York en 1965, l’art immersif tel que nous le connaissons aujourd’hui n’a évidemment pas encore son économie de billets horodatés, de files d’attente et de passages chronométrés. Les happenings et les environnements ont déjà commencé à déplacer les frontières de l’œuvre dans les avant-gardes des années 1950 et 1960. Kusama appartient à cette génération qui fait du corps du visiteur un élément du dispositif.

Avec Infinity Mirror Room – Phalli’s Field, elle franchit une étape déterminante dans son propre travail. Le sol est couvert de centaines de formes phalliques en tissu blanc à pois rouges et les miroirs disposés sur les parois les répètent à perte de vue. La répétition jusque-là présente dans ses peintures, ses dessins et ses sculptures devient une expérience physique et perceptive. Le visiteur apparaît lui-même dans les miroirs. Il entre dans la composition.
La Fondation Louis Vuitton, qui conserve une version de l’œuvre, la présente comme le premier d’une longue série d’environnements dans lesquels Kusama développe les thèmes qui traverseront toute son œuvre : répétition, accumulation, illusion et infini.
Kusama est donc bien l’une des pionnières de cette histoire de l’immersion, sans en être l’unique origine. Le Hirshhorn Museum du Smithsonian considère d’ailleurs Phalli’s Field comme une rupture majeure dans son parcours, le moment où la répétition de ses peintures et sculptures devient une expérience perceptive. Elle pousse très tôt une intuition devenue centrale dans l’art contemporain : regarder ne suffit plus toujours. Il faut franchir une porte, pénétrer dans l’espace de l’œuvre, accepter d’y perdre momentanément ses repères.
Plus de soixante ans après Phalli’s Field, cette façon d’envisager l’art paraît presque familière. teamLab construit des univers numériques que le visiteur traverse, Random International fait tomber une pluie qui s’interrompt autour des corps dans Rain Room, Refik Anadol transforme des masses de données en architectures visuelles enveloppantes. Les filiations ne sont pas toutes directes, mais Kusama aura largement contribué à installer cette possibilité : une œuvre peut être un endroit dans lequel quelque chose nous arrive.
Bien avant les miroirs, il y avait les pois.
Yayoi Kusama naît en 1929 à Matsumoto, au Japon, dans une famille qui exploite une pépinière. Enfant, elle raconte avoir des hallucinations au cours desquelles fleurs, filets et motifs répétitifs prolifèrent autour d’elle. Elle commence à les dessiner. Ses premiers pois et réseaux remontent directement à ces visions.
Le motif qui deviendra l’une des signatures graphiques les plus immédiatement reconnaissables de l’art contemporain porte donc chez elle une signification beaucoup plus profonde que sa formidable efficacité visuelle. Le MoMA conserve notamment Accumulation, dessin réalisé en 1952, où les pois apparaissent déjà comme une forme de répétition potentiellement infinie.
« Notre Terre n’est qu’un pois parmi un million d’étoiles dans le cosmos. Les pois sont un chemin vers l’infini. »
Cette phrase de Kusama, reprise par le Hirshhorn Museum, résume le changement d’échelle permanent qui traverse son œuvre. Le pois peut évoquer une cellule, une planète, le soleil, la lune ou simplement un point de couleur répété jusqu’à faire disparaître la surface qu’il recouvre.
Cette disparition nourrit le concept de « self-obliteration », ou « auto-oblitération », développé par Kusama : répéter suffisamment un même motif pour brouiller les contours de l’individu et le fondre dans ce qui l’entoure. Les Infinity Nets, les pois et les environnements miroitants déclinent, sous des formes différentes, cette même obsession de la répétition et de l’infini.
Les Infinity Rooms en sont l’une des expressions les plus spectaculaires. Quelques lumières deviennent des milliers d’étoiles. Un corps devient une succession de silhouettes. Une petite pièce donne l’impression de contenir un cosmos.
La mode a très tôt compris la puissance de cet univers graphique. Kusama elle-même l’avait précédée : à New York, dans les années 1960, elle organise des défilés et fonde en 1969 Kusama Enterprises, qui commercialise notamment vêtements et sacs recouverts de ses motifs.
Des décennies plus tard, Louis Vuitton transforme cette grammaire visuelle en phénomène mondial. Après une première collaboration en 2012, la maison retrouve l’artiste en 2023 pour une collection où sacs, vêtements, chaussures et accessoires sont envahis de ses pois. La collection se décline notamment autour des Painted Dots, Metal Dots et Infinity Dots.
À Paris, la campagne déborde littéralement des boutiques. Une Kusama monumentale apparaît devant le siège de Louis Vuitton, rue du Pont-Neuf, face à la Samaritaine, tandis que ses pois recouvrent la façade. Sur les Champs-Élysées, une autre effigie géante semble peindre le magasin.

Le luxe pousse alors jusqu’à l’échelle de la ville un principe déjà présent dans son œuvre depuis des décennies : répéter un motif jusqu’à ce qu’il finisse par absorber tout ce qui l’entoure.
Derrière les couleurs éclatantes, Kusama n’a jamais caché ses troubles psychiques. Elle a elle-même établi un lien entre son œuvre, ses hallucinations et sa santé mentale, sans jamais réduire sa création à celles-ci. Le MoMA rappelle combien les hallucinations de fleurs, de pois et de filets qu’elle décrivait depuis l’enfance ont nourri son recours à la répétition.
Revenue au Japon en 1973 après quinze années aux États-Unis, elle connaît plusieurs périodes d’hospitalisation avant de choisir de s’installer durablement dans un établissement psychiatrique de Tokyo. À partir de 1977, elle réside à l’hôpital Seiwa et travaille dans un atelier situé à proximité.

Elle a 48 ans lorsqu’elle organise ainsi une existence qui restera structurée autour de ces deux lieux pendant près d’un demi-siècle. Peinture, sculpture, installation, performance, mode, romans, poésie : son œuvre déborde largement les quelques motifs qui ont fait d’elle une icône populaire. Son site officiel rappelle l’étendue d’une pratique allant des premières peintures aux happenings, de la mode à la littérature et aux installations monumentales.
Selon l’annonce officielle publiée par Yayoi Kusama Inc. et Yayoi Kusama Studio Inc., Yayoi Kusama est morte le 14 août 2026 dans un hôpital de Tokyo, à 97 ans. Elle avait continué à peindre jusqu’à ses derniers jours.
Reste cette sensation, bien après avoir quitté une Infinity Room. La lumière s’éteint, la minute est terminée, une porte s’ouvre et le visiteur doit laisser sa place au suivant. On retrouve un mur, un couloir, les dimensions normales du monde. Pendant quelques secondes pourtant, Kusama aura réussi à rendre ces limites beaucoup moins certaines.
Crédits photographiques : photo de couverture, Yayoi Kusama. Photo : Yusuke Miyasaki / Courtesy of Ota Fine Arts, Victoria Miro, David Zwirner. © Yayoi Kusama ; Infinity Mirrored Room – The Souls of Millions of Light Years Away, 2013, The Broad Art Foundation. © Yayoi Kusama, courtesy of David Zwirner, Ota Fine Arts and Victoria Miro ; exposition consacrée aux Dots, © 2018 Taku Kumabe ; installation Yayoi Kusama x Louis Vuitton à Paris, photo : Jose Fuste Raga / Gamma-Rapho via Getty Images.
Les photographies reproduites dans cet article sont utilisées à des fins exclusivement éditoriales, dans le cadre de l’information et de l’illustration du sujet.