Plusieurs centaines de journalistes et professionnels des médias ont manifesté jeudi 18 juin à Paris pour dénoncer la crise qui frappe le secteur de la presse.
Entre suppressions massives de postes, modèle économique fragilisé et inquiétudes croissantes liées à l’intelligence artificielle, les syndicats alertent sur ce qu’ils considèrent désormais comme une menace pour la qualité de l’information et, plus largement, pour la démocratie.
À l’appel de plusieurs organisations syndicales, dont le Syndicat national des journalistes (SNJ), le SNJ-CGT, la CFDT-Journalistes et FO, une journée de grève et de mobilisation a été organisée afin de « défendre une information de qualité » et de « combattre les dangers qui menacent l’information ».
Sous une chaleur écrasante, le cortège s’est élancé de la place de la Bourse, devant le siège de l’Agence France-Presse (AFP), en direction du ministère de la Culture. En tête de manifestation, un cercueil rouge portant l’inscription « Prisma, Bolloré m’a tuer » symbolisait la colère des salariés face aux restructurations en cours. Des pancartes arborant les slogans « Print is not dead », « Ras le bollo » ou encore « Non au massacre » dénonçaient la dégradation des conditions d’exercice du métier.
Derrière une grande banderole proclamant « Défendons l’information, notre bien commun au service de la démocratie », les manifestants ont voulu attirer l’attention du public sur une situation qu’ils jugent alarmante. « D’habitude, une grève vise à obtenir quelque chose de très concret. Là, c’est pour l’honneur, pour nos valeurs. Il faut dire à nos lecteurs, auditeurs et téléspectateurs que l’information est en danger », a déclaré Julien Fleury, reporter à Radio France et secrétaire général du SNJ.
Même constat pour Edwy Plenel, cofondateur de Mediapart, présent dans le cortège. Selon lui, « quand l’information est attaquée, la démocratie est menacée ». Le journaliste, qui exerce depuis plus de cinquante ans, estime que la profession n’a « jamais été aussi fragilisée ».
La presse française traverse depuis plusieurs années une crise structurelle. La baisse des ventes et des abonnements, combinée à l’effondrement des revenus publicitaires captés en grande partie par les géants du numérique, a profondément fragilisé les entreprises de presse.
Les conséquences se traduisent par une multiplication des plans sociaux. Selon le SNJ, 638 suppressions de postes ont été recensées depuis le mois de mars dans différents groupes de presse.
Parmi les exemples les plus marquants figure celui du groupe Prisma Media, éditeur notamment de Capital, Geo, Femme Actuelle et Voici. Un plan social prévoit la suppression de 279 postes, soit près de 40 % des effectifs. Pour de nombreux journalistes indépendants, la situation s’est également dégradée. Patricia Oudit, pigiste pour Geo depuis une décennie, témoigne d’une baisse constante des commandes. « En quasiment un an, je n’ai eu qu’une seule pige pour Geo », explique-t-elle.
La presse régionale est également touchée. Le groupe Centre France, qui édite notamment La Montagne et L’Yonne Républicaine, a annoncé son sixième plan social en douze ans, avec 152 suppressions de postes prévues. Les syndicats redoutent également de nouvelles réductions d’effectifs au sein du groupe EBRA, propriété du Crédit Mutuel, qui rassemble plusieurs grands titres régionaux.
Pour Emmanuel Gougeon, délégué SNJ à L’Yonne Républicaine, ces choix menacent directement la qualité du travail journalistique. « Ne plus avoir de journalistes, c’est se priver de la matière première de l’information, celle qui est recueillie sur le terrain », souligne-t-il.
Au-delà des difficultés économiques, l’arrivée de l’intelligence artificielle suscite de fortes préoccupations dans la profession. Les syndicats craignent que ces technologies servent de justification à de nouvelles suppressions de postes et contribuent à une standardisation de l’information.
Le groupe Infopro Digital, éditeur notamment du Moniteur et de L’Usine Nouvelle, a ainsi annoncé un projet de suppression de 19 postes de secrétaires de rédaction, chargés de la correction et de l’édition des articles. Ces fonctions seraient remplacées par cinq postes de « chefs d’édition » assistés par des outils d’intelligence artificielle.
Dans le cortège, plusieurs slogans reflétaient ces inquiétudes : « Dans la presse, l’IA c’est caca » ou encore « ChatGPT a-t-il sa carte de presse ? ». Les organisations syndicales réclament un encadrement strict de l’usage de l’IA afin qu’elle ne se substitue pas aux métiers de l’information.
Elles dénoncent également l’utilisation massive de contenus journalistiques par les grandes entreprises technologiques sans compensation jugée suffisante. Selon elles, les plateformes numériques captent l’essentiel des revenus générés par la circulation de l’information en ligne tout en fragilisant ceux qui la produisent.
Pour les représentants des journalistes, l’enjeu dépasse largement les seuls aspects sociaux ou économiques. « Ce n’est plus seulement une crise économique avec des dégâts sociaux, mais une menace démocratique », estime Élise Descamps, secrétaire générale de la CFDT-Journalistes.
Les syndicats reprochent également à l’État son manque de soutien. Ils regrettent notamment que les États généraux de l’information, lancés à l’initiative du président Emmanuel Macron entre 2023 et 2024, n’aient pas débouché sur des mesures législatives concrètes.
Présente à la manifestation, la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, a apporté son soutien aux professionnels mobilisés. Selon elle, la situation de la presse constitue « un vrai problème démocratique dont tous les responsables politiques devraient se préoccuper ».
À travers cette mobilisation nationale, les journalistes espèrent sensibiliser l’opinion publique à la fragilité croissante du secteur. Pour eux, la défense de l’emploi dans les médias est indissociable de celle d’une information indépendante, pluraliste et de qualité, considérée comme l’un des piliers essentiels de la démocratie.
Visuel : Manifestation, Creative Commons