En direct de la FabricA à Avignon, et sur les réseaux, Tiago Rodrigues a déroulé avec humour, poésie et intelligence le fil de cette longue édition de 22 jours qui se tiendra de façon super contemporaine, paritaire et internationale, du 5 au 26 juillet ; une édition guidée par ces vers de Mahmoud Darwich : « Je suis toi dans les mots ».
Comme l’année dernière, l’artiste complice vient du monde de la danse. C’est la géniale Marlène Monteiro Freitas qui succède donc à Boris Charmatz. L’écriture de Marlène est la même depuis le départ, c’est une pantomime burlesque qui la rend reconnaissable entre mille.
Les pièces de Marlène sont toujours politiques. Dans Idiota, elle se représentait en cage, soumise comme une esclave ou, avec ÔSS, elle faisait danser la troupe inclusive Dançando com a diferença en faisant de sa différence une normalité. C’est elle qui ouvrira le festival en inversant la tradition qui veut que la danse soit le deuxième spectacle de la Cour d’Honneur. Elle présentera Nôt, sa relecture du conte de Shéhérazade, de quoi passer non pas mille, mais une première belle nuit de festival dès le 5 juillet. Elle qui fut, en 2022, portraitisée par le Festival d’Automne, a un œil clair sur le meilleur de la création contemporaine internationale. Nous sommes plus que ravis de retrouver Anne Teresa De Keersmaeker dans cette édition, alors qu’elle avait été absente durant toute la mandature précédente. Comme l’année dernière, elle présente sa dernière création qu’elle porte avec la révélation d’Exit Above : Solal Mariotte. Le titre de la pièce en donne sa bande son : Brel, et elle se donnera dans le cadre somptueux de la Carrière de Boulbon, dès le 6 juillet. Dans la galaxie Anne Teresa, on retrouve Radouan Mriziga avec lequel elle avait co-signé Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione. Très proche d’elle et de la galaxie P.A.R.T.S, on compte aussi Nemo Flouret qui brille désormais seul, et occupera la célèbre cour du lycée Saint Joseph. Très proche de Némo, on retrouve Solène Wachter (en compagnie de Suzanne de Baecque) à l’occasion de Vive le sujet ! Nous sommes également ravi.e.s de retrouver le Cloître des Carmes dont les travaux sont finis et c’est Israël Galvan qui y prendra place en compagnie de Mohamed El Khatib.
Bouchra Ouizguen ouvre le bal avec They Always Come Back. Une présence hypnotique, des allers-retours entre passé et présent, des gestes qui convoquent des présences invisibles. Ali Chahrour, lui, jette l’ancre avec When I Saw the Sea. Le ressac de la mer, ses silences et ses drames, une danse qui épouse l’intime et le politique. Selma et Sofiane Ouissi orchestrent Laaroussa Quartet, tissant des liens entre héritage et transmission, entre absences et renaissances. Radouan Mriziga, que nous avons déjà cité trace ses lignes dans Magec/the Desert. Une géométrie du mouvement, une cartographie imaginaire du désert, où chaque pas réinvente l’espace, et cela s’annonce sublime dans l’écrin des Célestins. Chez Wael Kadour, c’est la parole qui prend feu. Chapitre quatre – Vive le sujet ! ouvre un cycle, un laboratoire où la scène devient lieu d’expérimentation du réel. Mohamed Toukabri fait un pas de côté avec Everybody-knows-what-tomorrow-brings-and-we-all-know-what-happened-yesterday ; un titre-fleuve pour une traversée du temps dans laquelle les souvenirs d’hier hantent l’instant présent. Oum Kalthoum, elle, n’a jamais cessé de vibrer dans les cœurs. La Voix des femmes célèbre l’Astre d’Orient, 50 ans après sa disparition ; une légende qui continue de chanter à travers celles et ceux qui l’écoutent encore. Nour fait résonner la langue arabe dans toute sa poésie, sous la direction de Julien Colardelle. Tamara Al Saadi choisit, elle, le silence qui hurle avec TAIRE. Bashar Murkus et Khulood Basel brisent les tabous avec YES DADDY, un uppercut scénique. Et Aurélie Charon capte les voix d’aujourd’hui dans Radio Live, un instantané du monde en train de se dire ; une cartographie mouvante, un territoire à défricher. Des scènes où les héritages s’entrechoquent, où les identités se questionnent, où l’art, encore et toujours, invente de nouvelles manières d’être au monde.
Pour la première fois, Joris Lacoste, le papa de l’encyclopédie de la parole, ce projet fou qui depuis 2007 rassemble toutes les formes de langage pour en faire spectacle, est à Avignon avec Nexus de l’adoration, quelque part entre Dragon Ball Z et la cigarette électronique, ça s’annonce cult ! Christoph Marthaler présentera Le Sommet à la FabricA, une quête de hauteur. Émilie Rousset, la reine du théâtre documentaire, aujourd’hui à la tête du CDN d’Orléans, s’intéresse cette fois aux Affaires familiales du point de vue de la justice. Milo Rau, le brillant directeur artistique du Wiener Festwochen présentera La lettre, un spectacle en itinérance sur ce que peut-être le théâtre populaire aujourd’hui. Jeanne Candel qui sait mieux que personne manier la musique et le texte présentera Fusée.
Le festival d’Avignon est le lieu où les textes se font entendre au plus près. Le second spectacle de la cour sera le divin qui écrit en ligne courbe, l’icône portée par Vitez en 1987, LE soulier de satin dans la version chic de la Comédie française, mise en scène par Eric Ruf. Tiago lui-même s’y colle dans une dystopie qui s’annonce délicieuse. La Distance nous fait voyager jusqu’en 2077, où une partie de l’humanité s’exile sur Mars tandis que, sur Terre, un père tente de maintenir le lien avec sa fille… On note le retour de Thomas Ostermeier qui donne une sorte de suite à son Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen (2012), avec Le Canard sauvage qui pointe le fait qu’une vérité absolue peut être destructrice. Le festival rendra également hommage à Simon Tanguy, récemment disparu.
Avignon ce seront aussi des spectacles gratuits tel celui de Bouchra Ouizguen, They always come back sur l’esplanade du Palais le 5 juillet. Mais aussi, des lectures, au Musée Calvet comme à la Maison Jean Vilar, dans les Jardins du Carmel. À noter, le festival rend hommage à Gisèle Pelicot avec une représentation au Cloître des Carmes en date unique. Ce seront aussi des expositions, tels l’inauguration de l’exposition permanente sur le festival (également à la Maison Jean Vilar), une antenne de la BNF et bon nombre de rencontres avec des universitaires au Cloître Saint Louis et lors du colloque de l’ANR. La conférence de presse a été marquée par une prise de paroles des élu.e.s qui tous et toutes ont affirmé que les budgets du festival ne baisseraient pas malgré le contexte d’agressivité du gouvernement envers le secteur culturel.
Cette année, toutes les places sont mises en vente sur internet à partir du 5 avril à 11h
Le festival d’Avignon, du 5 au 26 juillet.
Visuel : © Christophe Raynaud de Lage