Avec une thématique assez vaste : « des mondes à relire » et un lien, aux portes de la Camargue, avec la Saison Méditerranée, la 57e édition des Rencontres d’Arles parvient à rester pléthorique sur 12 000 m2, mais aussi précise avec ses 47 expositions qui sont, pour la plupart, parfaitement anglées, problématisées et scénographiées. Un bonheur pour les fans de photos et tous les esprits curieux.
Dans le foisonnement de ses expositions de mieux en mieux organisées, quasiment toutes bordées d’espaces de ventes de livres (et de citronnade), cette édition des Rencontres d’Arles tient merveilleusement son propos sur la relecture des mondes. En ce sens, si elle est l’un des incontournables de l’été, l’exposition « This Way to Heaven » consacrée à William Klein est aussi emblématique : focalisée sur les engagements politiques du photographe disparu en 2022, elle est précise en restant concentrée sur un aspect majeur de l’œuvre et de l’homme et elle est percutante, à travers une scénographie époustouflante qui radicalise l’utilisation d’un espace sacré, complexe et sublime. De même, et un peu en marge des rencontres, la proposition autour de Gerhard Richter à la Fondation Luma n’est pas une autre exposition sur le regretté artiste prolixe et très coté. Il y a vraiment un propos (son propos même) sur ses photographies peintes et un parti pris pour l’accrochage qui a un chien fou et nous renvoie à l’univers des cartes postales.
Alors que les enfants, les fleurs, les animaux (splendide exposition « Modèle animal » qui brasse 200 ans de photographie à la Mécanique générale) et même les extraterrestres (« Nous ne sommes pas seuls » à l’espace Croisière) sont mis en avant, quel est donc le secret de ces Rencontres pour aborder des thèmes ou des artistes archi-visités et nous les envoyer ainsi avec force et questionnements en pleine figure ?
C’est probablement leur faculté à utiliser le médium qu’elles défendent avec amour, expérience et ouverture. En effet, la photo « illustre », et les rencontres s’en saisissent et les résultats sont simplement géniaux : par exemple, l’une des propositions les plus acclamées est l’exposition sur l’indépendance du Ghana qui couvre, sous le commissariat de Damarice Amaro, environ 30 années de photographies avant et après la déclaration de 1957. Quasiment, sans jamais nous parler du Royaume-Uni, et à peine de « Côte d’Or », l’exposition parvient à nous faire entrer dans l’histoire des représentations du Ghana comme dans un travail de thèse. Loin de parler de « colonisation » en général, elle met en effet l’accent sur l’indépendance et la construction d’un pays, par un travail d’illustration varié qui permet à tous d’avoir accès à ce qui constitue un travail de thèse. Plutôt que de dénoncer, l’expo déconstruit et reconstruit pour laisser voir le maximum de points de vue. Elle nous présente le travail qu’a fait le photographe anglais Willis E. Bell avec la pédagogue et poétesse ghanéenne Efua Sutherland. Elle inclut également les relectures qui commencent dès les années 1960, par les plasticiens Denise Gawu Mensa, Carlos Edu Tawiah et notamment les recherches du collectif Postard Ghana qui documente la construction du pays avec des cartes postales.
À travers les « mondes à relire », les Rencontres replacent les questionnements politiques et identitaires qui nous mobilisent tous dans un temps un peu plus long en mettant en avant des figures moins connues qui ont déjà imprégné leurs clichés de déconstructions et de propositions. Rien n’est pris pour argent comptant, ainsi des imagiers pour enfants, y compris ceux de Steichen et de sa femme, passés au crible de l’analyse dans une exposition passionnante, « R comme Regarder », à l’Espace Van Gogh. Steichen que nous retrouvons revisité avec le score précis de son rapport aux fleurs à la Mécanique générale, et même revisité en mode IA augmentée par Lisa Oppenheim.
Déconstruction douce et décidée également du côté de l’Église Saint-Denis avec les corps noirs dans la pénombre de Ming Smith. Rassemblées sous le beau titre « Lueur nomade » et merveilleusement accrochées sur un fond parme, ses photographies qui floutent et font bouger les lignes des corps sont une vraie découverte. Et un female gaze absolument passionnant dès les années 1970. Ces années 1970, qui ont vu naître les « nouveaux mouvements sociaux », sont très présentes et jamais caricaturées, notamment à travers l’œuvre de Paul Kodjo qui nous permet de nous projeter dans une histoire d’amour en noir et blanc à Abidjan à la Croisière. Alors que les portraits de sa grand-mère qui perd la raison par le photographe Aman Alam à la Maison de peintres déconstruisent l’identité, la rétrospective Martine Barrat devrait remettre la photographe sur le haut de la pile de nos obsessions avec ses sondages du New York populaire des années 1960. Quant à Harry Gruyaert à la Chapelle du Méjan, son objectif parvient à traverser les siècles et à donner à une scène arlésienne la profondeur d’une bulle de Chicago vue par Edward Hopper. Tout en illuminant cent saynètes dans cent villes avec la même lumière qui uniformise et fait sa « patte », le photographe interrogeait — et ce dès les années 1970, encore elles — notre mondialisation.
Et notre plus jolie découverte parmi les rétrospectives, en section « satellite », est le travail d’Alain Keler. Dans une chouette odeur de chlore avec une scénographie très marquante et un regard introspectif du journaliste qui a publié son journal, ce fils de rescapés de la Shoah nous fait faire le tour du monde des années 1980 à aujourd’hui avec un souci toujours urgent de photographier pour témoigner. Cette invitation résonne avec la proposition d’itinérance littéraire que fait l’auteure Natacha Appanah dans l’histoire de la photographie avec l’exposition époustouflante de photographes voyageurs « Nos rêves lointains ». Enfin, il s’agit de ne pas oublier — c’est ce que propose Clément Cogitore dans « Memory Palace », le film de 35 minutes qu’il propose de découvrir comme un diaporama à l’espace Van Gogh et qui brasse des milliers de footages amateurs en plusieurs chapitres avec l’aide de l’IA pour nous interroger avec une tendresse et une intimité bluffantes sur ce que nous allons laisser et garder du temps qui a passé.
Entre rêves et palimpsestes de lectures du monde, la photographie illustre l’Histoire et elle conserve les traces de ses grands oubliés. Avec son scope large, ses œuvres remises en perspective dans le temps long et ses angles précis, cette 57e édition des Rencontres d’Arles est bluffante de cohérence et de beauté. À voir, donc, et à méditer.